Μάρκος Αυρήλιος

Pensées pour moi-même

Γλώσσα κειμένου
Γαλλικά
Κείμενο / μετάφραση
Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895)
Έκδοση
1876

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Livre III (συνέχεια)

V. N’apporte jamais dans ce que tu fais ni mauvaise volonté, ni humeur insociable, ni hauteur inabordable[24], ni préoccupation qui te distraie. Que l’affectation ne soit jamais la parure de ta pensée ; ne dis jamais beaucoup de mots ; n’aie jamais beaucoup d’affaires[25]. Que le Dieu qui réside en toi[26] n’ait à y protéger qu’un être viril et fort, un être digne de respect, un ami de la société, un Romain[27], un être qui se commande en maître, parce qu’il s’est discipliné lui-même, comme un guerrier qui n’attend que l’appel de la trompette[28], toujours prêt à faire le sacrifice de sa vie, sans avoir besoin ni de prêter serment[29], ni d’être surveillé par qui que ce soit. C’est en cela que consiste l’indépendance qui sait se passer de tout secours étranger, et même de cette tranquillité que les autres peuvent nous assurer ; car ce qu’il faut à l’homme, c’est d’être droit ; ce n’est pas d’être redressé.

VI. Si, dans la vie telle qu’elle est faite à l’homme, tu trouves quelque chose de mieux que la justice, la vérité, la tempérance, le courage[30], en un mot, que la pleine domination de ta propre pensée, se suffisant à elle-même dans les choses où elle te fait agir selon la droite raison, et se résignant à la part que lui assigne le destin dans les choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre, si, dis-je, tu trouves quelque chose de mieux, tourne-toi de tout ton cœur vers ce trésor[31] ; et jouis du bien incomparable que tu auras su découvrir. Mais si tu ne trouves rien de supérieur au génie qui siége au dedans de toi[32], qui a soumis à son empire toutes les passions, qui maîtrise toutes les perceptions et qui doit t’arracher à toutes les séductions des sens, comme le dit Socrate[33], qui obéit docilement aux Dieux et qui se dévoue à l’intérêt des humains ; si auprès de lui tout le reste devient à tes regards petit et mesquin, ne laisse plus de place en ton cœur à nul autre objet qui, en t’attirant et en te faisant dévier, t’enlèverait désormais la force de préférer invariablement à tout le reste ce bien, qui est le bien propre de l’homme et qui n’appartient qu’à toi. En face de ce bien, qui est la règle de l’intelligence et de l’activité, il n’est pas permis de rien mettre en balance de tout ce qui est d’une autre espèce que lui, ni les louanges de la foule[34], ni le pouvoir, ni les jouissances du plaisir. Tous ces prétendus biens, pour peu qu’ils semblent à peu près d’accord avec celui-là, nous ont bien vite dominés et nous font dévier malgré nous. Prends donc uniquement, te dis-je, et avec pleine liberté, le bien qui vaut le mieux. Diras-tu : Ce bien suprême, c’est l’utile ? Oui, sans doute, si c’est ce qui t’est utile en tant qu’être raisonnable, recherche-le ; mais si c’est ce qui ne peut te servir qu’en tant qu’être animé[35], n’hésite pas à y renoncer. Garde ton jugement à l’abri de toute vanité ; ne serait-ce que pour te livrer avec le calme nécessaire aux réflexions indispensables.

VII. Ne regarde pas comme pouvant jamais t’être utile[36] rien de ce qui un jour te forcerait peut-être à te parjurer, à perdre ton honneur, à haïr un de tes semblables, à le soupçonner, à le maudire, ou à user de dissimulation, à désirer quelque chose qu’il faille cacher entre des murailles ou sous des voiles. Celui, en effet, qui préfère au monde entier la raison et le génie qu’il porte en lui[37] et les solennels mystères de cette puissance intime[38], n’a que faire de jouer la tragédie et de pousser des gémissements. Il n’aura besoin ni de la solitude, ni de la foule ; il vivra sans rechercher, ni fuir, la part qui lui est faite. Il ne se préoccupe absolument en rien de savoir s’il jouira pendant plus ou moins de temps de cette existence, où son âme est enveloppée dans son corps. Mais dût-il à l’instant même partir de la vie[39], il en sort comme s’il s’agissait d’un de ces actes qu’on peut toujours accomplir avec honneur et pleine sécurité, n’ayant qu’un seul souci durant le cours de sa vie entière, celui d’empêcher que jamais sa pensée ne soit dans une disposition indigne d’un être intelligent et fait pour vivre en société.

VIII. Dans un cœur qui a su se dominer et se rendre pur, on ne trouverait rien[40] qui sentît la corruption, la souillure ou la saleté du vice. Jamais non plus dans un tel homme le destin ne peut surprendre la vie en un état incomplet, comme le serait le cas d’un tragédien[41] sortant de la scène avant la fin de son rôle et le dénouement du drame. Jamais vous ne trouveriez non plus en lui rien qui sente la servilité, l’affectation, la dépendance, l’embarras, la discorde intérieure, et le sentiment de la faute, qui a besoin de se défendre ou de se cacher.

