Marcus Aurelius

Pensées pour moi-même

Textens språk
Franska
Text / översättning
Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895)
Utgåva
1876

Historiska texter kan använda äldre stavning eller ordval. Originalutgåvan bevaras; detta är inte en ny översättning. Källa och utgåva

Livre X (fortsättning)

19. Une partie de ce tout. Voir plus haut, liv II, § 3.

20. Souffrir de ce qui est utile au tout. L’idée n’est peut-être pas très-juste, si d’ailleurs elle est héroïque. La partie peut souffrir réellement ; mais elle doit se résigner à son mal, si le système entier, dont elle fait partie, doit en profiter.

21. Je recevrai avec reconnaissance. Par une foi magnanime à la sagesse infinie de Dieu, et à sa justice.

22. Je penserai sans cesse à ces êtres mes semblables. Tous ces préceptes acquièrent une grandeur incomparable quand on songe que Marc-Aurèle a su faire comme empereur tout ce qu’il a si bien exprimé.

23. Des actes utiles à ses concitoyens. Voir plus haut, liv. II, § 16, ces mêmes pensées rendues avec plus de précision encore.

24. Périr ne signifie pas autre chose que changer. Cet axiome est vrai pour la matière proprement dite ; mais il ne l’est pas pour la forme, qui disparaît définitivement pour ne plus renaître. Reste la partie spirituelle du monde, dont Marc-Aurèle ne parle point ici ; car le souffle vital, dont il est question un peu plus bas, est pris encore au sens matériel, et ne se confond pas avec l’âme.

25. Changer est un mal. Dans le système optimiste de Marc-Aurèle, le changement n’est point un mal ; ce n’est que l’exécution des décrets de la Providence. Voir plus haut, liv. IV, §§ 14 et 21.

26. Les deux suppositions sont également inadmissibles. Parce qu’elles contredisent également l’idée de la Providence, qu’on ne peut soupçonner ni de mal faire, ni d’ignorer.

27. L’intelligence de la nature. Qui éclate dans toutes ses œuvres, depuis les astres qui peuplent l’espace jusqu’à l’organisation des moindres êtres, dont nous pouvons juger par l’organisation du nôtre.

28. Elles sont ce qu’elles sont. C’est aujourd’hui le fondement, plus spécieux que solide, sur lequel s’appuie la philosophie matérialiste. Mais refuser à l’esprit humain de rechercher le pourquoi des choses et le mot de l’énigme universelle, c’est en définitive la négation même de la science, réduite alors à n’être plus que la satisfaction d’une vaine curiosité. Heureusement l’esprit humain ne se laisse ni persuader, ni décourager ; et il fait servir toutes les sciences de détail à la science universelle, qui essaie d’expliquer la totalité des choses, soit sous forme de religion, soit sous forme de philosophie.

29. Consumé par le feu. C’est le système d’Héraclite. Voir plus haut, liv. III, § 3, et liv. V, §§ 13 et 34.

30. Même avec cette hypothèse. La fin de ce paragraphe, quoique assez claire dans les mots, reste obscure dans la pensée. Les manuscrits ne fournissent pas de variantes qui puissent servir à élucider ce passage.

31. À l’époque de ta naissance. Cette transformation perpétuelle de notre être est vraie ; mais ce qui n’est pas moins vrai, c’est la permanence de notre personnalité, subsistant identique malgré ce renouvellement incessant de notre corps.

32. Et non pas ce qu’il avait reçu jadis du sein maternel. Il aurait fallu préciser davantage les choses, surtout ici, et indiquer ce qu’on entendait positivement par là. S’agit-il de l’âme, et de la partie spirituelle de l’être humain ? C’est probable ; mais il eût été bon de le dire.

33. Mais prends garde… C’est surtout cette dernière idée qu’il est presque impossible de comprendre. Voir plus haut, liv. IX, § 19.

34. Veille bien à ne jamais t’attirer des appellations contraires. C’est écarter de soi avec le plus grand soin toute hypocrisie et toute dissimulation, effort assez facile quand on ne songe sérieusement qu’à faire bien, sans s’inquiéter en rien des conséquences. La franchise est un des premiers devoirs du philosophe, vis-à-vis de lui-même d’abord, et ensuite vis-à-vis de ses semblables. Le mensonge doit lui être étranger sous quelques formes qu’il se cache ; et c’est en s’avouant à soi-même ses propres fautes qu’on peut réussir à s’en corriger.

