Marco Aurelio

Pensées pour moi-même

Idioma del texto
francés
Texto / traducción
Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895)
Edición
1876

Los textos históricos pueden utilizar ortografía o vocabulario antiguos. Se conserva la edición original; no es una nueva traducción. Fuente y edición

Livre XI (continuación)

69. Voilà ta colère partie. C’est parfaitement vrai ; mais quelle domination de soi !

70. La moindre honte. Voir plus haut, liv. II, § 1. Les actes d’autrui ne sont de rien pour nous, en ce sens qu’ils ne peuvent jamais nous déshonorer ; il n’y a que nos propres actes.

71. Tu aurais nécessairement toi-même commis bien des crimes. Si l’on s’en rapportait à l’opinion des autres sur nous.

72. Huitièmement. Nous nous faisons plus de mal à nous-mêmes en ne nous modérant pas, que les autres ne peuvent nous en faire en nous attaquant.

73. Neuvièmement. Que la bonté est chose invincible. C’est en ce sens que le Christ a dit : « Bien heureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre. » Saint Matthieu, ch. V, verset 4. Voir aussi la 4e Élévation sur les Mystères dans Bossuet, et les Réflexions sur quelques paroles de Jésus-Christ.

74. La nature. Prise ici pour la raison.

75. Agis avec une affection véritable. C’est une conséquence de la doctrine stoïcienne, qui considère tous les hommes comme les membres d’une seule famille ; mais pour en arriver à cette suprême bienveillance, Caritas generis humani, comme dit Cicéron, il faut vaincre en soi bien des passions, bien des habitudes, bien des préjugés, bien des erreurs. Le résultat, du reste, en vaut la peine.

76. Comme autant de présents des Muses. Qui sont aussi au nombre de neuf. La comparaison est gracieuse.

77. À être homme. C’est donner à la douceur une haute importance que d’en faire la vertu caractéristique de l’homme.

78. En même temps plus viriles. Idée profonde et très-exacte. Il faut une bien grande force pour se dompter soi-même et être sincèrement doux.

79. On est blessé. Parce qu’on a succombé à un emportement aveugle, au lieu d’obéir à la raison.

80. Du chef des Muses. Le texte dit précisément Musagète ; c’est le surnom d’Apollon, quand il réunit les Muses autour de lui.

81. C’est désirer l’impossible. Voir plus haut la même pensée en termes presque identiques, liv. V, § 17.

82. N’est pas indispensable. Il semble qu’ici le texte n’est pas assez explicite ; une idée n’est pas fausse ou blâmable, parce qu’elle n’est pas nécessaire. Il n’est pas besoin qu’elle soit indispensable pour être juste. Il y a là quelque obscurité, qu’il n’a pas dépendu de la traduction d’éclaircir.

83. De la communauté. C’est-à-dire, de l’ordre universel des choses, qui est commun à tous les êtres sans exception.

84. Qui soumet lâchement… C’est là tout le secret de la destinée de l’homme et de sa nature. Le Stoïcisme l’a profondément connu, et tout son effort a eu pour objet de soumettre la partie animale de notre être à la domination absolue de la raison, et de subordonner le principe qui n’est pas intelligent à celui qui l’est.

85. La portion mortelle de ton corps. Il est impossible de professer plus nettement le spiritualisme. Cette doctrine est encore développée et plus précise, liv. VII, § 55. Voir le Criton de Platon, pages 139 et suiv., traduction de M. Victor Cousin, et le Phédon, pages 236 et suivi, ibid.

86. Le souffle… la portion ignée… les éléments terrestres et liquides. En un mot, la partie matérielle de notre être.

87. La partie intelligente de notre être. C’est l’opposition complète de la matière et de l’esprit ; et cette distinction est le fondement même du Stoïcisme, comme elle l’est de toute morale et de toute religion.

88. La seule à désobéir. C’est ce pouvoir à la fois monstrueux et presque divin, qui fait la grandeur de l’homme et sa faiblesse. En ce sens, on a pu dire par métaphore que l’homme est un ange déchu.

89. Pour être pieuse et pour adorer les Dieux. Doctrine plus platonicienne encore que stoïcienne. Sénèque a dit : « Vous semble-t-il si étrange que l’âme aille trouver les Dieux ? Dieu vient bien trouver les hommes ; et qui plus est, faire sa demeure avec eux. L’âme ne peut être bonne si Dieu n’est avec elle. Il y a des semences divines répandues dans le cœur des hommes. » Épître LXXIII, à Lucilius. Divinæ particulam auræ, a dit Horace.

90. Quand on n’a pas dans la vie un seul et unique but. Voilà une admirable maxime, d’une utilité pratique incontestable, et qui suffit à régler toute la conduite de la vie. Dans la Morale à Nicomaque, un des premiers soins d’Aristote est de montrer de quelle importance suprême il est pour l’homme de se fixer un but dans la vie, « afin que, comme des archers qui visent à un but bien marqué, nous soyons alors mieux en état de remplir notre devoir », liv. I, ch. I, § 7, de ma traduction, pag. 4

91. L’intérêt de la communauté. C’est-à-dire, l’obéissance absolue aux lois de l’ordre universel.

92. Et l’intérêt de l’État. C’est la règle supérieure dans la vie civile et dans la vie politique, où l’intérêt général doit toujours l’emporter sur l’intérêt particulier.

