Marcus Aurelius

Pensées pour moi-même

Textens språk
Franska
Text / översättning
Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895)
Utgåva
1876

Historiska texter kan använda äldre stavning eller ordval. Originalutgåvan bevaras; detta är inte en ny översättning. Källa och utgåva

Livre VII (fortsättning)

LIII. Quand une œuvre peut être accomplie conformément aux lois de la raison, qui régit également les Dieux et les hommes[94], on doit faire cette œuvre en toute sécurité ; car, dès que l’on peut atteindre un but utile, par une action régulière qui se développe selon les lois de l’organisation générale des choses[95], il n’y a jamais à craindre qu’on puisse en souffrir l’ombre d’un dommage.

LIV. Partout et toujours, trois choses dépendent uniquement de toi[96] : accepter avec joie, et par pieuse obéissance aux Dieux, la destinée qui t’est faite présentement ; te conduire selon la justice envers les hommes avec qui tu vis à présent ; enfin, soumettre l’idée présente que tu as à un examen qui en éloigne toute erreur.

LV. Ne regarde pas à ce que font les autres[97], sous la conduite de leur propre raison ; mais dirige exclusivement tes yeux sur la route que te trace la nature : et d’abord, la nature de l’univers, manifestée par les événements qui t’arrivent ; et ensuite, ta nature personnelle, qui se manifeste par les devoirs que tu as à remplir. Or, pour tout être, le devoir est la conséquence de l’organisation[98]. Mais c’est en vue des êtres doués de raison que tous les autres êtres ont été faits, d’après le princcipe qui veut qu’en cela comme en tout le reste, les moins bonnes choses soient faites en vue des meilleures[99] ; et les êtres raisonnables sont faits les uns pour les autres. Voilà pourquoi, dans l’organisation de l’homme, le devoir supérieur, c’est d’abord d’être dévoué à l’intérêt de la communauté[100] ; en second lieu, c’est de ne point se livrer aux entraînements du corps[101] ; car le propre de l’activité raisonnable et intelligente, c’est de se fixer des bornes à elle-même, et de ne point se laisser vaincre ni à la séduction des sens ni à celle des passions. Ces deux derniers principes, ceux des sens et des passions, sont en effet purement animaux, tandis que l’entendement revendique la première place et ne peut être dominé par aucun d’eux. L’entendement a pleinement droit à cet empire, puisque la nature veut précisément que ce soit lui qui se serve des principes inférieurs. Enfin, en troisième et dernier lieu, l’organisation douée de raison a ce privilége de pouvoir ne point faillir et ne point s’égarer[102]. Qu’ainsi donc appuyé sur de tels secours, le principe qui doit nous diriger aille droit son chemin ; et, dès lors, il possède tout ce qui lui appartient et n’est qu’à lui.

LVI. Il faut vivre conformément à la nature le reste d’existence qui t’est laissé par grâce, comme si tu étais déjà mort[103], et que tu eusses vécu tout le temps qui t’a été accordé jusqu’aujourd’hui.

LVII. Nous n’avons qu’à aimer le sort[104] dont la trame nous est tissue dans le destin commun. Qu’y a-t-il en effet de plus régulier ?

LVIII. En toute rencontre, nous devons nous remettre sous les yeux le souvenir des gens qui ont subi les mêmes épreuves que nous[105], qui s’en sont irrités, s’en sont révoltés et en ont gémi. Où sont-ils à cette heure ? Ils ne sont plus. Vas-tu donc faire comme eux ? Ne vaut-il pas mieux laisser ces agitations contre nature à ceux qui les provoquent et en sont eux-mêmes les victimes, pour ne t’appliquer tout entier qu’à profiter de telles leçons ? Tu en tirerais tout avantage ; et c’est là une matière qui te revient exclusivement. N’aie jamais qu’un objet et qu’un désir : celui de te bien conduire dans tout ce que tu fais. Rappelle-toi ces deux choses[106], et, en outre, que ce qui t’importe, c’est l’objet de ton action.

LIX. Regarde au dedans de toi[107] ; c’est au dedans qu’est la source du bien[108], laquelle peut s’épancher à jamais, si tu sais à jamais la creuser et l’approfondir.

LX. Le corps doit, lui aussi, se ranger[109] et n’avoir rien de désordonné, ni dans son mouvement, ni dans son maintien. Puisque la pensée se manifeste jusqu’à un certain point sur le visage, en lui appliquant un cachet d’intelligence et de calme, il faut exiger du corps tout entier la même docilité. Mais le soin qu’il faut apporter à tout cela ne doit en rien sentir l’affectation[110].

LXI. L’art de la vie[111] se rapproche de l’art de la lutte, bien plus que de celui de la danse, puisqu’il y faut toujours être prêt, et inébranlable, à tous les accidents qui peuvent survenir et qu’on ne saurait prévoir.