IX. Respecte en toi-même la force qui te permet de bien comprendre les choses ; car tout est là, afin que jamais en toi l’entendement ne vienne à être en contradiction avec la nature, qui est ton souverain guide[42], et avec le développement régulier de l’être doué de raison. Or la nature te recommande la circonspection la plus attentive[43], l’amour des hommes, et la soumission aux Dieux[44].

X. Ainsi donc, jette de côté tout le reste, et ne t’attache solidement qu’à ces quelques points. Souviens-toi toujours aussi que le seul temps qu’on vive[45] est uniquement le présent, c’est-à-dire un instant imperceptible ; et que, pour les autres parties de la durée, ou bien on les a vécues, ou bien on ne sait jamais si l’on doit les vivre. C’est donc bien peu de chose que le temps que vit chacun de nous ; c’est bien peu de chose que le misérable coin de terre[46] où l’on vit. C’est peu de chose même encore que cette renommée qui nous survit, prît-on celle qui dure le plus longtemps. Et cette renommée elle-même[47] ne tient qu’à la succession de ces pauvres hommes, qui vont mourir dans un moment[48] et qui ne se connaissent point eux-mêmes, loin de pouvoir connaître quelqu’un qui est mort depuis de si longues années.

XI. À la suite des recommandations qui précèdent, en voici une autre qu’il est bon d’y ajouter. Quand on a quelque objet dans l’esprit, il faut s’en faire toujours à soi-même une définition et une esquisse, afin de pouvoir considérer ce qu’est au juste[49], et dans son essence nue, cet objet spécial, en le prenant dans sa totalité séparément de tout le reste, et afin de pouvoir se dire à part soi son vrai nom et les noms de tous les éléments qui le constituent et dans lesquels il peut se décomposer. Rien, en effet, ne contribue autant à la grandeur d’âme que de pouvoir apprécier, chemin faisant et en toute vérité, chacun des événements de la vie, et de les si bien voir en eux-mêmes qu’on puisse discerner d’un coup d’œil à quel ordre de choses ils appartiennent, quel genre d’utilité ils peuvent offrir, quel rang ils occupent par rapport au reste du monde, et par rapport à l’homme, à ce citoyen de la cité suprême, dont les autres cités ne sont en quelque sorte que les maisons. Quel est donc cet objet qui se présente actuellement à mon esprit ? De quoi se compose-t-il ? Combien de temps doit-il naturellement durer ? Quelle vertu dois-je exercer à son occasion : douceur, courage, véracité, confiance, simplicité, indépendance ? Ainsi donc, il faut se dire à chaque événement : « Ceci vient de Dieu[50] ; c’est conforme à l’enchaînement des choses, à la combinaison qu’elles forment en s’entremêlant ; c’est l’effet de telle rencontre ; c’est l’effet de tel hasard ; c’est l’acte d’un de mes semblables, de la même espèce, de la même famille, de la même société que moi, qui ignore ce que vaut la nature, tandis que moi je ne l’ignore pas comme lui ; c’est là ce qui fait que je lui montre, dans mes rapports et selon la loi naturelle de l’association, bienveillance et justice, tout en m’efforçant, dans le cours ordinaire des choses, de n’attribuer à chacune que son véritable prix. »

XII. Si, dans l’affaire qui t’occupe[51] actuellement, tu n’obéis qu’à la droite raison avec amour, avec courage, avec douceur, sans la moindre déviation, gardant toujours pur et sans tache le génie qui réside en toi[52], comme si tu avais à le restituer à l’instant même ; si tu sais remplir toutes ces conditions sans rien craindre et sans rien éviter, ne t’occupant que de l’acte que tu as présentement à faire, selon la loi de la nature, et de l’héroïque vérité qui doit régner dans tout ce que tu dis ou tu exprimes, tu te conduiras aussi bien qu’il est possible de se conduire ; et personne au monde ne peut te ravir ce bonheur.

XIII. De même que les médecins[53] ont toujours sous la main leurs appareils et leurs instruments tout prêts, afin de pouvoir soigner sur-le-champ les accidents imprévus, de même sois toujours muni de quelques préceptes qui te permettent de comprendre les choses divines et humaines, et de tout faire, même pour les objets les plus ordinaires, en vue du lien étroit qui les enchaîne les uns aux autres ; car il n’est pas une affaire humaine qu’on réussisse à bien conduire, si on ne la rapporte point aux choses divines ; et réciproquement.

XIV. Cesse enfin de t’égarer ; tu n’as plus le temps de lire[54], ni tes mémoires personnels[55], ni les hauts faits des anciens Romains et des Grecs, ni ces extraits d’ouvrages choisis[56] que tu avais réservés pour charmer ta vieillesse. Ne tarde donc plus à en finir ; et, si tu as quelque souci de toi-même, laisse là les espérances vaines, et ne pense plus qu’à ton propre salut, tandis que tu peux encore y songer.

XV. On ne sait pas assez[57] toutes les nuances de significations diverses que peuvent recevoir des mots tels que : Voler, Semer, Acheter, Se Reposer, Voir ce qu’on doit faire ; car on ne voit pas ces nuances par les yeux du corps, mais par une vue toute différente.