35. Les reconquérir au plus vite. C’est une réhabilitation à nos propres yeux, et plus tard aux yeux des autres.

36. Résigné. Il n’y a pas de recommandation faite plus fréquemment et plus énergiquement par le Stoïcisme et par Marc-Aurèle.

37. L’empire de la partie pensante. Voilà une définition exacte et profonde de la magnanimité ; toutes les petitesses et les bassesses d’âme viennent de ce que la bête l’emporte sur l’être raisonnable, de ce que l’amour des faux biens l’emporte sur l’amour des vrais biens.

38. Tu entreras dans une tout autre vie. C’est la vie morale, après la vie de l’instinct, et trop souvent de la brute.

39. Ces bestiaires. On se rappelle que c’était le nom des gladiateurs destinés à combattre contre les bêtes féroces.

40. Qu’on les conserva pour le jour suivant. Quand un gladiateur était blessé, le peuple du cirque était consulté pour savoir s’il fallait achever sur-le-champ le malheureux, ou le réserver pour d’autres combats.

41. Sors définitivement. Le conseil est terrible ; et l’on sait que, dans le Stoïcisme, il était sérieux. Mais, pour en arriver à cette extrémité et s’y décider par le jugement de la raison la plus froide, il faut être à ses propres yeux bien criminel et désespérer absolument de pouvoir s’amender. Il n’est pas possible non plus de justifier son suicide par le dégoût qu’on aurait de la vie. Est-ce un motif raisonnable de s’en défaire ? Souvent le remords produit cet homicide effet sur des scélérats, qui ne peuvent supporter l’existence souillée qu’ils se sont faite.

42. Te rappeler aussi qu’il y a des Dieux. C’est la foi en Dieu et en sa bonté. Cette confiance de l’homme en son créateur est en effet le plus ferme appui qu’il puisse se donner.

43. C’est d’être imités. Doctrine platonicienne que nous avons déjà vue plus haut, liv. III, § 4, et livre V, § 27.

44. Un histrion, des travaux de guerre. Il est assez probable qu’ici Marc-Aurèle fait allusion à quelque détail de sa vie intime, et qu’il retrace au vrai les distractions inévitables de son âme, au milieu de toutes les occupations dont il était assailli. L’âme se dissipe malgré elle dans les mille riens de chaque jour ; et de là, la nécessité de fortes maximes qu’on ne perd pas de vue un instant dans sa conduite. De là aussi, la nécessité de quelques retraites où l’âme se retrempe dans la solitude et la méditation.

45. La science des choses. Et la contemplation de l’ordre universel, dont chacun de nous fait partie.

46. Cette chose est dans son essence. C’est-à-dire indépendamment des idées personnelles que nous pouvons ajouter à la nature même de la chose. Voir des exemples plus haut, liv. VI, § 13.

47. Une mouche… un lièvre… des Sarmates. Dans la bouche d’un empereur faisant la guerre aux Barbares, l’épigramme est sanglante. Le trait est-il aussi vrai qu’il est vif ? Malheureusement la guerre n’est bien souvent qu’un brigandage, surtout quand elle se prolonge un peu. Au début, elle peut servir un intérêt général de nation ; mais plus tard ce noble but s’efface aux yeux de l’armée ; l’intérêt individuel prend le dessus ; et c’est alors une sorte de pillage organisé. Après plusieurs campagnes, Alexandre est obligé de faire brûler les bagages de ses soldats, c’est-à-dire le fruit de leurs vols. Ce qu’il y a de pis, c’est que le courage décroît à mesure que la cupidité se satisfait et que la richesse augmente.

48. Des brigands. Au temps de Marc-Aurèle, c’était là une idée bien neuve et bien hardie.

49. Et des voleurs. Il n’y a dans le texte grec qu’un seul mot, qui a la force des deux que j’ai dû employer. — Cette réflexion de Marc-Aurèle a déjà le ton et le tour que plus tard doit prendre Pascal, sans connaître sans doute son prédécesseur.