LXII. Ne cesse jamais d’étudier le caractère des gens dont tu ambitionnes le témoignage[112], et de scruter les principes qui les dirigent. Avec cette précaution, tu ne t’en prendras plus à eux des fautes involontaires qu’ils peuvent commettre, et tu n’auras que faire d’une approbation autre que la tienne[113], en considérant la source où ces hommes puisent leurs pensées et les motifs qui les font agir.

LXIII. « Il n’est pas une âme, dit le philosophe[114], privée de la vérité, sans que ce ne soit malgré elle. » C’est donc aussi contre son gré qu’elle manque de justice, de sagesse, de douceur, et de toutes les vertus de cet ordre. Il n’y a rien de plus nécessaire que d’avoir sans cesse cette réflexion présente à l’esprit ; car elle te rendra plus indulgent[115] envers tous tes semblables.

LXIV. Dans toute souffrance que tu éprouves, dis-toi bien qu’il n’y a là aucune honte pour toi, ni rien qui dégrade l’intelligence destinée à te régir, puisque la douleur ne la peut atteindre, ni la détruire, en tant que cette intelligence est raisonnable et dévouée à l’intérêt commun. Tu peux aussi, dans les épreuves les plus pénibles, tirer presque toujours profit de la sentence même d’Épicure[116], en te disant que « cette douleur n’est point intolérable ; et surtout qu’elle n’est point éternelle ; tu n’as qu’à te souvenir qu’elle a des bornes où elle est renfermée, et que tu peux ne point l’accroître par l’opinion que tu t’en fais[117]. » Souviens-toi encore, dans l’occasion, qu’il y a bien des choses, fort semblables à la douleur, qui te font souffrir sans que tu t’en aperçoives : ainsi, l’envie de dormir[118], la chaleur qui te suffoque, le dégoût par faute d’appétit. Quand donc tu t’inquiètes d’un de ces désagréments, dis-toi bien que c’est à la douleur que tu cèdes.

LXV. Prends garde à ne pas éprouver, même envers des gens inhumains, les sentiments que trop souvent les hommes montrent pour des hommes[119].

LXVI. Comment savoir si l’âme de Télaugès[120] était supérieure à celle de Socrate ? Pour résoudre cette question, il ne suffit pas[121] que Socrate soit mort plus glorieusement que Télaugès, qu’il ait combattu les sophistes avec plus d’énergie, qu’il ait veillé plus courageusement au milieu des nuits glaciales du camp, qu’il ait résisté avec plus de magnanimité à l’ordre d’arrêter l’homme de Salamine[122], ni même qu’il ait brillé davantage par ses conversations dans les rues[123], points sur lesquels on pourrait insister, si tout cela était parfaitement exact[124]. Ce qu’il faut savoir avant tout, c’est ce qu’était réellement l’âme de Socrate[125], s’il pouvait concentrer tout son bonheur à être juste envers les hommes et pieux envers les Dieux, s’il ne s’abandonnait pas plus que de raison à sa colère contre le vice, ou s’il ne condescendait pas un peu trop complaisamment à l’ignorance des hommes, s’il ne recevait pas avec assez de résignation[126] la part qui lui était faite dans le destin universel, s’il ne la regardait pas comme intolérable, et enfin s’il ne laissait pas quelquefois succomber l’esprit aux passions de la chair[127].

LXVII. La nature ne t’a pas tellement confondu avec l’informe mélange des choses qu’il te soit interdit de t’isoler de tout le reste, et de rester maître d’accomplir tout ce qui te regarde ; car on peut fort bien devenir un homme divin[128] sans être même connu de qui que ce soit[129]. C’est là ce que tu ne dois jamais oublier ; et tu dois aussi te dire qu’il ne faut presque rien pour être heureux[130]. Ce n’est pas parce que tu désespères de devenir habile en dialectique ou dans les sciences naturelles[131], que tu dois renoncer à te montrer libre, modeste, dévoué à l’intérêt commun, et soumis à la volonté de Dieu[132].

LXVIII. Il faut savoir, à l’abri de toute violence, conserver la paix la plus profonde de son cœur, quand bien même le genre humain tout entier nous poursuivrait de ses vaines clameurs, et que la dent des bêtes féroces[133] mettrait en pièces les membres de cette masse de chair dont nous sommes enveloppés. Qui peut, en effet, dans toutes ces conjonctures, empêcher l’âme de se maintenir en un calme absolu, d’abord si elle porte un jugement vrai sur les circonstances où elle se trouve, et ensuite, si elle sait user comme il convient de ces épreuves ? Alors, le Jugement dit[134] à l’Accident qui survient : — « Voilà ce que tu es essentiellement, bien qu’on se fasse de toi une opinion toute différente. » — L’Usage dit à l’Épreuve, qu’on subit : — « Précisément, je te cherchais ; car pour moi, le fait présent doit toujours être matière à exercer la vertu de la raison et les qualités sociables ; c’est-à-dire, l’ensemble de cet art qui se rapporte à l’homme ou à Dieu. » Ainsi donc, tout événement, de quelque façon qu’il survienne, me rattache à Dieu ou à l’homme, comme un membre de la famille ; et cet événement ne peut causer ni surprise, ni difficulté[135], puisqu’il est à l’avance bien connu, et qu’il facilite l’œuvre commune.