93. Le rat de ville et le rat des champs. Cette pensée inachevée, et sans forme régulière, est sans doute une note que Marc-Aurèle avait prise pour lui-même. Voir, sur la fable du rat de ville et du rat des champs, Horace, Satires, liv. II, § 6.

94. Socrate appelait les croyances vulgaires des Lamies. Je ne saurais dire où Socrate a exprimé cette pensée, que je ne trouve pas dans Platon ni dans Xénophon. Dans le Criton, il dédaigne l’opinion du vulgaire, pag. 135, traduction de M. Victor Cousin ; mais ce n’est pas en fait de croyances religieuses, comme Marc-Aurèle semble le supposer ici. Loin de là, Socrate s’est toujours montré sincèrement respectueux du culte national et des croyances reçues. Les Mémoires de Xénophon, les Lois de Platon et la République attestent quels étaient ses sentiments à cet égard. Quand il se moque des Hippocentaures, des Chimères, des Gorgones, des Pégases et autres monstres plus effrayants les uns que les autres, ce n’est pas à des dogmes religieux qu’il s’adresse ; c’est à des superstitions puériles, sans aucune importance. Voir le Phèdre, pag. 8, traduction de M. V. Cousin.

95. Les Spartiates. Les mœurs des Spartiates devaient plaire au Stoïcisme ; et, après de longs siècles, elles excitaient encore l’admiration et l’estime, comme le prouve ce souvenir, d’ailleurs bien mérité, de Marc-Aurèle.

96. Perdiccas. Selon Aristote, Rhétorique, liv. II, ch. XXIII, § 13, pag. 336 de ma traduction, c’est à Archélaüs et non pas à Perdiccas, que Socrate fit cette réponse. Le témoignage d’Aristote, étant le plus rapproché, est sans doute le plus exact. Sénèque nomme aussi Archélaüs et non Perdiccas. Voir le Traité des Bienfaits, pag. 209, édition Nisard, liv. V, ch. VI.

97. Que je ne pourrais pas rendre. C’est une fierté légitime, qui peut d’ailleurs se faire pardonner par la politesse des formes, dont il est toujours possible d’accompagner le refus.

98. Les lois écrites d’Éphèse. C’est le seul témoignage de l’antiquité sur ce point assez curieux. On a proposé pour ce passage de Marc-Aurèle des variantes, qui en modifieraient beaucoup le sens, mais qui ne s’appuient sur aucun manuscrit.

99. Les Pythagoriciens. Il est à regretter que Marc-Aurèle ne désigne pas nommément les philosophes auxquels il fait allusion.

100. Dès le point du jour. C’est une sorte de prière matinale.

101. C’est se rappeler en même temps. Je préfère ce sens, bien qu’on puisse rapporter aux astres l’idée de pureté et de nudité, comme l’ont entendu plusieurs traducteurs. Sénèque, Consolation à Marcia, ch. XVIII, a dit : « Suppose qu’au jour de ta naissance, je sois appelé pour te donner des conseils. Tu vas entrer dans la cité commune des Dieux et des hommes, qui embrasse tout, qui est soumise à des lois immuables et éternelles, où dans leurs révolutions les astres accomplissent leur ministère infatigable. Là, tu verras d’innombrables étoiles et cet astre merveilleux qui remplit tout à lui seul, ce soleil dont le cours quotidien marque les intervalles du jour et de la nuit, et dont le cours annuel partage également les étés et les hivers… Quand, rassasiés de ces grands spectacles, tes yeux s’abaisseront sur la terre, ils y trouveront un autre ordre de choses et d’autres merveilles. » Traduction Nisard, pag. 115.

102. Il faut faire comme Socrate. C’est-à-dire ne pas se plaindre et se contenter patiemment de ce qu’on a. D’ailleurs, on ne connaît pas ce trait de la vie de Socrate par un autre témoignage que celui-ci.

103. Pour l’art de la vie. C’est la philosophie qui donne ces leçons, en s’appuyant sur l’observation, et de la nature de l’homme, et des circonstances où il vit.

104. Vil esclave, tais-toi ; tu n’as pas la parole. On ne sait de qui est ce vers. Il est probable que Marc-Aurèle l’applique au corps, qui doit obéir à la raison, comme l’esclave doit obéir à son maître.

105. Mon cœur en a souri. Homère, Odyssée, chant XI, vers 413. On ne voit pas à quoi s’applique ce souvenir poétique ; Marc-Aurèle l’avait noté sans doute pour en tirer quelque conséquence morale, que la mort l’aura empêché d’écrire.

106. Poursuivant la vertu de reproches amers. On ignore de qui est ce vers ; et l’on ne voit pas à qui Marc-Aurèle voulait en faire application. Brutus, avant de se tuer, après sa défaite de Philippes, avait semblé douter de la vertu, dans le mot célèbre qu’on lui prête.

107. Vouloir des figues en hiver, c’est folie. La pensée est d’Épictète ; mais ce ne sont pas ses expressions textuelles. Voir les Dissertations d’Arrien, liv. III, ch. XXIV, §§ 86 et 87, p. 72. édit. Firmin-Didot.