50. Rien n’est plus propre à élever l’âme. En lui faisant voir la mobilité perpétuelle de toutes choses, et la vanité de nos passions et de nos intérêts.

51. Elle se dépouille du corps. C’est la doctrine platonicienne, qui fait de la philosophie l’apprentissage de la mort. L’âme peut le réaliser à peu près dès cette vie, en s’isolant autant que possible de son compagnon.

52. Satisfait de ces deux seuls points. Ce sont non seulement les deux points essentiels ; mais, de plus, ils renferment toute la destinée de l’homme.

53. Obéir à Dieu, dont les sentiers sont toujours droits. Personne n’a dit mieux, et personne ne pourra mieux dire.

54. Vois ce que tu dois faire. La vue du devoir est beaucoup plus facile qu’on ne le pense en général ; et à cet égard, notre conscience ne nous trompe pas. Mais ce qui nous trompe, ce sont les passions ou les intérêts ; et la ferme résolution de faire ce qu’on doit devient alors très-difficile et très-rare. En ceci d’ailleurs comme dans tout le reste, l’habitude exerce une influence souveraine ; et l’on accomplit le devoir, même pénible, d’autant plus aisément qu’on l’a déjà plusieurs fois accompli.

55. À t’arrêter. Ou, à suspendre ton jugement.

56. Tu peux toujours t’avancer. Conseils analogues à ceux que donne Descartes dans le Discours de la Méthode, p. 150, édit. Victor Cousin.

57. Qu’un autre que toi se conduise avec justice. Peut-être cette pensée est-elle trop évidente et trop simple. La conduite des autres peut nous faire un tort matériel ; mais il n’y a que notre propre conduite qui puisse nous faire un tort moral, parce que notre personnalité ne peut se confondre avec aucune autre.

58. Ces gens, si impertinents. Marc-Aurèle a raison de dédaigner les jugements du vulgaire ; mais il ne faut pas pousser ce dédain jusqu’à se rendre soi-même trop orgueilleux à l’égard de ses semblables. La misanthropie n’est souvent que le résultat de la vanité.

59. Le bon génie de l’homme. Le Christianisme dirait : l’Ange gardien. Voir plus haut, liv. VIII, § 45.

60. La nature. En d’autres termes, Dieu ; il n’y a ici qu’une différence de mots.

61. Donne-moi ce que tu veux. C’est la résignation poussée au dernier degré de la raison et de la foi ; c’est la confiance absolue en la bonté divine. Job dit aussi, ch. I, § 21 : « Le Seigneur me l’a donné ; le Seigneur me l’a enlevé. Il en est arrivé ce que le Seigneur a voulu ; que le nom du Seigneur soit béni. » Voir plus haut, liv. VIII, § 55.

62. À vivre. Le texte n’est pas aussi précis ; mais la suite prouve que c’est bien là le sens.

63. Au sommet d’un mont. La pensée ici non plus n’est pas assez claire ; et elle n’est qu’incomplètement rendue. C’est peut-être de l’isolement moral du sage que Marc-Aurèle veut parler ; c’est peut-être aussi du spectacle qu’il donne aux autres hommes, qui peuvent le voir de toute part, comme de toute part on voit la cime élevée d’une montagne. Je préfère le premier sens au second. Voir plus loin, § 23.

64. Qu’ils l’égorgent. C’est le destin de Socrate ; c’est le destin de Jésus-Christ.

65. Il n’est plus temps de discuter. Le Stoïcisme n’a pas laissé de discuter ; mais il faut lui rendre cette justice qu’il a mis en général la pratique fort au-dessus de la théorie. À certains égards, c’était une tendance à descendre, bien que ce fût aussi une réaction contre certaines exagérations du Platonisme ; mais dans les temps où le Stoïcisme apparut et surtout sous l’Empire romain, la morale stoïcienne soutint les âmes et les fortifia plus que ne pouvait le faire aucune autre doctrine. L’histoire en fournit une foule de preuves.