LXIX. La perfection de la conduite consiste à employer chaque jour que nous vivons comme si c’était le dernier[136], et à n’avoir jamais ni impatience, ni langueur, ni fausseté.

LXX. Les Dieux, qui sont immortels[137], ne s’irritent nullement d’avoir à supporter durant leur éternité les fautes toujours renouvelées d’un si grand nombre de méchants incorrigibles. Loin de là, les Dieux ont même pour ces pervers une bonté qui prend mille formes. Et toi, qui dans un moment vas cesser de vivre, tu te révoltes, comme si tu n’étais pas, toi aussi, un de ces méchants[138] !

LXXI. Il est assez plaisant[139] de ne pas songer à corriger ses propres vices, ce qui est possible cependant, et de prétendre corriger ceux d’autrui, ce qui est absolument impossible.

LXXII. Quand la faculté qui comprend en nous les lois de la raison et de la société, juge qu’une chose n’est ni sensée[140] ni utile au bien commun[141], elle est en droit de la rejeter comme indigne de son attention.

LXXIII. Quand tu as rendu service à quelqu’un[142] et qu’on a profité de ce service, pourquoi cherches-tu encore une troisième chose, comme font les sots, qui est de faire paraître le service que tu as rendu, et de montrer que tu comptes sur la réciprocité ?

LXXIV. On ne se lasse jamais de recevoir des services ; or le service que nous pouvons nous rendre[143] à nous-mêmes, c’est d’agir conformément à la nature. Ne te lasse donc pas de te faire du bien à toi-même en en faisant à autrui[144].

LXXV. La nature de l’univers a procédé spontanément à la création et à l’ordre du monde. Donc, à cette heure, de deux choses l’une : ou tout ce qui se passe n’est que la suite de la première impulsion ; ou bien, il n’y a rien de raisonnable même dans les êtres les plus importants[145], dont le Souverain du monde a pris un soin tout particulier. Dans bien des cas, cette réflexion, si tu te la rappelles, augmentera encore ta profonde tranquillité[146].

Notes de la traduction de 1876 :

1. Il n’y a rien de nouveau dans le monde. C’est là ce que dit aussi l’Ecclésiaste, ch. I, § 10, et ch. III, § 15. Il y a du vrai dans cette réflexion ; mais il ne faut pas l’accepter d’une manière absolue, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, plus haut, liv. VI, § 37.

2. Les choses sont tout ensemble habituelles et passagères. C’est exact dans une certaine mesure ; mais il n’est pas un de nous qui n’ait vu beaucoup de nouveau durant son existence, et qui ne puisse conclure que les générations antérieures ont dû en voir tout autant que la sienne.

3. Qu’il ne tient absolument qu’à toi de raviver. Il semble plus naturel de prendre la négation, et c’est ce qu’ont fait quelques traducteurs, quoique les manuscrits n’autorisent pas cette correction. Elle n’est pas indispensable ; et du moment qu’on peut raviver des sensations, il est sous-entendu par là-même qu’on peut aussi ne les raviver point.

4. Ne peuvent absolument rien. C’est trop dire, quelque forte et quelque exercée que l’âme puisse être. Voir plus haut, liv. V, § 2, et liv. VI, § 52.

5. Se faire une nouvelle vie. En substituant l’action de la volonté raisonnable et réfléchie à la pensée instinctive, qui a suivi immédiatement l’impression sensible.

6. Ces immenses assemblées, ces troupeaux. La plupart des traducteurs ont compris ce passage différemment. Selon eux, il s’agit ici de grands troupeaux de bêtes domestiques, de moutons et de bœufs. Le contexte ne se prête pas à ce sens ; et je préfère entendre le mot de Troupeaux avec la même nuance d’ironie que nous y attachons, quand nous parlons de ces troupeaux d’hommes assemblés pour quelque fête publique, pièces de théâtre, combats de gladiateurs. Il me semble que la pensée ainsi comprise a plus d’unité et de teneur.

7. Contre toutes ces séductions. Le cœur du philosophe en a de plus dangereuses à éviter ; mais celles-là sont peut-être les plus ordinaires et les plus nombreuses. Celles du luxe surtout et de la mollesse sont les plus redoutables.

8. Tant vaut l’homme. L’observation est très-juste ; et l’on peut juger de quelqu’un par les amusements et les distractions qu’il se donne.