XVI. Corps, âme, raison. Les sensations sont le fait du corps ; les passions se rapportent à l’âme, et les principes n’apparaissent qu’à la raison. Recevoir les impressions des phénomènes est aussi une faculté des brutes ; éprouver l’ébranlement nerveux que produisent les passions est à la portée des animaux sauvages, des hommes qui sont à moitié femmes, à la portée d’un Phalaris et d’un Néron[58] ; prendre en tout sa raison pour guide dans des devoirs purement extérieurs, ce peut être à la portée même des gens qui ne croiraient pas aux Dieux, qui trahissent leur patrie en péril, ou qui se livrent à la débauche quand ils ont une fois leurs portes fermées. Mais si toutes les autres facultés sont encore communes à ces êtres, outre celles que je viens de nommer, le caractère qui reste propre à l’homme de bien, c’est d’aimer du fond du cœur tout ce qui lui arrive[59] et le sort qui lui est tissu ; c’est de ne jamais souiller le génie intérieur qui réside en son âme[60], de ne le point laisser troubler par la foule confuse de ses idées, mais de se ménager toujours sa faveur en suivant humblement les lois de Dieu, en ne disant jamais un mot qui ne soit vrai, en ne faisant jamais un acte qui ne soit juste. Tous les hommes viendraient à nier que l’homme de bien vit ainsi avec simplicité, avec dignité, avec plein contentement, il ne s’irriterait aucunement contre eux ; et il ne se détournerait peut-être pas de cette route qui conduit au terme de la vie, où l’on doit arriver, pur, tranquille, prêt à quitter sa chaîne[61], et s’accommodant sans peine à la destinée qui nous est faite.

Notes de la traduction de 1876 :

1. Nous ne sommes jamais sûrs… C’est une autre abréviation de la vie, et comme une mort anticipée. Le conseil est juste comme tous ceux qui recommandent l’emploi le meilleur de la vie ; mais il n’est peut-être pas très-pratique, parce que les cas de démence sur la fin de l’existence sont assez rares, surtout parmi ceux qui ont vécu de l’esprit et beaucoup exercé leur intelligence.

2. S’éconduire soi-même de la vie. C’est le suicide, permis par la sagesse stoïcienne et autorisé par de nombreux et illustres exemples dans le monde romain, avant l’Empire et sous la République. Le suicide se comprend d’autant moins dans la doctrine des Stoïciens, que le plus spécieux motif de s’éconduire de la vie serait la honte intolérable d’une faute commise, et que le sage, tel que le Portique essayait de le concevoir, ne peut pas commettre une faute de ce genre. Il peut se tromper ; mais il ne se déshonore jamais.

3. Des motifs de se hâter. Ici se hâter ne signifie pas autre chose que de renoncer au plus vite à la vie des sens et de l’instinct pour se donner tout entier, dès qu’on le peut, à la vie de la sagesse et de la raison, conformément à la nature, comme disent les Stoïciens. Sénèque, dans l’Épître LVIII, à Lucilius, traite la même question et la résout aussi par l’affirmative : « Si le corps devient inutile à toutes sortes d’emplois, pourquoi ne pas délivrer l’âme qui souffre en sa compagnie, et de bonne heure, de peur qu’on ne le puisse plus faire quand il sera temps de le faire ? » À un autre point de vue, Bossuet a dit : « Se déterminer à mourir avec connaissance et par raison, malgré toute la disposition du corps qui s’oppose à ce dessein, marque un principe supérieur au corps ; et, parmi tous les animaux, l’homme est le seul où se trouve ce principe. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 97.

4. D’autres considérations analogues. Les considérations qui suivent sont très-justes et très-délicates ; mais elles ne semblent pas se rattacher bien directement à celles qui précèdent. Il n’y a guère que la fin de ce paragraphe qui indique le rapport qui a pu s’établir dans la pensée de Marc-Aurèle, entre la vieillesse qui altère nos facultés, et les accidents fortuits qui altèrent les choses et leur communiquent une certaine grâce qu’elles n’auraient pas si elles restaient plus entières et plus complètes.

5. Concluons donc. Idée profonde, qui est en parfait accord avec le système de l’optimisme.

6. Les traits d’une vieille femme ou d’un vieillard. Ceci est très-vrai pour quelques physionomies, que le regard de l’observateur bienveillant rajeunit très-aisément, parce qu’elles sont restées jeunes et charmantes par leur expression.

7. Pénétrer ces mystères… avec ses œuvres. Il semble que, pour bien marquer le lien entre ce paragraphe et le précédent, l’auteur aurait dû revenir à la pensée de la mort et à la décadence prématurée de notre esprit. — Sénèque a dit : « Admirer, étudier, méditer ces grands problèmes, n’est-ce pas franchir la sphère de sa mortalité et s’inscrire citoyen d’un monde meilleur ?… Je saurai du moins que tout est borné, quand j’aurai voulu mesurer Dieu. » Préface des Questions naturelles.

8. Héraclite… l’embrasement du monde. Héraclite soutenait que le monde vient du feu et qu’il y retournerait en se dissolvant. Voir Diogène de Laërte, liv. IX, ch. i, § 7, édition de Firmin-Didot.

9. Couvert de bouse de vache. Diogène de Laërte, loc. cit., § 3, raconte le même fait, et il ajoute que les médecins ne sachant que conseiller à Héraclite pour guérir son hydropisie, ce fut lui qui imagina ce remède. L’historien de la philosophie invoque les témoignages d’Hermippe et de Néanthès de Cyzique. Héraclite n’avait que soixante ans quand il mourut.