66. De la totale durée, de la totale substance. En d’autres termes, de l’infinité du temps et de l’infinité de la matière. J’ai préféré la première version à la seconde, qui aurait eu une nuance trop moderne.

67. Soumis au changement. Voir plus haut, § 11 et passim. L’idée de la mobilité des choses ne saurait être trop souvent présente à la raison de l’homme ; elle le remet à sa juste place, et lui fait mieux apprécier le monde où il est.

68. Quel orgueil n’ont-ils pas d’être hommes ! Le sens n’est pas sûr, parce que le mot dont se sert ici Marc-Aurèle est extrêmement douteux.

69. De qui n’étaient-ils pas les esclaves ? Cette peinture des lâchetés humaines se rapporte surtout aux mœurs des cours, où les bassesses sont plus apparentes. Aujourd’hui, nous sommes un peu blasés sur ces critiques, quelque justes qu’elles soient ; elles étaient très-neuves au temps de Marc-Aurèle, qui était en position de bien connaître les choses, et qui avait l’âme assez haute pour les bien juger.

70. La nature universelle. Nouvel hommage rendu à la Providence. Voir plus haut, liv. II, § 3.

71. La terre aime la pluie. Il semble que le début de ce paragraphe est une citation, et, sans doute, de quelque poëte.

72. Pour le monde. Ordonné et gouverné par la Providence.

73. Je dis donc au monde. Voir plus haut, § 14.

74. Elle aime à être de telle ou telle façon. La pensée n’est pas très-claire ; et l’on ne voit pas nettement le but de cette comparaison. Le sens général de ce passage, c’est simplement que l’homme doit aimer le sort que la Providence lui a fait.

75. Tu t’en vas. Il s’agit ici du suicide, que le Stoïcisme permettait au sage, ne voyant pas que le suicide est une révolte contre la Providence, et contre le destin qu’elle nous départit.

76. Ainsi, aie bon courage. La conclusion est excellente, quoique les prémisses ne soient pas toutes également acceptables.

77. Que la ville que tu habites. J’ai rendu la pensée plus précise qu’elle n’est dans le texte ; et le sens que je donne me paraît plus d’accord avec ce qui suit. La Ville est opposée à la Campagne.

78. Les rois ne sont ni moins grossiers… On voit que Marc-Aurèle ne se fait pas la moindre illusion sur les grandeurs et les magnificences qui l’entourent. Il sait bien qu’elles n’ajoutent rien à sa valeur personnelle. Le passage de Platon est tiré du Théétète, p. 130, traduction de M. V. Cousin.

79. Dans quel état est en moi. C’est comme un examen de conscience, que la philosophie recommande aussi bien que la religion. C’est l’antique précepte de l’oracle de Delphes, que Socrate s’était approprié : « Connais-toi toi-même. »

80. De la communauté. C’est-à-dire de l’ordre universel, dont chacun de nous fait partie.

81. Dans cette misérable chair. Voir plus haut, liv. IX, § 41. Pour la pensée générale de ce paragraphe, voir plus haut, liv. VIII, § 34.

82. L’esclave qui fuit son maître. La comparaison est peut être plus frappante qu’elle n’est juste. L’homme n’est pas, à vrai dire, l’esclave de la loi ; il en est le serviteur, puisqu’il s’y associe par sa raison, et qu’en l’exécutant il se fait gloire d’y obéir et de l’approuver.

83. Par Celui qui régit l’univers. C’est-à-dire Dieu, avec sa toute-puissance et sa miséricorde infinie.

84. La crainte, la douleur, la colère. Ce sont des passions bien naturelles à l’homme ; mais c’est à la raison de les dompter et de les restreindre dans de sages limites.

85. Le père disparaît… l’enfant. L’expression du texte est plus générale ; mais la suite prouve bien qu’il s’agit de l’être humain spécialement.