9. Il faut regarder à l’intention. Le texte n’est pas tout à fait aussi formel ; mais la phrase qui suit me semble déterminer nettement ce sens.

10. La nature qui régit l’univers. En d’autres termes, Dieu ou la Providence.

11. L’utilité commune… la bonne harmonie du monde. J’ai cru devoir donner un sens aussi large à l’expression dont se sert Marc-Aurèle. On pourrait comprendre aussi qu’il ne s’agit que de l’intérêt de la société ; mais, dans les doctrines stoïciennes, l’idée de société s’étend jusqu’à l’ordre universel, dont l’homme fait partie. Le lui rappeler, ce n’est ni le flatter ni le grandir outre mesure ; c’est lui assigner sa vraie place. Voir plus haut, liv. VI, § 42.

12. Combien d’hommes jadis célèbres… Juste appréciation de la gloire humaine. Ici, le stoïcien efface absolument l’empereur dans Marc-Aurèle.

13. L’aide d’autrui. Voir un peu plus haut, § 5. Un empereur, aussi sérieux dans l’accomplissement de ses devoirs, devait sentir plus que personne l’absolue nécessité d’auxiliaires. Avoir à régir le monde romain était un fardeau accablant ; et, même en choisissant les ministres les plus habiles, on pouvait sentir encore combien on restait au-dessous de sa tâche.

14. Blessé à la jambe. Image frappante et très-naturelle.

15. Que l’avenir ne te trouble pas. Conseil très-pratique, qui s’appuie surtout sur la confiance en la bonté de Dieu. Le motif qu’en donne Marc-Aurèle est excellent aussi, et ne contredit en rien la ferme croyance à la Providence divine.

16. Dieu, qui est partout, est un. L’unité de Dieu et l’unité systématique du monde ne peut être plus complètement affirmée. C’est le résultat dernier de la doctrine stoïcienne. Notre mot d’univers ne signifie pas autre chose ; le mot de Cosmos en grec a encore un sens plus précis, puisqu’il n’implique pas seulement l’idée d’unité, mais qu’il implique éminemment l’idée d’ordre et de perfection.

17. Tout en qui est matériel. C’est l’expression même du texte, et elle est, encore plus forte, s’il est possible.

18. Toute cause. Il n’est pas certain que Marc-Aurèle comprenne dans cette formule générale la cause volontaire et libre que nous sommes. Mais on ne saurait affirmer non plus qu’il fasse une exception pour la personnalité humaine, et qu’il ne l’absorbe pas « dans la raison qui gouverne le monde ».

19. Droit ou redressé. Il est assez probable que ce n’est là qu’une note, que Marc-Aurèle comptait développer plus tard. Mais la pensée est très-claire, malgré la concision des mots. Il faut que l’homme marche droit dans la voie du bien ; ou, s’il s’égare, il doit redresser sa route.

20. Individuels. L’expression même du texte est : Unifiés.

21. Malgré leur isolement. Il s’agit simplement de l’isolement matériel, chaque être existant nécessairement en soi et pour soi. Le rapport des êtres raisonnables est essentiellement un rapport moral.

22. Tu n’aimerais pas encore les hommes du fond du cœur. Plus haut, liv. VI, § 39, Marc-Aurèle nous a recommandé d’aimer les autres hommes « en toute sincérité ».

23. Le bien qui t’est propre. L’égoïsme ainsi entendu n’est pas blâmable ; mais, au fond, c’est à peine de l’égoïsme.

24. Ces portions de mon être. L’expression du texte est plus vague ; mais j’ai dû la préciser pour la mettre plus d’accord avec ce qui suit.

25. Ce qui en moi souffrira. C’est le corps, que l’âme peut distinguer profondément d’elle-même, et dont elle peut s’isoler presque absolument.

26. Il m’est toujours possible de concevoir cette pensée. Voir plus haut, liv. IV, § 7. La maxime est pratique ; mais elle est fort difficile à appliquer : il faut joindre à un long exercice une grande force d’âme, pour faire taire la sensibilité et n’écouter que la raison. C’est là toute la doctrine stoïcienne.

27. L’or, l’émeraude, la pourpre. Marc-Aurèle cherche les matières les plus belles et les plus précieuses, quoiqu’il sache bien que rien dans la nature ne peut égaler la conscience, avec ses puissances, ses splendeurs et son prix inestimables.

28. Le trouble d’aucune passion. Le texte est, dans ce passage, un peu corrompu ; mais la pensée n’en reste pas moins claire.