108. Quand on embrasse son enfant. Ce n’est pas non plus une citation textuelle ; c’est bien d’ailleurs la pensée d’Épictète, quoiqu’il l’exprime d’une manière plus douce ; Dissertations d’Arrien, liv. III, ch. XXIV, § 91, p. 192, édit. Firmin-Didot. Sénèque, Consolation à Polybe, ch. XXX, a dit : « Combien était plus juste celui qui, apprenant la mort de son fils, fit entendre cette parole digne d’une grande âme : « Du jour que je l’engendrai, j’ai su qu’il mourrait. » Puis il ajouta encore avec plus de sagesse et de fermeté : C’est pour cela que je l’élevai. »

109. Raisin vert… mûr… sec. C’est toujours du raisin ; il change, mais ne disparaît pas ; même, il y a là transformation plutôt encore que changement proprement dit.

110. Il n’y a point de voleur pour notre libre arbitre. Cette citation d’Épictète n’est pas textuelle. Voir les Dissertations d’Arrien, liv. I, ch. XVIII, § 12, édit. Firmin-Didot.

111. Épictète disait encore. Il serait difficile de dire à quelle pensée d’Épictète ceci se rapporte précisément, bien qu’il ait plus d’une fois traité des sujets analogues. Voir spécialement, dans les Dissertations d’Arrien, liv. III, ch. VIII. La doctrine que rappelle ici Marc-Aurèle est au fond celle d’Épictète et de tout le Stoïcisme.

112. Disait-il encore. Comme plus haut, la citation n’est pas textuelle ; mais on peut trouver des pensées de ce genre dans les Dissertations d’Arrien, liv. I, ch. 22, §§ 17 et suiv., et ch. XXVIII, § 33, édit. Firmin-Didot.

113. Que voulez-vous avoir, disait Socrate. On ne trouve rien dans Platon ni dans Xénophon qui corresponde à la citation que fait ici Marc-Aurèle. D’ailleurs, c’est bien l’esprit de la doctrine socratique ; mais il eût été curieux de savoir à quel ouvrage Marc-Aurèle emprunte cette idée du sage d’Athènes.

Livre XII

I. Tu peux te procurer immédiatement[1] tous les biens que tu cherches à acquérir par de si longs détours ; pour cela, tu n’as qu’à ne pas te nuire à toi-même. Tout se réduit à mettre de côté le passé[2], à laisser l’avenir à la Providence[3], à régler le seul présent[4], d’après les lois de la piété et de la justice : de la piété, pour savoir être heureux de la part qui t’est faite en ce monde, puisque c’est la nature[5] qui a fait ce destin pour toi et qui t’a fait pour ce destin ; de la justice, pour que tu dises toujours le vrai[6], en toute liberté et sans réticence, pour que tu agisses conformément à la loi et dans la mesure de chaque chose, pour que tu ne sois jamais arrêté par la perversité des autres hommes, ni par leurs opinions, ni par leurs paroles, pour que tu ne cèdes pas à tes sens, ni aux suggestions de cette chair qui n’est que ton enveloppe matérielle, et dont ce qui en souffre a seul à s’inquiéter[7].

Si donc, à quelque moment qu’il te faille sortir de la carrière, tu es prêt à tout abandonner, uniquement occupé de l’âme[8] qui te gouverne et de la partie divine de ton être[9] ; si tu ne crains jamais de cesser de vivre, mais seulement de ne pas vivre comme le veut la nature ; alors, tu deviendras un homme digne du monde qui t’a produit[10] ; tu cesseras d’être un étranger dans ta patrie ; tu ne t’étonneras plus désormais de tout ce qui arrive chaque jour, comme si c’étaient là des choses absolument inopinées ; et tu ne seras plus le jouet des événements.

II. Dieu voit les âmes toutes nues[11], et dépouillées de ces enveloppes charnelles, de ces feuillages et de ces impuretés qui les cachent. C’est par son intelligence toute seule[12] que Dieu touche aux seuls êtres qui soient émanés de lui, pour s’écouler et descendre dans leur condition actuelle. Si tu parviens en ceci à imiter l’exemple de Dieu[13] même, tu te débarrasseras de bien des agitations qui te déchirent ; car celui qui ne tient pas compte de cette masse de chair où il est plongé, ne s’inquiétera guère, à plus forte raison, d’un vêtement, d’une maison[14], de la renommée qu’il peut avoir, ni de tout ce vain attirail et de toute cette mise en scène.

III. Trois éléments[15] entrent dans la composition totale de ton être : le corps, le souffle de vie qui t’anime, et l’intelligence. De ces trois éléments, deux te regardent bien, en ce sens que c’est à toi d’en prendre soin ; mais en vérité, il n’y a que le troisième qui soit réellement tien[16]. Si tu sais écarter loin de toi, je veux dire de ta pensée, tout ce que font les autres hommes, tout ce qu’ils disent ; si même tu en écartes tout ce que personnellement tu as pu faire jadis, ou tout ce que jadis tu as pu dire, tout ce qui te trouble dans l’avenir, tout ce qui ne concerne que le corps qui t’enveloppe et le principe de vie que tu as reçu à ta naissance, sans que tu y sois pour rien, tout ce que roule à l’extérieur le tourbillon dont les flots t’environnent, de telle manière que la force intelligente, dégagée de l’empire du destin, pure et libre, vive de son propre fonds, pratiquant la justice, acceptant tout ce qui lui arrive, et ne disant jamais que la vérité ; si, dis-je, tu isoles de ton esprit ainsi disposé toutes les relations du corps, dont il subit le contact, du temps qui doit suivre, du temps qui a précédé, tu deviendras comme le dit Empédocle[17] :