86. Quel début, quel progrès ! L’admiration de Marc-Aurèle pour l’organisation de l’homme est aussi vive que justifiée, et tout ce qu’il dit ici est d’une vérité incontestable. Le matérialisme contemporain a obscurci toutes ces grandes et claires idées ; et certainement, l’homme est à lui-même la plus prodigieuse merveille de ce monde, si, de sa constitution matérielle et de sa vie purement animale, il passe à sa vie morale et au spectacle de sa conscience et de son libre arbitre. Ce sont là des contemplations que chacun de nous peut se donner. La sagesse antique ne s’y était pas méprise, et ces idées étaient déjà si répandues, même avant notre ère, que les poëtes eux-mêmes en étaient l’écho. Os homini sublime dedit… disait Ovide. Ces vérités éclatantes, voilées pour un instant, ne reparaîtront que plus puissantes et plus belles.

87. La force qui précipite les corps. Nos matérialistes devraient se dire, comme Marc-Aurèle, que l’attraction, à laquelle ils croient, n’est pas plus visible aux yeux du corps que l’âme, à laquelle ils ne croient pas. Mais Elle n’en est pas moins d’une évidence éclatante.

88. La manière dont les choses se passent. Il ne s’agit pas des choses en général, mais des choses qui se passent à la cour des Rois et des Empereurs, comme le prouve la suite du paragraphe.

89. À la cour d’Adrien. Marc-Aurèle avait passé une partie de son enfance à la cour d’Adrien, et il avait dix-sept ans lorsque cet empereur mourut, en 138. Quant à la cour d’Antonin, il y avait vécu plus de vingt ans de suite, mêlé à toutes les affaires, avant d’être empereur lui-même.

90. Qui s’afflige de quoi que ce soit. Voir plus haut, § 25.

91. Un de ces pourceaux. L’image est violente ; mais il n’y a pas de principe qui tienne plus à cœur à Marc-Aurèle que la résignation de l’homme à l’ordre de la Providence, et la foi absolue en sa bonté infinie et toute puissante. Il n’a pas moins raison, quand il nous rappelle que la révolte est parfaitement inutile, puisque la nécessité est inévitable. S’y associer en s’y soumettant, c’est encore ce que nous ayons de mieux à faire, au point de vue pratique. Voir plus haut, liv. VIII, § 49, la note et la citation de Sénèque.

92. Si la mort te semble plus particulièrement affreuse. Le côté le plus utile de ce précepte, c’est de se familiariser avec l’idée de la mort, en y songeant aussi souvent qu’on le peut. Voir plus loin, liv. XII, § 31.

93. Fais un retour sur toi-même. C’est un conseil plein de sagesse et de charité ; car le meilleur moyen de supporter les fautes d’autrui, c’est de s’avouer celles qu’on commet soi-même.

94. Fais disparaître la contrainte. C’est la charité vraiment active et efficace. Voir plus haut, liv. VII, § }63. Bossuet a dit : « En voyant les fautes des autres, nous devrions songer par la même raison que nous en sommes capables, et gémir pour eux en tremblant pour nous ; nous ne pardonnons rien aux autres ; nous ne nous redisons rien à nous-mêmes. » Réflexions chrétiennes et morales, § 15, Des Jugements humains.

95. Satyron… Eutychès… Hymen, etc., etc. La plupart de ces noms sont absolument inconnus ; et, comme nous ignorons ce qu’étaient les personnages qui les portaient, il nous est difficile de comprendre très-précisément la pensée de ce paragraphe. La suite semble prouver que ce sont des comparaisons que Marc-Aurèle recommande de faire, afin de mieux juger les autres et de mieux se juger soi-même. C’en ainsi qu’il a l’intention de se comparer personnellement à quelqu’un de ses prédécesseurs.

96. Que fumée et que néant. On a déjà vu des idées et des expressions semblables, liv. II, § 17, et on les retrouvera plus bas, liv. XII, §§ 27 et 33. L’image de la fumée appliquée aux choses de la vie est aussi naturelle que juste.

97. Comme il convient. C’est-à-dire, en accomplissant sans cesse le devoir, sous toutes les formes où il se présente.

98. Quelle réalité, quelle chimère. Le texte n’est peut-être pas aussi précis.

99. Ce que valent les choses de la vie. Il ne faut pas oublier que c’est un empereur qui parle.

100. De même qu’un estomac robuste. Image très-exacte.

101. De même qu’un feu qui brille. Voir plus haut, liv. IV, § 1.

102. Simple… bon. Deux qualités qui résument en quelque sorte toutes les autres.

103. Tout cela ne dépend que de toi. C’est un des axiomes de l’école stoïcienne, et, parmi toutes les philosophies, il n’en est pas une qui ait affirmé plus énergiquement le libre arbitre de l’homme.