29. Qu’il s’infligerait de son plein gré. Le texte est moins développé.

30. C’est au corps de s’arranger. Voir un peu plus haut, § 15, la même doctrine.

31. Quant à l’âme. Voir plus haut, liv. V, § 20. Cette séparation de l’âme et du corps, durant la vie, est déjà une doctrine platonicienne ; mais l’école stoïque a précisé les choses davantage et les a poussées aussi loin que possible. C’est bien là la solution définitive de l’énigme que l’homme se présente à lui-même. Par là, il rétablit en lui l’unité et la paix ; mais il faut qu’il y mette une grande énergie, ou que Dieu l’ait heureusement doué par la nature qu’il lui a primitivement accordée. Dans le paragraphe qui suit, Marc-Aurèle indique bien la difficulté. C’est une habitude si ancienne en nous d’obéir à nos sens, que nous avons une peine extrême à n’obéir qu’à la raison.

32. Un bon génie. On pourrait dire, en prenant un langage qui serait le nôtre plus particulièrement : « Une bonne conscience ». On peut croire que cette expression de Génie, qu’emploie si souvent Marc-Aurèle, n’est qu’une tradition socratique recueillie par le Stoïcisme. Le génie, le démon de Socrate n’est que sa conscience.

33. Aux décevantes apparences. C’est la paraphrase du mot grec, dont le mot d’Imagination n’aurait pas à lui seul rendu toute la force

34. Je ne t’en veux pas. On peut trouver, au premier abord, quelque chose d’un peu singulier dans cette apostrophe à l’imagination ; mais le mouvement n’a cependant rien d’une fausse rhétorique, parce qu’on sent qu’il est très-sincère, si ce n’est très-naturel.

35. Redoute le changement. La fin du paragraphe indique dans quel sens il faut entendre le changement. Il est clair qu’il s’agit ici de la mort. L’homme ne doit pas plus s’en étonner, ni la craindre, qu’il ne s’étonne du changement dans l’univers entier. C’est la loi des choses, et il en est atteint comme tout le reste. L’âme elle-même change aussi, puisqu’elle est séparée enfin du corps, après avoir été si longtemps et si intimement unie avec lui.

36. Le changement qui t’atteint toi-même. Voilà le point essentiel de ce paragraphe. Le changement dans l’homme peut être ou la vieillesse ou la mort. La vieillesse, quand on en observe sur soi-même les progrès, n’est qu’un apprentissage successif de la mort ; c’est un triste mais grand spectacle, que chacun de nous peut se donner, aussi souvent qu’il le veut. Sénèque a dit en termes magnifiques : « Regardez donc sans peur cette heure fatale, qui est la dernière du corps et non point la dernière de l’âme. Considérez tous les biens qui vous environnent comme les biens d’une hôtellerie où vous passez. » Épître CII, à Lucilius.

37. Dans un irrésistible torrent. Voir des pensées analogues rendues sous la même image, liv. IV, § 43, et liv. V, § 23.

38. Que d’Épictètes. Ceci prouve qu’Epictète était mort au temps où Marc-Aurèle écrivait ces lignes. On peut même supposer que cette mort devait être assez récente. D’ailleurs, le nombre des Chrysippes et des Épictètes n’est peut-être jamais aussi grand que Marc-Aurèle semble le croire.

39. Rien qui soit contraire à la constitution naturelle de l’homme. C’est, en d’autres termes, la formule stoïcienne : « Vivre selon la nature et toujours obéir à ses ordres, suivant les circonstances. »

40. De te rendre un égal oubli. Ceci n’est pas très-juste, si, d’ailleurs, c’est très-modeste. Le souvenir de Marc-Aurèle vit encore parmi les hommes, comme cette traduction même suffit à l’attester, et il y vivra tant que le genre humain sentira ce que valent la sagesse et la grandeur d’âme. L’oubli, sans doute, atteint bien des choses, qui ne méritent pas mieux ; mais il n’atteint pas tout, et il y a de nobles mémoires que le temps respecte et consacre.

41. C’est une vertu propre de l’homme. Cette admirable pensée marque un bien grand progrès dans les mœurs de l’antiquité ; et ce progrès, déjà très-visible dans les doctrines platoniciennes, a été accru et accéléré par celles du Portique. Le pardon des offenses est un fruit de la réflexion ; et les motifs qu’en donne Marc-Aurèle sont d’une force irrésistible pour la raison ; mais ils choquent tout d’abord l’instinct de notre nature, si prompte à sentir les moindres blessures, si prompte à se défendre et à se venger.

42. L’offenseur ne t’a fait aucun tort. Cet argument est surtout à l’usage du Stoïcisme. Voir plus loin, § 26. Voir aussi dans Sénèque le Traité de la Clémence et celui des Bienfaits.

43. L’universelle nature. La cosmologie indiquée dans ce paragraphe est celle de l’école Stoïcienne, qui a toujours soutenu l’unité de matière sous la variété infinie des transformations. C’est l’antique doctrine des atomes d’Épicure et de Démocrite. Ces théories sont de pures hypothèses, que la science ne peut plus admettre aujourd’hui, et que l’existence des corps simples, irréductibles les uns aux autres, suffit à démentir.