« Un Sphærus arrondi, goûtant son fier repos. »

Et enfin, si tu t’appliques à ne vivre que là où tu vis, c’est-à-dire dans le présent, à ces conditions, tu pourras jusqu’à la mort passer ce qui te reste d’existence sans trouble, avec dignité, et en un constant accord avec le génie qui te gouverne[18].

IV. Bien souvent je me suis demandé, non sans surprise, comment il se peut que chacun de nous, tout en se préférant au reste des êtres, fasse pourtant moins de cas de sa propre opinion sur lui-même que de l’opinion des autres[19]. Si un Dieu veillant sur nous, ou un maître plein de sagesse, nous prescrivait de ne concevoir aucune pensée, de ne faire aucune réflexion sans l’exprimer à l’instant même où nous l’aurions dans l’esprit, nous serions incapables de supporter cette contrainte un seul jour. Tant il est vrai que nous respectons[20] l’opinion que les autres se font de nous, bien plutôt que l’opinion que nous en avons nous-mêmes !

V. Comment est-il possible de concevoir que les Dieux, qui ont ordonné si bien les choses et avec tant d’amour pour l’humanité, n’aient oublié qu’un seul point, à savoir que ces quelques hommes, qui ont été complètement bons, qui furent en quelque sorte presque toute leur vie en commerce étroit avec la divinité, qui sont entrés le plus avant dans sa familiarité, par leurs œuvres saintes et par leurs pieux sacrifices, ne reviennent plus à la vie[21] une fois qu’ils sont morts, et qu’ils s’éteignent à jamais ? Puisqu’il en est ainsi, sois bien persuadé que, s’il avait fallu qu’il en fût autrement, les Dieux l’eussent certainement fait ; que, si cet arrangement eût été juste, il aurait été possible ; et que, s’il eût été conforme à la nature, la nature n’eût pas manqué de le produire. De ce que cela n’est pas de cette façon, puisqu’en effet il n’en est pas ainsi, tire cette conclusion convaincante qu’il ne fallait pas que cela fût. Toi-même, tu peux voir aisément que tenter une telle recherche, c’est faire le procès à Dieu. Mais nous ne pourrions pas même élever ces objections contre les Dieux, s’ils n’étaient pas souverainement bons et justes envers nous. Que si c’est là une vérité évidente, il n’est pas moins clair que les Dieux n’auraient pas laissé passer, dans l’ordonnance de ce monde, quelque chose qui, par une négligence étrange, eût été contraire à la justice et à la raison[22].

VI. Apprends à faire par l’habitude[23] les choses mêmes qui te répugnent. C’est ainsi que la main gauche, qui est cependant la plus inhabile, faute d’habitude, tient la bride plus solidement que la main droite, parce qu’elle a été dressée à la tenir.

VII. L’état de corps et d’âme[24] où il faut être quand la mort viendra nous surprendre, la brièveté de la vie, le gouffre insondable du temps, soit en arrière, soit en avant[25], la fragilité de toute matière…

VIII. Considérer les causes toutes nues sans les écorces[26] qui les cachent ; apprécier les intentions sans les actes ; bien peser ce que c’est que la douleur, ce que c’est que le plaisir, ce que c’est que la mort, ce que c’est que la gloire ; voir comment on se crée à soi-même tous ses tourments, comment on n’est jamais arrêté par un autre que soi, et comment l’importance des choses dépend uniquement de l’idée qu’on s’en forme.

IX. Dans l’usage qu’on fait des principes par lesquels on se guide, il faut ressembler à l’athlète exercé à tous les genres de luttes[27] plutôt qu’au gladiateur, qui ne connaît qu’une seule manière de combattre[28]. Le gladiateur, une fois qu’il a perdu le glaive qu’il tient, n’a plus qu’à mourir, tandis que l’athlète du Pancrace a toujours ses mains à sa disposition, et il n’a qu’à les manœuvrer énergiquement.

X. Voir ce que les choses sont dans leur réalité, en y distinguant leur matière, leur cause[29] et leurs conséquences.

XI. Quelle admirable puissance[30] l’homme n’a-t-il pas, puisqu’il lui est donné de ne faire que ce que Dieu doit approuver[31], et d’accepter toujours le destin[32] que Dieu lui fait !

XII. Ne jamais s’en prendre aux Dieux pour ce qui est conforme aux lois de la nature ; car les Dieux ne font jamais rien de mal[33], ni volontairement, ni involontairement ; ne pas s’en prendre davantage aux hommes ; car leurs fautes sont toujours involontaires[34]. En résumé, ne s’en prendre jamais à personne[35].