10. La vermine a fait mourir Démocrite. Diogène de Laërte, liv. IX, ch. vii, § 43, prétend, d’après Hermippe, que Démocrite est mort à cent neuf ans, de vieillesse et sans la moindre douleur, comme le rapporte Hipparque. Diogène de Laërte cite deux quatrains qu’il avait faits lui-même sur la mort des deux philosophes.

11. Une vermine d’une autre espèce. Le mot n’est pas trop dur, quand on pense aux accusateurs de Socrate. Mais, dans la bouche du philosophe, l’expression dépasse peut-être les convenances. Dans l’Évangile, le Christ emploie des expressions plus dures encore contre les Pharisiens. « Races de vipères, sépulcres blanchis ! »

12. Rien au monde n’est vide des Dieux. Voir plus haut, liv. II, § 11, la même pensée.

13. Le peu qui te reste de vie. Il semble que le conseil excellent qui est donné ici ne se rapporte qu’à une époque assez avancée de l’existence, et qu’on doit songer à soi plus qu’aux autres surtout quand on approche du terme. Mais ce conseil a, je crois, plus de portée que cette application restreinte ; et dans la jeunesse tout aussi bien que dans l’âge le plus mûr, on doit ne s’occuper que fort peu de ce que font les autres, si ce n’est quand il s’agit de l’intérêt général. Que de médisances, que de discordes, que de luttes, que de fautes même on éviterait en pratiquant cet utile précepte !

14. Le principe directeur. La raison, l’intelligence.

15. C’est de ne penser jamais… Plus haut, liv. I, § 3, Marc-Aurèle loue, parmi les vertus de sa mère, « l’habitude de s’abstenir, non pas seulement de faire le mal, mais même d’en concevoir jamais la pensée. » Le moyen de surveillance perpétuelle sur soi-même qu’il indique ici est très-pratique ; on est alors sur ses gardes comme une sentinelle vigilante, toujours prête à répondre à l’appel qui lui est fait.

16. Le ministre et l’agent des Dieux. Quand l’homme fait le bien, il peut se dire sans orgueil qu’il est l’instrument de Dieu et en quelque sorte son coopérateur, dans la mesure où le comporte l’infirmité de notre nature finie.

17. L’athlète de la plus noble des luttes. Belle et simple expression, dont l’idée est empruntée à la philosophie platonicienne. Socrate parle souvent du combat de la vie, le plus périlleux et le plus noble des combats, puisque nous y sommes placés sans cesse, entre le bien et le mal, la vertu et le vice.

18. Qui trempe l’homme profondément dans la justice. Métaphore aussi juste que grande.

19. De ce que dit un autre. Retour à la pensée principale de ce paragraphe.

20. D’aimer tous les hommes en général. Voir plus haut, liv. II, § 1.

21. Regarder uniquement à l’opinion de ceux… Ce sont les philosophes, c’est-à-dire ceux d’entre les hommes qui ont pu prendre la peine d’approfondir leurs pensées et de se rendre un compte sérieux des choses.

22. Conformément à la nature. En d’autres termes, conformément à la raison et à l’ordre universel des choses, dont l’homme fait partie.

23. Le moindre état de la louange de pareilles gens. L’idée n’est peut-être pas assez pratique pour tout le monde. Ce dédain peut convenir à un simple particulier plus qu’à un empereur, à un philosophe plus qu’au maître du monde. Il faut toujours dans certaines situations tenir compte de l’opinion publique ; et on ne peut la braver complètement que quand on est résolu, comme Socrate, à mettre sa vie en jeu, en y tenant aussi peu que lui. D’ailleurs on ne peut douter pour Marc-Aurèle que cet héroïsme n’eût été à son usage, si les circonstances l’eussent exigé. Il le dit dans le paragraphe suivant, et l’on ne peut le soupçonner d’une vaine ostentation. Il aurait agi comme il parle. — Sénèque a dit : « Dieu est près de vous ; il est avec vous ; il est au dedans de vous. Oui, mon cher Lucile, je vous dis qu’il réside au dedans de nous un Esprit saint, qui observe et qui garde comme un dépôt le bien et le mal que nous faisons ; il nous traite selon que nous l’avons traité. Sans ce Dieu, personne n’est homme de bien. » Épître xli, à Lucilius.

24. Ni hauteur inabordable. Ces préceptes sont bien dignes d’estime quand on songe au poste que Marc-Aurèle occupait.

25. Beaucoup de mots… beaucoup d’affaires. Cette opposition est encore plus marquée dans le texte.

26. Le Dieu qui réside en toi. C’est notre raison, notre intelligence, qui est en nous, mais qui vient d’une source plus haute.

27. Un Romain. Voir plus haut, liv. II, § V. Ce juste orgueil que ressent une âme aussi indépendante et aussi désintéressée que celle de l’Empereur philosophe, est de toutes les nations et de tous les temps. Mais chez aucun peuple, il n’a été porté aussi loin que chez les Romains. Il est encore dans toute son énergie à la fin du second siècle de notre ère, après toutes les merveilles de courage et de patriotisme qu’il avait fait accomplir depuis la fondation de Rome. C’est comme une religion, qui a aussi ses indomptables martyrs.