44. Un coffre. Il est clair que Marc-Aurèle ne peut pas vouloir mettre la créature humaine au rang des choses inanimées, comme le coffre, qu’il prend ici pour exemple. Voir plus loin, § 25.

45. En s’y livrant. Le texte n’est pas tout à fait aussi précis ; mais il était nécessaire, dans la traduction, de marquer davantage le lien des idées.

46. Quel motif de vivre pourrait-on encore conserver ? Cette conséquence paraît un peu excessive, si on la compare au fait d’où on la tire. Sans doute, il faut fuir la colère, qui gâte le visage et qui bouleverse les facultés de l’esprit. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour perdre tout motif de vivre : « Vivendi perdere causas. » Ce qui est vrai, c’est que l’homme qui a perdu toute conscience de ses fautes est bien près de n’être qu’une brute, où a disparu le sentiment moral, et qu’à cette condition il vaudrait mieux pour lui n’être pas que d’être ainsi. Peut-être faut-il aussi donner au début de ce paragraphe un sens plus général, et appliquer à l’âme ce qui est dit simplement du visage, et de la physionomie, qui la révèlent pour des yeux exercés.

47. La nature qui ordonne et régit l’univers. Cette pensée est toute semblable à celle du § 23.

48. Demande-toi quelle idée il a dû se faire. La réflexion peut faire cet examen après coup ; mais, dans le premier moment, on ressent l’offense, et l’on ne réfléchit pas.

49. Ni un bien ni un mal. Par le motif qui a été donné à la fin du § 22, l’offenseur ne peut faire moralement aucun mal à l’offensé ; il n’y a que nous qui puissions nous nuire, en prenant les choses autrement qu’elles ne doivent être prises.

50. Le tort d’avoir de mauvais yeux. Comme un aveugle qui vous heurterait dans votre chemin. Seulement, ici, il est question des yeux de l’esprit.

51. Comme si déjà tu l’avais. Précaution sage, puisque l’objet de nos désirs peut toujours nous manquer.

52. Les moyens qui devraient te les procurer. Il est rare, en effet, que les choses valent, quand on les considère de sang-froid, la peine qu’elles ont coûté. C’est donc un conseil très-pratique que donne ici Marc-Aurèle ; mais il en est de celui-là comme de tant d’autres ; il est fort utile, et aussi fort difficile ; et le désir s’adresse à l’objet qui l’excite bien plutôt que la raison ne regarde aux obstacles.

53. Les estimer si haut. La tranquillité de l’âme, que recommande le Stoïcisme, peut contribuer puissamment à amortir des désirs vains, et à relâcher toutes les attaches du dehors.

54. Tu en fusses troublé profondément. La perte des choses nous émeut, en général, plus vivement que l’acquisition, quels que soient d’ailleurs les objets de nos espérances ou de nos regrets.

55. Replie-toi souvent sur toi-même. Le conseil est admirable ; et, dans la vie commune, la pratique en est fort utile, quoiqu’elle soit toujours nécessairement limitée. Mais il ne faut pas non plus le pousser à l’excès ; car on tomberait alors dans le mysticisme, où s’est perdu l’école d’Alexandrie, et dans une quiétude ascétique que le Stoïcisme n’exclut pas. Mêler dans une juste mesure la vie intérieure et la vie du dehors, est pour les meilleurs esprits une entreprise fort délicate.

56. Le repos. Qu’il faut bien distinguer de l’inertie. Au contraire, le repos bien compris suppose l’action, puisqu’il doit nous en délasser.

57. Efface les trop vives couleurs. J’ai dû ici paraphraser un peu le texte, pour rendre toute la force de l’expression dont il se sert.

58. Partage et analyse. Voir cette pensée plus développée, liv. III, § 11 ; voir aussi la fin du § 21 du liv. IV.

59. Pense souvent à l’heure suprême. C’est aussi l’avertissement des Chartreux ; seulement les Chartreux sont dans une profonde retraite, tandis que Marc-Aurèle reste dans le monde des affaires et ne conseille à personne de s’en isoler complètement.

60. Prêter toute son attention à ce qu’on nous dit. Recommandation excellente, surtout pour les hommes d’État, chargés de grandes fonctions qui exigent les relations les plus nombreuses, mais applicable également pour chacun de nous, quelque modeste que soit la sphère où nous sommes placés. Voir, plus haut, une recommandation pareille, livre VI, § 53.