XIII. C’est être bien ridicule, ou étrangement inexpérimenté, que de s’étonner de quoi que ce soit dans la vie[36] !

XIV. Ou il n’y a dans le monde qu’une nécessité aveugle[37] et un arrangement d’où l’homme peut sortir ; ou bien, il y a une Providence miséricordieuse[38] ; ou enfin, il n’y a qu’une confusion infinie[39], sans cause supérieure. Si c’est une nécessité insurmontable, à quoi bon luttes-tu contre elle ? Si c’est une Providence, qui permet qu’on la fléchisse[40], rends-toi digne de recevoir l’appui de la divinité. Si c’est une confusion sans aucun maître qui la dirige, prends-en bravement ton parti, puisque toi du moins, dans cette affreuse tourmente, tu as le bonheur de porter en toi une intelligence[41] qui peut te diriger. Si le flot t’emporte, qu’il emporte donc cette chair dont ton corps est formé, ce souffle qui t’anime, et tout le reste également ; mais, quant à ton intelligence, il ne l’emportera pas[42].

XV. Eh quoi ! la lumière de la lampe resplendit et ne cesse point de briller jusqu’au moment où elle s’éteint ; et la vérité, la justice, la sagesse[43], qui sont en toi, s’éteindraient avant toi-même !

XVI. Quand quelqu’un me paraît avoir commis une faute, je me demande[44] : « Suis-je bien sûr que ce soit là une faute de sa part ? » Et si, de fait, il est réellement coupable, je me dis : « Ne s’est-il pas déjà condamné lui-même ? » Alors, c’est bien à peu près comme s’il s’était arraché les yeux de ses propres mains. Prétendre que le méchant ne fasse pas le mal, c’est comme si l’on prétendait que le figuier n’ait pas de suc dans ses figues[45], que les enfants à la mamelle s’abstiennent de vagir, que les chevaux ne hennissent pas ; c’est vouloir empêcher tant d’autres choses non moins nécessaires. Pouvait-on attendre autre chose d’un homme qui a une pareille complexion ? Guéris donc cette complexion même, si tu es si habile.

XVII. Si la chose n’est pas convenable, ne la fais pas ; si elle n’est pas vraie, ne la dis point[46]. Que ce soit toujours là tes motifs d’agir.

XVIII. Pour toute espèce de choses, regarde toujours[47] ce qu’est en lui-même l’objet qui te produit cette apparence sensible ; analyse cet objet en y distinguant la cause, la matière, la conséquence, et en calculant l’intervalle de temps[48] où il faudra nécessairement qu’il cesse d’exister.

XIX. Comprends donc enfin que tu portes en toi quelque chose de plus noble, quelque chose de plus divin[49] que tous ces objets qui causent tes impressions, et te font mouvoir tout d’un coup[50], comme les fils font mouvoir la marionnette. En ce moment, quelle est au vrai la disposition de ton âme[51] ? N’est-ce pas la crainte ? N’est-ce pas le soupçon ? N’est-ce pas le désir, ou quelque autre passion aussi peu louable ?

XX. En premier lieu, ne faire quoi que ce soit au hasard[52], ou sans le rapporter à un but. En second lieu, ne rapporter jamais l’acte qu’on fait à une autre fin que celle même de la communauté[53].

XXI. Il ne s’écoulera pas beaucoup de temps[54] encore pour que toi-même tu ne sois absolument rien, non plus que chacune de ces choses que tu vois présentement, non plus que chacun de ceux qui présentement vivent avec toi[55]. La nature veut que tout change[56], que tout se transforme, que tout périsse, pour que d’autres êtres puissent à leur tour succéder à ce qui est.

XXII. Sache bien que les choses ne sont que l’idée que tu t’en fais[57]. Or cette idée dépend toujours de toi ; supprime-la donc, quand tu le veux ; et, ainsi qu’un vaisseau qui a doublé un promontoire, tu trouveras une mer calme, une pleine tranquillité, et un port[58] où les vagues ne pénètrent plus.

XXIII. Une action isolée, quelle qu’elle soit, quand elle cesse en son temps, ne souffre en rien dans le mérite qu’elle peut avoir, par cela seul qu’elle a cessé ; celui qui a fait cette action ne souffre pas davantage par ce motif unique que cette action a dû cesser d’être. En vertu de la même raison, cet ensemble d’actes successifs qui est ce qu’on appelle la vie[59], n’est pas mis à mal par cela seul qu’il cesse son cours, pas plus que ne souffre celui qui met un terme opportun[60] à cet enchaînement d’actions qui se suivent. C’est la nature qui marque le temps opportun[61] et la limite. Parfois, c’est la constitution même de chaque individu, quand il sent le poids de la vieillesse. Mais, d’une manière générale, c’est la nature universelle qui nous prescrit ce terme inévitable, parce qu’il faut que ses parties changent perpétuellement, pour que le monde dans sa totalité soit éternellement jeune et florissant[62]. Or tout ce qui est dans l’intérêt de l’ensemble[63] est toujours bon et vient toujours à point. Donc la cessation de la vie n’est un mal pour personne, parce qu’elle n’a rien de honteux, attendu qu’elle est absolument involontaire[64] et qu’elle ne blesse en quoi que ce soit l’intérêt de la communauté[65]. On peut même dire qu’elle est un bien[66], du moment qu’elle est opportune et utile pour l’ensemble des choses, et qu’elle rentre dans leur cours régulier. C’est qu’en effet l’homme est porté par la main de Dieu, quand il se porte vers le même but que Dieu lui-même, et qu’en pleine connaissance de cause, il s’associe à ses desseins[67].