28. L’appel de la trompette. L’expression grecque a cette force, bien qu’elle n’ait pas toute cette précision.

29. Ni de prêter serment. Je crois que ceci continue la métaphore sous-entendue plutôt que formellement exprimée dans ce qui précède. L’homme de bien n’a pas besoin pour faire son devoir de prêter serment, comme on le demande aux soldats. Quelques traducteurs ont compris ce passage un peu différemment ; il signifierait selon eux que la parole d’un homme de bien suffit, à elle seule, sans qu’elle ait besoin d’être appuyée par un serment ou par le témoignage de personne.

30. La justice, la vérité, la tempérance, le courage. Ce sont les quatre parties de la vertu dans la doctrine platonicienne.

31. Tourne-toi de tout cœur vers ce trésor. Dans le Sermon sur la Montagne, le Christ dit : « Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur. » Saint Matthieu, ch. VI, § 21.

32. Au génie qui siége au dedans de toi. Voir au paragraphe précédent. La Bible a dit : « Dieu fit l’homme à son image. » Sous une autre forme, le Stoïcisme a la même pensée et une idée aussi haute de la personne humaine.

33. Comme le dit Socrate. Je ne saurais dire où se trouvent précisément des expressions semblables dans les dialogues de Platon ; mais la pensée s’y rencontre sans cesse ; et c’est elle qui fonde le spiritualisme platonicien.

34. Ni les louanges de la foule… Fortes maximes d’une application bien difficile et bien rare.

35. Qu’être animé. Nos sermonnaires du dix-septième siècle diraient : La bête ; et ils auraient raison. L’expression de Marc-Aurèle est moins dure.

36. Pouvant jamais t’être utile. C’est le Platonisme et le Stoïcisme dans ce qu’ils ont de plus pur et de plus pratique.

37. Le génie qu’il porte en lui. Voir les deux paragraphes précédents.

38. Les solennels mystères de cette puissance intime. Ces expressions, quelque fortes qu’elles soient, ne le sont pas trop ; et c’est cette solennité mystérieuse de la vie intérieure qui explique les excès où le mysticisme se laisse emporter, même dans les âmes les mieux faites et les plus intelligentes. Elles cèdent malgré elles au charme irrésistible et infini. Marc-Aurèle prévient ces emportements d’égoïsme, en recommandant au philosophe de ne jamais oublier ce qu’il doit à la société dans laquelle il vit.

39. Partir de la vie. De quelque façon que ce soit, même sous la forme de suicide, si la raison du sage stoïcien trouvait nécessaire cette résolution extrême. Bossuet a dit, à la fin du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 14 : « Lorsque quelque vérité illustre nous apparaît et que, contemplant la nature, nous admirons la sagesse qui a tout fait dans un si bel ordre, nous goûtons un plaisir si pur que tout autre plaisir ne nous parait rien à comparaison. C’est ce plaisir qui a transporté les philosophes et qui leur a fait souhaiter que la nature n’eût donné aux hommes aucune des voluptés sensuelles, parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de goûter la vérité toute pure. »

40. On ne trouverait rien. Se tenir toujours prêt à paraître devant Dieu, c’est un des préceptes les plus essentiels et les plus pratiques du Christianisme. La foi stoïcienne fait les mêmes recommandations.

41. Le cas d’un tragédien. La métaphore n’a rien d’exagéré ; et c’est bien un rôle que chacun de nous vient accomplir sur la scène du monde. La seule différence, c’est que pour nous le rôle est sérieux, et qu’il est factice pour le comédien. Sénèque a dit : « Disposons donc notre esprit à prendre en gré tout ce qui arrivera, et surtout que la pensée de notre fin ne nous afflige pas. Il faut faire ses préparatifs pour la mort avant que de songer aux provisions pour la vie. » Épître LXI, à Lucilius.

42. La nature, qui est ton souverain guide. En d’autres termes, c’est la Providence, qui éclaire l’homme par la raison et qui le guide.

43. La circonspection la plus attentive. C’est la vigilance constante sur soi-même et la connaissance de ce qu’on est.

44. La soumission aux Dieux. La sagesse chrétienne ne pourrait pas mieux dire. Sénèque a dit aussi : « C’est la nature, dis-tu, qui me donne tous ces biens. Ne vois-tu pas qu’en parlant ainsi tu ne fais que changer le nom de Dieu ? La nature est-elle autre chose que Dieu et la raison divine, incorporée au monde entier et à chacune de ses parties ? » Des Bienfaits, liv. IV, ch. VII.

45. Le seul temps qu’on vive. Voir plus haut, liv. II, §§ 14 et 17. De cette pensée si juste sur l’inanité presque complète du temps accordé à l’homme, il faut rapprocher les Pensées de Pascal, dont le fonds est identique, si d’ailleurs l’expression en est plus sublime. Pascal insiste surtout sur les deux infinis de grandeur et de petitesse entre lesquels l’homme est placé ; mais il parle aussi des deux infinis de la durée. « Que chacun examine ses pensées ; il les trouvera toujours occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au temps présent ; et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin ; le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais ; mais nous espérons vivre. » Pensées, article 3, § 6, édit. Havet. Cette préoccupation du passé et surtout de l’avenir est absolument nécessaire, puisque le présent, l’instant actuel, nous fuit sans cesse et que : « Le moment où je parle est déjà loin de moi. »

46. Ce misérable coin de terre. Que serait-ce si, éclairé par les progrès de l’astronomie, comme Pascal pouvait l’être, Marc-Aurèle se fût écrié avec lui : « Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même à son juste prix ! » Pensées, article 1, § 1.