104. Qui pourrait, en effet, t’empêcher. Si ce n’est toi-même.

105. Te résoudre à ne pas continuer de vivre. Il semble bien que Marc-Aurèle veut ici parler de suicide ; mais l’idée de cette extrémité, quoique permise et recommandée en certains cas par le Stoïcisme, ne semble pas applicable dans ce passage, puisque plus haut Marc-Aurèle vient d’affirmer qu’il ne dépend que de nous d’acquérir les vertus qui nous manquent, et qu’il l’affirmera énergiquement dans le paragraphe qui suit. Il est donc probable que Marc-Aurèle ne veut pas dire autre chose, si ce n’est qu’il vaut mieux ne pas vivre que de vivre dans le vice et le crime. Les manuscrits n’offrent, d’ailleurs, aucune variante qui autorise à modifier la nuance de la pensée.

106. Qu’y a-t-il de mieux à faire ou à dire. L’homme n’est pas tenu à davantage ; mais c’est là tout son devoir ; et c’est en ce sens que l’Évangile a dit : « Paix aux hommes de bonne volonté. »

107. Toujours et partout il est possible de s’y conformer. Grâce au libre arbitre, qui est tout à la fois la grandeur et la faiblesse de l’homme, selon qu’il s’attache au bien ou qu’il en dévie.

108. Tant d’autres choses qui n’obéissent qu’à la nature. C’est là pour l’homme une glorieuse exception ; il n’obéit qu’à la raison.

109. Une âme qui n’est pas douée de raison. Celle des bêtes, par exemple.

110. Se frayer leur route. Aux risques et périls du corps, qui peut d’ailleurs périr, s’il le faut, pour le salut de l’âme.

111. Périr. Moralement.

112. L’homme n’en devient que meilleur. Heureuses les âmes qui ont pu faire cette virile expérience !

113. Ces prétendus revers. Qui sont les seuls que le vulgaire comprenne, parce qu’il ignore les déchéances morales et ne les sent pas.

114. Ne blesse point non plus ni la cité, ni le citoyen. Voir plus haut, § 6, et liv. V, § 22.

115. Une fois qu’on a mordu. La tournure du texte est encore plus vive : « Une fois qu’on a été mordu par les vrais principes. » C’est là ce qui fait l’immense supériorité des grandes doctrines morales, comme le Platonisme et le Stoïcisme. Ce sont de vraies religions ; elles règlent la conduite de l’homme, et mordent sur lui.

116. Le vent les jette à terre. Iliade, chant VI, vers 147 et suivants.

117. Des feuilles que tes enfants. C’est, sans doute, pour Marc-Aurèle un souvenir des enfants qu’il avait perdus. Cette image, si mélancolique et si naturelle, remonte donc jusqu’à Homère. Elle a été répétée mille fois, et elle le sera sans cesse.

118. Comme si elles devaient être éternelles. C’est, en effet, sur les choses éternelles qu’il faut mesurer les choses d’ici-bas.

119. Encore un peu… Ces réflexions, toutes tristes qu’elles sont, n’en ont pas moins une profonde vérité. Sénèque a dit : « L’homme ne paraît jamais plus divin que lorsqu’il songe qu’il est né pour mourir, et que son corps n’est qu’une hôtellerie qu’il doit quitter aussitôt qu’il est à charge à son hôte. » Épître CXX, à Lucilius. Bossuet a dit aussi, se rappelant, sans doute, Homère comme le fait Marc-Aurèle : « Il me semble que je vois un arbre battu des vents ; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les unes résistent plus ; les autres, moins. Que s’il y en a qui échappent de l’orage, toujours l’hiver viendra qui les flétrira et les fera tomber. Ou, comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues ; et lorsqu’il croit avoir évité tous les périls, après avoir duré longtemps, un flot le pousse contre un écueil et le brise. » Sermon sur la Mort.