XXIV. Voici trois idées[68] qu’il faut toujours avoir présentes à l’esprit.

Dans tout ce que tu fais, n’agis jamais sans réflexion[69], ni autrement que ne le ferait la justice même[70]. Dans les événements extérieurs, dis-toi toujours qu’ils viennent ou du hasard ou de la Providence ; et il n’y a, ni à se plaindre du hasard, ni à accuser la Providence[71].

En second lieu, considère un peu ce qu’est un être quelconque depuis le moment qu’il est à l’état de simple germe, jusqu’à celui où il reçoit une âme[72], et depuis le moment où l’âme lui est donnée jusqu’au moment où il doit la rendre ; et vois de quels éléments il est composé, et en quels éléments il se dissout !

En troisième lieu, suppose qu’en t’élevant tout à coup, au sommet des airs, tu puisses contempler à tes pieds les choses humaines, observant cette infinie variété sous toutes ses faces, et embrassant d’un regard tout ce que l’air et l’éther renferment dans leur vaste sein ; ne te dirais-tu pas, toutes les fois que tu t’élèverais, en ayant sous les yeux ce spectacle toujours uniforme et toujours passager : « Voilà donc les objets de notre orgueil ! »

XXV. Mets de côté l’idée que tu te fais des choses[73], et te voilà sauvé. Et qui peut t’empêcher encore de la mettre de côté ?

XXVI. Quand tu ressens de la peine à supporter ce qui t’arrive, c’est que tu oublies que tout sans exception se produit selon les lois de la nature universelle[74] ; que la faute est ailleurs qu’en elle[75] ; tu oublies en outre que ce qui se passe aujourd’hui s’est toujours passé[76] comme tu le vois, se passera toujours de même, se passe ainsi partout à cette heure ; tu oublies que l’homme est uni à tout le genre humain par une parenté étroite, qui ne vient pas d’une communauté de sang et de race, mais d’une communauté d’intelligence[77]. C’est que tu ne penses pas non plus que l’intelligence en chacun de nous est Dieu[78], de qui nous sommes tous sortis ; que rien n’appartient en propre[79] à quelque être que ce soit, et que c’est de Dieu que nous viennent[80], et notre enfant, et notre corps, et notre âme ; que les choses ne sont que ce que les font nos idées[81] ; et enfin que chacun de nous ne vit absolument que dans le moment présent, et que c’est ce présent seul que nous pouvons perdre[82].

XXVII. Repasser sans cesse en sa mémoire le souvenir de ceux qui se sont signalés[83] par la fureur de leurs emportements, par l’éclat de leur gloire, par l’excès de leurs malheurs, par leurs rivalités, ou par des destinées extraordinaires en quelque genre que ce soit ; puis se demander : « Où tout cela est-il maintenant[84] ? » Fumée, poussière, bruit de paroles vaines, et plus même de bruit. Qu’on se représente encore, si l’on veut, tout ce côté des choses : un Fabius Catullinus, retiré dans sa campagne, un Lucius Lupus dans ses jardins, un Sterlinius à Baies, un Tibère à Caprée[85], un Vélius Rufus, ou telles autres personnes, si vantées en quelque façon qu’elles le fussent. Que le but de tant d’efforts était misérable ! Et qu’il est cent fois plus sage de s’appliquer, dans la condition qui vous est faite, à être juste, sobre en tout, et obéissant à la volonté des Dieux avec une simplicité absolue ! Car l’orgueil le plus orgueilleux[86] et le plus insupportable est celui qui se cache sous les dehors de la modestie.

XXVIII. Si l’on te demande : « Où donc as-tu vu les Dieux[87], et d’où as-tu appris leur existence, pour les adorer comme tu le fais ? » Réponds : « D’abord les Dieux sont visibles à tous les regards[88] ; et ensuite, sans avoir jamais vu mon âme[89], je ne l’en respecte pas moins. Pour les Dieux, il en est absolument de même ; et comme je trouve partout des marques de leur puissance[90], ce témoignage me suffit pour conclure qu’ils existent, et pour les adorer. »

XXIX. Le salut de notre vie, c’est de savoir, pour chaque objet, ce qu’il est dans la totalité des choses, la matière dont il est fait, et la cause d’où il vient ; c’est de pratiquer la justice de toute notre âme[91], et de ne jamais dire que la vérité. Que voudrait-on de plus ? N’est-ce donc pas jouir pleinement de l’existence que de faire succéder sans interruption une bonne œuvre à une bonne œuvre, en ne laissant pas entre elles le moindre vide ?

XXX. Il n’y a qu’une seule et même lumière du soleil, bien qu’elle se divise en se répandant sur nos maisons, sur les montagnes, et sur des millions d’objets. Il n’y a également qu’une seule et même substance[92], bien que se partageant individuellement en des milliers de corps. Il n’y a qu’une seule vie, bien qu’elle se répartisse à des milliers de natures diverses, et s’y détermine de mille manières. Enfin il n’y a qu’une seule âme intelligente[93], bien qu’elle semble disséminée à l’infini. Entre toutes ces parties différentes de l’univers, il en est, par exemple le souffle vital ou les objets purement matériels, qui sont insensibles, et qui restent mutuellement étrangères les unes aux autres, quoique d’ailleurs toutes ces choses soient également soumises au principe raisonnable qui les embrasse, et à la force de pesanteur qui les entraîne indistinctement vers un même centre. Mais le propre de notre intelligence[94], c’est de nous pousser à nous unir avec nos semblables, à nous constituer entre nous, et à ne jamais perdre notre sympathie commune.