47. Cette renommée elle-même. Tout ceci est vrai ; mais la réponse de Pascal ne l’est pas moins : « La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit ; et ceux qui lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu ; et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie. » Pensées, article 2, § 3. Pascal donne d’ailleurs les plus fortes raisons de cette recherche instinctive de la gloire et de la renommée. C’est certainement un des liens les plus profonds et les plus puissants de la société.

48. Ces pauvres hommes qui vont mourir dans un moment. Pascal a dit : « Notre durée vaine et chétive. » Pensées, article 2, § 7.

49. Ce que c’est au juste. C’est là toute la question. Mais le conseil que donne Marc-Aurèle est excellent pour prévenir autant que possible les illusions et les écarts de l’imagination.

50. Ceci vient de Dieu, fondement de l’optimisme et de la résignation du sage. Sénèque a dit : « Puisque le destin n’est que la succession des causes enchaînées l’une à l’autre, Dieu est la première de toutes les causes, d’où les autres découlent. » Des Bienfaits, liv. IV. ch. VII.

51. Si, dans l’affaire qui t’occupe. Suite et répétition de ce qui précède.

52. Le génie qui réside en toi. Voir plus haut, § 5 et 6.

53. De même que les médecins. Comparaison énergique et fort juste. Les préceptes sont des remèdes salutaires qui préviennent les fautes, ou qui les amputent quand la volonté est assez forte pour appliquer énergiquement les conseils de la sagesse, quelque douloureux qu’ils soient.

54. Tu n’as plus le temps de lire. Voir plus haut, liv. II, §§ 2 et 3, et aussi § 6.

55. Tes mémoires personnels. Il s’agit peut-être du présent ouvrage ; mais il est plus probable qu’il s’agit des papiers et documents de toute sorte que l’Empereur devait avoir rassemblés, pour en tirer sans doute l’histoire de son règne.

56. Ces extraits d’ouvrages choisis. On peut, par cet ouvrage même, le seul qu’ait laissé Marc-Aurèle, se faire une idée assez juste des morceaux qu’il avait dû choisir dans les ouvrages des philosophes grecs et romains.

57. On ne sait pas assez. Cette réflexion ne tient point à ce qui précède, ni à ce qui suit ; isolée comme elle l’est, elle reste assez obscure. Il est peu probable que ce soit l’auteur lui-même qui l’ait mise en cette place.

58. D’un Néron. Cette réprobation de Néron est remarquable dans la bouche d’un empereur ; et elle protestait à l’avance contre les essais de réhabilitation qui ont été tentés de nos jours.

59. Tout ce qui lui arrive. C’est l’optimisme dans toute l’ardeur de la foi, et la soumission à la volonté de Dieu. Voir plus haut, liv. II, § 16.

60. Le génie intérieur qui réside en son âme. Voir plus haut, liv. III, § 7.

61. Pur, tranquille, prêt à quitter sa chaîne. Ce ne sont pas des paroles vaines et déclamatoires ; Marc-Aurèle a préparé sa propre fin comme il le recommande ici ; et il est mort avec la sérénité d’un sage, tout en ayant de tristes pressentiments de ce que serait son fils et son successeur, Commode. On peut voir dans Capitolin, ch. XXVIII, comment Marc-Aurèle a su mourir.

Livre IV

I. Le maître intérieur[1], quand il est tout ce que veut la nature, doit prendre les choses de la vie de telle sorte qu’il soit toujours prêt à se régler sans peine sur le possible et sur les circonstances données. Il se garde bien de s’attacher jamais à une matière, qui n’est qu’en sous ordre ; et il s’élance vers les choses supérieures, où même encore il fait son choix[2]. L’obstacle qu’il rencontre lui devient une matière à s’exercer. C’est comme le feu, quand il dévore les objets qu’on y jette ; ces objets seraient assez volumineux pour éteindre le maigre foyer d’une lampe ; mais le feu toujours plus ardent s’assimile en un instant les matériaux qu’on y entasse ; il les absorbe ; et, nourri par ces mêmes aliments, il n’en est que plus fort et ne s’en élève que plus haut.

II. Ne fais jamais quoi que ce soit à la légère[3] ; et règle uniquement tous tes actes d’après la réflexion, complément nécessaire de la pratique.