120. C’est du vert que je veux voir. Ainsi, dès le temps de Marc-Aurèle, on avait remarqué que la couleur du vert est celle qui fatigue le moins la vue. L’observation était assez facile, puisque la nature a répandu presque partout la couleur verte par le règne végétal. Aujourd’hui, cette observation est banale. Il y a vingt siècles, elle l’était moins.

121. « Que mes enfants vivent ». Ce n’est pas que Marc-Aurèle entende blâmer la tendresse paternelle ; mais il ne veut pas qu’elle aille jusqu’à la révolte contre les décrets de la Providence. Voir plus haut, liv. IX, § 40.

122. Il n’est personne qui soit assez heureux. Cette réflexion est sans doute toute personnelle, et Marc-Aurèle avait dû sentir plus d’une fois autour de lui l’embarras que sa vertu causait à tous ceux qui l’approchaient. Il n’y met point, d’ailleurs, d’amertume ; et, au fond, il plaint ceux qui ne cherchent pas le bien aussi sincèrement que lui ; voilà tout. L’observation peut être généralisée ; et il n’est pas besoin d’être empereur pour que la mort de l’un soulage toujours quelque autre dans une certaine mesure.

123. Au fond du cœur, il nous désapprouvait. Thraséas n’avait pas commis d’autre crime pour que Néron le fit mourir ; le tyran voulait se débarrasser d’un silence accusateur.

124. Montrer moins de bienveillance. Le sentiment est admirable, et il tempère ce que peut avoir de douloureux cette analyse du cœur humain.

125. C’est la nature… En d’autres termes, la Providence. L’argument est décisif dans la doctrine stoïcienne.

126. Autant que possible… La pensée de ce paragraphe n’est pas assez claire. Le texte, d’ailleurs, n’offre aucune difficulté ; et c’est seulement une explication un peu plus développée qui manque dans ce passage. Au fond, Marc-Aurèle conseille de s’examiner soi-même avant de juger autrui, et de se demander ce qu’on aurait fait à la place de celui qu’on voit agir sous ses yeux.

127. Le principe qui met tes fibres en mouvement. En d’autres termes, l’âme et la volonté.

128. C’est l’homme. Distinct de l’organisation matérielle qui lui a été donnée. Ce sont les deux principes dont notre nature se compose, que la conscience nous atteste, et que le Platonisme avait déjà assez nettement distingués.

129. Sans la cause… L’âme et le libre arbitre.

130. En provoque ou en arrête le mouvement. Le spiritualisme de Marc-Aurèle apparaît ici dans toute sa netteté et avec la dernière précision. Sur ce point, la doctrine stoïcienne n’a jamais été douteuse, et, en attribuant au libre arbitre une telle puissance et une telle supériorité, elle n’a fait que continuer le Platonisme et toute l’école socratique. Croire à l’unité de l’homme, est une erreur que les modernes peuvent commettre, mais que n’a jamais commise la sage antiquité ; Épicure lui-même n’y est pas tombé.

Livre XI

I. Voici les facultés propres de l’âme raisonnable[1] : elle se voit elle-même ; elle s’analyse ; elle fait d’elle ce qu’elle veut ; elle cueille le fruit qu’elle porte, tandis que les fruits des plantes ou les produits analogues des animaux sont recueillis par des mains étrangères ; enfin l’âme atteint toujours le but qu’elle poursuivait, à quelque moment que survienne la fin de l’existence. À cet égard, il n’en est pas pour elle comme il en est de la danse, comme il en est d’une pièce de théâtre[2] et de représentations pareilles, où le moindre détail qui vient à manquer suffit pour déranger tout l’ensemble. L’âme, au contraire, dans une partie quelconque de temps, et en quelque lieu qu’elle soit surprise par la mort, a toujours rempli l’objet qu’elle se proposait ; et, comme il n’y manque rien, elle peut toujours se dire : « Je possède, et je retiens ce qui est bien à moi. »

L’âme a encore cette faculté de pouvoir embrasser le monde entier[3], y compris le vide qui entoure le monde, et la forme qu’il a reçue ; elle peut s’étendre aussi dans l’infinité de la durée ; elle observe et elle conçoit la régénération périodique de toutes choses[4] ; elle comprend que ceux qui nous succéderont ne verront rien de nouveau[5], de même que ceux qui nous ont précédés n’ont rien vu de plus que nous ; et qu’en un certain sens, il suffit d’avoir vécu une quarantaine d’années, quelque intelligence qu’on ait d’ailleurs, pour connaître, par une assimilation facile, et tout ce qui a été et tout ce qui sera.