XXXI. Que peux-tu chercher encore ? Est-ce à continuer de vivre ? Mais sentir ? Mais vouloir ? Et grandir ? Et diminuer, après avoir grandi ? Et faire usage de la parole ? Et penser ? De toutes ces facultés, quelle est celle qui te semble la plus digne de justifier ton désir ? Mais s’il n’en est pas une que tu ne sois prêt à dédaigner, arrive-s-en donc enfin au terme suprême, qui est d’obéir à la raison et à Dieu[95]. Et quand on adore Dieu et la raison, n’est-ce pas une contradiction flagrante[96] que de se désoler, parce que la mort vient nous ravir l’usage de toutes ces facultés ?

XXXII. Quelle infime parcelle chacun des êtres n’ont-ils pas reçue dans la durée du temps insondable et infini[97] ! En un instant, ils disparaissent engloutis dans l’éternité. Quelle parcelle infime de la substance totale ! Quelle parcelle infime de l’âme universelle ! Quelle misérable portion du globe entier n’est pas la motte de terre[98] où tu es condamné à ramper ! En pesant tout cela dans ton cœur, comprends qu’il n’est au monde rien de grand, si ce n’est d’agir comme le veut ta nature particulière et d’accepter[99] ce que produit la commune nature.

XXXIII. Quel usage ton âme fait-elle d’elle-même[100] ? Tout est là[101]. Quant au reste, volontaire ou involontaire, ce n’est jamais que cadavre et fumée[102].

XXXIV. Rien ne peut nous inspirer plus sûrement le mépris de la mort que de voir que ceux-là même qui font du plaisir un bien[103], et de la douleur un mal, ont cependant pour la mort un mépris souverain.

XXXV. Quand on ne trouve bon que ce qui vient en son temps[104] ; quand on regarde comme parfaitement égal[105] d’accomplir un nombre plus grand ou un nombre moindre d’actions conformes à la droite raison ; quand on ne met nul intérêt à voir le monde[106] plus ou moins longtemps ; quand le cœur est ainsi disposé, la mort n’a plus rien qui puisse nous inspirer de crainte[107].

XXXVI. Ô homme, tu as été le citoyen de cette grande cité[108] ; que t’importe de l’avoir été cinq ans, ou seulement trois[109] ? La règle qui est conforme aux lois est égale pour tous. Dès lors, quel mal y a-t-il à ce que tu sortes de la cité, d’où t’éloigne non point un tyran, non point un juge inique, mais la nature même[110], qui t’y avait introduit ? Ce n’est qu’un acteur quittant la scène, quand il reçoit congé du chef de la troupe[111] qui le commandait. — « Mais, je n’ai pas joué mes cinq actes ! je n’en ai joué que trois. » — « Tu les as bien joués ; et dans la vie, parfois, la pièce est complète avec trois actes seulement ; car Celui-là[112] marque le terme où tout est accompli, qui naguère avait décidé que des éléments seraient combinés, et qui décide aujourd’hui qu’ils seront dissous. Quant à toi, tu n’es pour rien[113], ni dans un cas, ni dans l’autre. Pars donc, le cœur serein ; car Celui qui te délivre est plein d’une bienveillante sérénité[114]. »

Notes de la traduction de 1876 :

1. Tu peux te procurer immédiatement. C’est à lui-même que Marc-Aurèle adresse ces conseils plus encore qu’il ne les adresse à son lecteur ; car il ne faut point oublier que c’est pour lui seul qu’il écrit et pour régler sa propre conscience. Ce n’est pas un auteur qui parle au public, ni un moraliste qui fait la leçon aux autres ; c’est une âme sérieuse et attentive qui veut se rendre compte intimement de ce qu’elle est et de ce qu’elle doit être.

2. Le passé. Sur lequel nous ne pouvons plus rien, mais qui peut encore nous être utile par les leçons qu’il renferme.

3. Laisser l’avenir à la Providence. Sans cesser de coopérer à notre propre conduite.

4. Le seul présent. Qui seul nous appartient, bien qu’il nous échappe à tout instant. Voir plus bas, § 26.

5. La nature. En d’autres termes, Dieu.

6. Pour que tu dises toujours le vrai. C’est un des préceptes principaux de la sagesse pratique ; et l’amour imperturbable de la vérité est une des premières conditions de la vertu, qui doit avoir en horreur tout mensonge et toute fausseté.

7. Et dont ce qui en souffre a seul à s’inquiéter. L’âme doit opposer une patience invincible aux maux du corps, mais ne pas s’en troubler. Voir plus haut la même pensée, liv. VIII, § 40, et liv. VI, § 32.

8. Uniquement occupé de l’âme. Marc-Aurèle a pratiqué, au moment de la mort, ce qu’il se recommande ici à lui-même et ce qu’il nous conseille.