61. Un poëte l’a dit. On ne sait pas précisément à quel poëte il faut rapporter cette citation.

62. L’univers tout entier. Il n’y a dans le texte que la fin d’un vers, au lieu du vers complet.

63. Les éléments matériels. Le texte en cet endroit est corrompu, sans qu’on puisse le rétablir à l’aide des manuscrits.

64. Tout est soumis à une loi régulière. Grand principe, que confirment de plus en plus tous les progrès de la science.

65. Se contenter de ces principes. Ceci peut se rapporter au résumé qui précède, mais pourrait tout aussi bien s’adresser à ce qui suit sur la douleur, la mort et l’opinion ou la gloire.

66. Si c’est une dispersion des éléments de notre être. Cette restriction de la pensée lui ôte en grande partie le caractère matérialiste qu’elle pourrait avoir. Il est vrai que Marc-Aurèle ne se prononce pas tout à fait pour une solution spiritualiste ; mais il ne l’écarte pas, puisqu’il suppose que la mort peut être encore autre chose que la dispersion de tous les éléments de notre être entier. Voir plus haut, liv. V, § 13.

67. Conserve toute sa tranquillité. C’est un degré d’ascétisme difficile à atteindre ; mais il n’est pas impossible d’y arriver, si l’âme a la force et la persévérance nécessaires.

68. Aux parties de notre être affectées par la douleur. Voir une pensée tout à fait analogue, plus haut, § 16

69. Sur l’opinion. On pourrait aussi traduire : « Sur la gloire » ; mais il me semble que la première version s’accorde davantage avec le sens général de ce paragraphe.

70. Les dunes de sable. Comparaison neuve et frappante. Elle peut également s’appliquer aux vaines opinions des hommes, aussi mobiles que les sables soulevés par le vent, et à la vaine gloire, qui brille un instant pour disparaître bientôt sous les événements nouveaux qui s’accumulent.

71. Extrait de Platon. Ce fragment est emprunté à la République de Platon, liv. VI, traduction de M. V. Cousin, pag. 6. Cette pensée aura frappé Marc-Aurèle, et il se proposait sans doute de la développer lui-même.

72. Sentence d’Antisthène. Le Pseudo-Plutarque, dans le Traité de la noblesse, pag. 77, § 32, édition Firmin-Didot, dit qu’Alexandre avait coutume de répéter ce beau mot ; mais il ne dit pas que ce mot fût d’Antisthène. Épictète, Dissertations, liv. IV, § 2, pag. 202, même édition, attribue formellement cette maxime au philosophe cynique. Il n’importe guère d’ailleurs ; et, quel qu’en soit l’auteur, elle est admirable. Diogène de Laërte, liv. VI, ch. I, § 3, dit qu’Antisthène fit cette noble réponse à quelques mauvais propos que Platon avait tenus sur lui. La citation d’Épictète combinée avec celle de Diogène de Laërte § 18, pourrait faire croire que c’était dans un dialogue d’Antisthène, intitulé Cyrus, que se trouvait cette maxime.

73. Que notre visage nous obéisse docilement. Pensée ingénieuse et neuve ; elle n’est peut-être pas aussi juste que le croit Marc-Aurèle. Nous pouvons, il est vrai, composer les traits de notre visage ; mais la physionomie dépend beaucoup moins de nous ; et, quoi que nous fassions, elle change peu.

74. À quoi bon s’emporter. Citation d’Euripide dans sa tragédie perdue de Bellérophon. Voir les Fragments dans l’édition de Firmin-Didot, frag. 298, pag. 686.

75. Donne-nous le plaisir. On ne sait à quel poëte cette citation est empruntée ; placée entre deux autres citations d’Euripide, il est probable qu’elle lui appartient aussi.

76. Nos jours sont moissonnés. Citation d’Euripide dans sa tragédie perdue d’Hypsipyle, Fragment 752, pag. 799, édition Firmin-Didot. Plus haut, liv. IV, § XLVIII, Marc-Aurèle a comparé la fin de l’homme à une olive mûre, tombant de l’arbre qui l’a portée.

77. Si les Dieux m’ont frappé. Citation d’un poëte inconnu.

78. Le bien et la justice. Vers d’Aristophane dans les Acharniens, v. 661, édition Firmin-Didot.

79. Ne pas palpiter comme eux. J’ai rendu le texte avec toute sa concision. Ceci veut dire : Ne pas faire comme les autres hommes, qui se laissent aller aux émotions les plus vives, et dont le cœur palpite sous les désirs qui les bouleversent.

80. Extraits de Platon. Apologie de Socrate, traduction de M. V. Cousin, pages 90 et 91.

81. Mon cher, prends bien garde. Autre citation de Platon, Gorgias, traduction de M. V. Cousin, pag. 376.

82. Étudier le cours des astres. Il est certain que l’étude de l’astronomie devrait élever l’âme plus que celle de toute autre science, parce que plus que toute autre elle nous fournit une idée de l’immensité de l’univers. Elle semble plus près de l’infini.