Enfin, une dernière faculté propre à l’âme raisonnable, c’est d’aimer le prochain[6], c’est d’être faite pour la vérité et pour le respect, et de ne rien mettre au monde au-dessus d’elle-même, privilége qui n’appartient qu’à elle, ni au-dessus de la loi. Ainsi, la droite raison s’accorde sur tous les points avec la raison de justice[7].

II. Tu tiendrais bien peu de compte d’un chant délicieux, d’une danse élégante, ou de tous les exercices du pancrace, si tu décomposais cette voix harmonieuse[8] en chacun des sons successifs qu’elle a produits ; et si, à chacun d’eux pris isolément, tu te demandais s’ils te charment encore ; car ton sentiment serait bien retourné par cette épreuve. Même effet pour la danse, si tu la décomposais en chaque mouvement, en chaque attitude ; et de même aussi, pour les exercices gymnastiques. Ainsi donc, et d’une manière générale, sauf la vertu[9] et tout ce qui vient d’elle, tu dois courir sur les détails, et, en les divisant, arriver à en faire bien peu de cas. Tu peux appliquer cette même règle à la vie tout entière[10].

III. Que doit être l’âme[11] qui sait être toute prête au moment où, nécessairement délivré du corps, notre être doit enfin s’éteindre, ou se disperser, ou subsister éternellement ? Quand je dis que l’âme est prête, j’entends que cette fermeté doit venir de notre propre jugement, et sans être la suite d’une injonction étrangère, comme pour les Chrétiens[12] ; il faut que ce soit un acte réfléchi, grave et assez sérieux pour provoquer l’imitation et la foi des autres, sans aucune prétention dramatique.

IV. Ai-je fait une chose utile à la communauté[13] ? Si oui, je me suis rendu service à moi-même. Arrange-toi pour avoir toujours cette conviction présente à l’esprit, et ne cesse jamais de te conduire en conséquence[14].

V. Quelle est ta profession[15] ? D’être homme de bien. Mais comment atteindre sûrement ce but, si ce n’est avec l’aide de ces nobles études[16], qui s’appliquent tout ensemble à la nature de l’univers entier et à la condition particulière de l’homme ?

VI. Le premier objet que la tragédie se soit proposé[17], en nous mettant sous les yeux les événements de la vie, ce fut de nous rappeler que ces événements sont bien en effet dans la nature tels que la scène nous les montre, et que ce qui nous charme au théâtre ne doit pas nous accabler sur une scène plus grande[18]. C’est qu’en réalité les choses doivent nécessairement se passer ainsi ; et que ceux-là même les subissent comme les autres qui s’écrient le plus fort : « Hélas ! Cithéron[19] ! ô Cithéron ! » Les poëtes tragiques ont parfois des sentences bien justes, celle-ci, par exemple :

Rättigheter och ursprung

Alla tolv böcker och noter i översättningen från 1876, publicerad i Paris av Germer-Baillière. Marcus Aurelius text och översättningen av Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, som dog 1895, är fria från upphovsrätt i Frankrike. Wikisources transkription återanvänds med erkännande av upphovsperson; eventuella skyddade bidrag omfattas fortfarande av CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Endast radbrytningar och presentation har anpassats. Källor, länkar till versioner och meddelanden har bevarats i /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Kontrollerat den 28 oktober 2026; reglerna kan vara annorlunda utanför Frankrike.

Historisk text: fri från upphovsrätt i Frankrike. Wikisources transkription: erkännande av upphovsperson och CC BY-SA 4.0 där det är tillämpligt.

Se källutgåvan

Ladda ner källan och dess uppgifter

Läsguider

Sök i biblioteket

Börja med ett namn, en fråga eller en idé.

Sök i denna språkutgåva. Varje resultat öppnar den ursprungliga sidan.