9. De la partie divine de ton être. Voir plus haut, liv. V, § 21 et passim.

10. Du monde qui t’a produit. C’est-à-dire, de Dieu, qui t’a donné l’être et qui régit l’univers entier.

11. Dieu voit les âmes toutes nues. On ne peut dire mieux.

12. C’est par son intelligence toute seule. C’est la seule idée qu’on puisse se faire de l’action de Dieu sur les créatures, qu’il a produites. Tout esprit, c’est par là qu’il agit sur les esprits secondaires auxquels il a donné l’existence.

13. À imiter l’exemple de Dieu. C’est-à-dire, à voir ton âme et celle de tes semblables de la même manière que Dieu les voit, en écartant tout ce qui les entoure et les dérobe à la vue.

14. D’un vêtement, d’une maison… De là, le profond dédain du philosophe, d’un Socrate par exemple, pour tout ce qui est extérieur. Cependant il y a dans ce sage dédain une mesure que l’école cynique et le Stoïcisme lui-même n’ont pas toujours su garder. Cette limite est celle qu’imposent les convenances sociales et le respect humain. C’est une juste condescendance pour les opinions ou les faiblesses d’autrui. Voir plus haut, liv. VII, § 60.

15. Trois éléments. On peut distinguer en effet ces trois éléments ; mais on peut aussi les réduire à deux, l’âme et le corps. Le souffle vital, le principe de vie fait partie du corps, qui ne serait rien sans lui.

16. Il n’y a que le troisième qui soit réellement tien. Attendu qu’il est le seul dont nous puissions disposer en toute liberté.

17. Comme le dit Empédocle. Le vers d’Empédocle est déjà cité plus haut, liv. VIII, § 41.

18. Le génie qui te gouverne. La partie divine de notre être, comme il est dit plus haut, § 1.

19. Que de l’opinion des autres. C’est une réflexion qui a frappé aussi Pascal, et il explique cette apparente contradiction, dans ses Pensées, article 1, § 5 : « Il estime si grande la raison de l’homme que, quelque avantage qu’il ait sur la terre, s’il n’est placé avantageusement aussi dans la raison de l’homme, il n’est pas content. C’est la plus belle place du monde. » Mais Pascal ne compare pas, comme Marc-Aurèle, l’opinion qu’on a de soi à l’opinion qu’en ont les autres.

20. Nous respectons. Il y a bien là aussi quelque sentiment de crainte, quand l’âme n’est pas très-ferme.

21. Ne reviennent plus à la vie. La réponse que Marc-Aurèle fait à cette question est aussi la seule qu’on puisse y faire. Les choses sont ainsi, parce que Dieu a trouvé bon qu’elles le fussent. Mais la vie qui nous est accordée a d’autant plus de prix qu’elle est unique, et qu’il n’est plus possible de la recommencer. C’est là un témoignage de plus de la sagesse de Dieu. Ce qui donne si peu de valeur à la vie chez les peuples bouddhiques et même brahmaniques, c’est la croyance à la transmigration. Une existence qui peut avoir été précédée et qui peut être suivie de milliers d’autres, perd bien vite toute importance.

22. Eût été contraire à la justice et à la raison. C’est réellement chose impossible et absolument contradictoire.

23. Par l’habitude. C’est en effet un des instruments les plus puissants dont l’homme puisse se servir ; mais, au début, il faut beaucoup d’énergie ; et, dans la suite, beaucoup de constance.

24. L’état de corps et d’âme… La phrase est inachevée dans le texte, comme dans la traduction.

25. Le gouffre insondable du temps, soit en arrière, soit en avant. Pascal n’a rien dit de plus grand ni de plus vrai. Les deux abîmes de grandeur et de petitesse sont moins frappants que les abîmes de la durée.

26. Les causes toutes nues sans les écorces. Voir plus haut, § 2, des expressions toutes semblables. Toutes les réflexions indiquées dans ce paragraphe sont celles que Marc-Aurèle se recommande, et se propose d’avoir le plus habituellement présentes à l’esprit. Ce sont les objets de ses méditations les plus constantes et les plus utiles.

27. Exercé à tous les genres de luttes. C’est le Pancrace, espèce de lutte où les adversaires, n’ayant que leurs poings, ne pouvaient perdre ces armes naturelles, et s’en servaient jusqu’à la fin du combat.

28. Qui ne connaît qu’une seule manière de combattre. C’est la paraphrase du mot dont se sert le texte.

29. Leur matière, leur cause. Voir plus haut, liv. VII, § 54, et passim.

30. Quelle admirable puissance. La grandeur morale de l’homme a été profondément sentie par le Stoïcisme, dont Marc-Aurèle se fait ici l’écho en termes excellents

31. Ne faire que ce que Dieu doit approuver. En voulant toujours le bien, et en le pratiquant dans la mesure où on le peut.

32. Accepter toujours le destin. C’est la résignation et la confiance à la bonté de Dieu, sentiments que Marc-Aurèle recommande sans cesse. Sénèque les avait aussi recommandés avant lui.

Derechos y procedencia

Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.

Historical text: public domain in France. Wikisource transcription: attribution / CC BY-SA 4.0 where applicable.

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