III. On va se chercher de lointaines retraites[4] dans les champs, sur le bord de la mer, dans les montagnes ; et toi-même aussi tu ne laisses pas que de satisfaire volontiers les mêmes désirs. Mais que tout ce soin est singulier, puisque tu peux toujours, quand tu le veux, à ton heure, trouver un asile en toi-même ! Nulle part, en effet, l’homme ne peut goûter une retraite plus sereine ni moins troublée que celle qu’il porte au dedans de son âme, surtout quand on rencontre en soi ces ressources[5] sur lesquelles il suffit de s’appuyer un instant, pour qu’aussitôt on se sente dans la parfaite quiétude. Et par la « Quiétude », je n’entends pas autre chose qu’une entière soumission à la règle et à la loi. Tâche donc de t’assurer ce constant refuge, et viens t’y renouveler toi-même perpétuellement. Conserve en ton cœur de ces brèves et inébranlables maximes que tu n’auras qu’à méditer un moment, pour qu’à l’instant ton âme entière recouvre sa sérénité, et pour que tu en reviennes, exempt de toute amertume, reprendre le commerce de toutes ces choses où tu retournes. À qui, je te le demande, pourrais-tu en vouloir ? Est-ce à la perversité des humains ? Mais si tu rappelles à ta mémoire cet axiome que tous les êtres doués de raison sont faits les uns pour les autres, que se supporter réciproquement[6] est une partie de la justice, et que tant de gens qui se sont détestés, soupçonnés, haïs, querellés, sont étendus dans la poussière et ne sont plus que cendres, tu t’apaiseras peut-être assez aisément. Ou bien, par hasard, est-ce que tu en veux au sort qui t’a été réparti dans l’ordre universel ? Alors considère de nouveau cette alternative : De deux choses l’une, ou il y a une Providence[7], ou il n’y a que des atomes. Pense aussi à cette vieille démonstration d’où il ressort que le monde n’est après tout qu’une vaste cité. Sont-ce les choses corporelles qui ont encore prise sur toi ? Dis-toi alors, à part toi, que la pensée, une fois qu’elle a pu se saisir elle-même et comprendre son essence propre, ne se confond plus avec les mouvements du souffle vital qui t’anime, que d’ailleurs ce mouvement soit puissant ou débile. Ou bien encore, rappelle-toi toutes ces maximes qu’on t’a apprises et que tu as acceptées sur la douleur et le plaisir. Serait-ce par hasard la vaine opinion des hommes[8] qui t’agite et te déchire ? Alors regarde un peu l’oubli rapide de toutes choses, l’abîme du temps pris dans les deux sens[9], l’inanité de ce bruit et de cet écho, la mobilité et l’incompétence des juges, qui semblent t’applaudir, et l’exiguïté du lieu où la renommée se renferme. La terre entière n’est qu’un point, et la partie que nous habitons n’en est que le coin le plus étroit. Là même, ceux qui entonneront tes louanges[10], combien sont-ils et quels sont-ils encore ?

Il reste donc uniquement à te souvenir que tu peux toujours faire retraite[11] dans cet humble domaine qui n’appartient qu’à toi. Avant tout, garde-toi de t’agiter, de te raidir ; conserve ta liberté, et envisage les choses comme doit le faire un cœur énergique, un homme, un citoyen, un être destiné à mourir. Puis, entre les maximes où la réflexion peut s’arrêter le plus habituellement, place ces deux-ci : la première, que les choses ne touchent pas directement notre âme[12], puisqu’elles sont en dehors d’elle, sans qu’elle puisse les modifier, et que nos troubles ne viennent que de l’idée tout intérieure que nous nous en faisons ; la seconde, que toutes ces choses que tu vois vont changer dans un instant[13], et que tout à l’heure elles ne seront plus. Enfin, rappelle-toi sans cesse tous les changements que tu as pu toi-même observer. Le monde n’est qu’une transformation perpétuelle ; la vie n’est qu’une idée et une opinion.

IV. Si l’intelligence est notre bien commun à tous, la raison, qui fait de nous des êtres raisonnables, nous est commune aussi. Cela étant, cette raison pratique qui est notre guide pour ce qu’il nous faut faire ou ne pas faire, nous est commune également. Cela étant encore, la loi nous est commune. La loi nous étant commune, nous sommes concitoyens[14] ; étant concitoyens, nous sommes membres d’un certain gouvernement. De tout cela, concluons que le monde n’est, à vrai dire, qu’une vaste cité ; car de quel autre gouvernement que celui-là serait-il possible d’affirmer que le genre humain tout entier en fait partie ? Oui, c’est de là, c’est bien de cette cité commune[15] que nous viennent essentiellement, et l’intelligence, et la raison, et la loi. S’il n’en était pas ainsi, de quelle source nous viendraient-elles ? Car, de même que la partie terrestre de mon être est une partie détachée de quelque terre, de même que le liquide en moi vient de quelqu’autre élément liquide, et que la chaleur et le feu dont je suis animé viennent d’une source particulière, puisque rien ne vient de rien et que rien ne s’abîme dans le néant ; de même aussi, l’intelligence doit nous venir de quelque part[16].

V. La mort, telle que nous la voyons, est, ainsi que la naissance, un mystère de la nature[17] : ici, combinaison des mêmes éléments ; et là, dissolution d’éléments toujours les mêmes. Dans tout cela, il n’y a rien absolument qui puisse révolter un être doué d’intelligence, ni qui contredise le plan raisonné du système entier[18].

VI. Telles conséquences devaient de toute nécessité, dans l’ordre de la nature, sortir de tels principes. Ne pas vouloir qu’il en soit ainsi, c’est vouloir que la figue n’ait pas de suc[19]. En un mot, souviens-toi bien de ceci : c’est que, dans le plus mince intervalle de temps, et toi et lui[20], vous serez morts tous les deux[21], et que, bientôt aussi, il ne subsistera rien de vous, pas même votre nom.