83. On est emporté avec eux. Ceci paraît impliquer la notion du mouvement de la terre. Mais peut-être n’est-ce aussi qu’une métaphore.

84. Aux permutations des éléments les uns dans les autres. Voir plus haut, dans ce livre, §§ 18, 23 et 25.

85. La vie terrestre. Le mot à mot serait : « La vie terre à terre. »

86. Voici une belle pensée de Platon. Cette pensée ne se retrouve plus dans les œuvres du philosophe telles que nous les possédons ; elle est tirée de quelque ouvrage perdu ; il est à regretter que le texte ne nous donne pas même le nom de cet ouvrage. Il me semble d’ailleurs que le ton de cette pensée ne rappelle guère le style ordinaire de Platon.

87. Étudier le passé en remontant les siècles. Cette pensée est très-juste et très-utile, pourvu qu’on ne pousse pas trop loin cette théorie. L’Ecclésiaste dit aussi comme Marc-Aurèle : « Rien de nouveau sous le soleil ». Cette affirmation est vraie en un sens ; mais l’affirmation contraire ne l’est pas moins. Tout est nouveau chaque jour ; et la preuve, c’est l’intérêt ardent que nous prenons à ce qui se passe de notre temps, même en dehors de toute participation personnelle. Dans le cours d’une existence ordinaire, on voit bien des choses ; et, par exemple, que n’a pas vu notre pays depuis quatre-vingts ans ? Que n’avait pas vu le peuple romain depuis Néron jusqu’à Marc-Aurèle ? Ainsi, les nouveautés ne manquent pas au spectateur qui veut les observer. Mais il est vrai, comme le dit le sage empereur, qu’il y a toujours un certain fonds qui est uniforme ; et, dans l’histoire, le fonds qui reste essentiellement le même, c’est la nature humaine, avec ses besoins et ses passions, ses misères et ses grandeurs. Croire trop à l’uniformité, c’est de l’indifférence et de la misanthropie.

88. Ce que la terre enfante. Ces deux vers sont d’Euripide, dans sa tragédie de Chrysippe. Voir les Fragments, VI (833), pag. 824, édition Firmin-Didot.

89. Une simple dissolution. Voir plus haut la pensée sur la mort, § 32.

90. Qui ne sentent rien. Ceci semble mettre en dehors de toute dissolution la partie spirituelle de notre être.

91. Tout est vain… Ces deux premiers vers sont d’Euripide, Les Suppliantes, Vers 1110 et 1111.

92. Le vent qui nous emporte. Je ne sais de quel auteur sont ces deux autres vers. Il se peut qu’ils appartiennent également à Euripide.

93. Un tel est plus adroit à la lutte. Le texte a toute cette indécision ; mais il serait possible de supposer que cette pensée de Marc-Aurèle s’adresse à lui personnellement : « Un tel est plus adroit que toi à la lutte… pas plus dévoué que toi, etc. » Cette traduction aurait une forme plus vive ; mais elle ne serait peut-être pas assez fidèle.

94. La raison, qui régit également les Dieux et les hommes. C’est la grandeur de l’homme d’être soumis, en le sachant, à la même loi que Dieu ; et, de là, cette sécurité profonde qu’il ressent quand il fait le bien, et qu’il sait qu’il le fait.

95. L’organisation générale des choses. L’expression du texte est aussi peu déterminée ; quelques traducteurs ont cru qu’il fallait la définir davantage et comprendre : « Les lois de notre organisation ». Le paragraphe suivant pourrait donner raison à cette dernière interprétation.

96. Trois choses dépendent uniquement de toi. C’est là, on peut dire, le résumé pratique de toute la doctrine stoïcienne. Ces trois seules règles bien observées suffiraient à rendre l’homme content de son sort, à le mettre en bonne intelligence avec ses semblables, et à éviter le plus possible les chutes si naturelles à notre infirmité.

Rättigheter och ursprung

Alla tolv böcker och noter i översättningen från 1876, publicerad i Paris av Germer-Baillière. Marcus Aurelius text och översättningen av Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, som dog 1895, är fria från upphovsrätt i Frankrike. Wikisources transkription återanvänds med erkännande av upphovsperson; eventuella skyddade bidrag omfattas fortfarande av CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Endast radbrytningar och presentation har anpassats. Källor, länkar till versioner och meddelanden har bevarats i /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Kontrollerat den 28 oktober 2026; reglerna kan vara annorlunda utanför Frankrike.

Historisk text: fri från upphovsrätt i Frankrike. Wikisources transkription: erkännande av upphovsperson och CC BY-SA 4.0 där det är tillämpligt.

Se källutgåvan

Ladda ner källan och dess uppgifter

Läsguider

Sök i biblioteket

Börja med ett namn, en fråga eller en idé.

Sök i denna språkutgåva. Varje resultat öppnar den ursprungliga sidan.