VII. Supprime l’idée que tu t’es faite[22] ; et, du même coup, tu supprimes aussi ta plainte : « Je suis blessé. » Supprime le « Je suis blessé » ; et, du même coup, la blessure est supprimée également.

VIII. Tout ce qui ne rend pas l’homme plus mauvais vis-à-vis de lui-même[23], ne peut pas non plus rendre sa vie plus mauvaise, et ne peut lui nuire ni au dehors ni au dedans.

IX. La nature du bien universel est contrainte nécessairement[24] à faire ce qu’elle fait.

X. Que tout ce qui arrive, arrive selon ce que la justice exige, c’est ce que tu reconnaîtras pour peu que tu y appliques ton attention. Ainsi, je dis que les choses se succèdent, non pas seulement selon l’ordre, mais en outre selon la justice[25], et comme si elles étaient disposées par un être qui les distribuerait d’après leur mérite. Continue donc à le reconnaître[26] ainsi que tu as commencé à le comprendre ; et quoi que tu fasses, fais-le toujours avec cette pensée, la pensée unique d’être homme de bien dans toute l’étendue de ce mot[27], tel que le conçoit la raison. C’est là une résolution que tu dois conserver avec toute l’énergie dont tu peux être capable.

XI. Ne prends jamais les choses sous le point de vue où les voit celui qui t’insulte, ni au point de vue sous lequel il voudrait te les faire voir. Pour toi, ne les considère que dans leur réalité.

XII. Voici deux choses auxquelles il faut que tu sois incessamment tout prêt : la première, de ne faire absolument que ce que te recommande, dans l’intérêt de tes semblables, la raison, qui doit te régir souverainement et te dicter ses lois ; la seconde, de changer d’avis[28] si tu viens à rencontrer quelqu’un qui t’éclaire, et qui te fasse renoncer à ta première pensée. Il est évident d’ailleurs que ton changement doit toujours venir de cette conviction profonde que la chose est juste ou qu’elle est d’utilité générale ; car ce ne sont jamais que des motifs analogues et aussi sérieux qui doivent te faire varier, et non pas cette considération qu’il peut y avoir pour toi dans l’idée nouvelle que tu adoptes ou du plaisir, ou de la gloire.

XIII. As-tu la raison en partage ? — Oui, sans doute, je l’ai. — Alors, pourquoi n’en uses-tu pas ? Car, du moment que la raison remplit le rôle qui est le sien, que peux-tu vouloir de plus[29] ?

XIV. Tu n’as vécu et subsisté qu’à l’état de partie dans un tout. Tu disparaîtras[30] dans le sein de l’être qui t’a produit ; ou plutôt, tu seras recueilli[31] par suite de quelque changement, dans la raison de cet être qui a créé les germes de l’univers entier.

XV. Sur le même autel, il y a bien des grains d’encens[32] ; tel grain est le premier qui tombe dans le feu ; tel autre n’y tombe qu’un peu plus tard. Ce n’est pas une différence.

XVI. Dans dix jours, tu sembleras un dieu pour les gens qui te traitent aujourd’hui de bête fauve ou de singe[33], pour peu que tu t’en tiennes aux principes et au culte de la raison.

XVII. Ne te conduis pas comme si tu devais vivre des millions d’années. L’inévitable dette est suspendue sur toi. Pendant que tu vis, pendant que tu le peux encore, deviens homme de bien.

XVIII. Que de temps on pourrait se ménager en ne regardant point à ce qu’a dit le voisin[34], à ce qu’il a fait, à ce qu’il a pensé, et en ne songeant qu’à ce qu’on fait soi-même, afin de rendre toutes ses actions justes et saintes ! Oui, à l’exemple de l’homme de bien[35], il faut ne point plonger ses regards dans les mœurs ténébreuses, mais marcher tout droit sur la ligne, sans le moindre écart.

Δικαιώματα και προέλευση

Το πλήρες κείμενο των δώδεκα βιβλίων και οι σημειώσεις της μετάφρασης του 1876, που δημοσιεύθηκε στο Παρίσι από τον Germer-Baillière. Το κείμενο του Μάρκου Αυρήλιου και η μετάφραση του Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, ο οποίος πέθανε το 1895, είναι κοινό κτήμα στη Γαλλία. Η μεταγραφή Wikisource επαναχρησιμοποιείται με αναφορά δημιουργού· οι τυχόν προστατευόμενες συμβολές παραμένουν υπό CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Προσαρμόστηκαν μόνο οι αλλαγές γραμμής και η παρουσίαση. Οι πηγές, οι σύνδεσμοι προς τις εκδόσεις και οι σχετικές αναφορές διατηρούνται στο /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Έλεγχος στις 28 Οκτωβρίου 2026· οι κανόνες ενδέχεται να διαφέρουν εκτός Γαλλίας.

Ιστορικό κείμενο: κοινό κτήμα στη Γαλλία. Μεταγραφή Wikisource: αναφορά δημιουργού και CC BY-SA 4.0 όπου εφαρμόζεται.

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