Pensées pour moi-même
- Idioma del texto
- francés
- Texto / traducción
- Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895)
- Edición
- 1876
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Livre VI (continuación)
66. À la servitude de la chair. Ici, au contraire, je ne fais que traduire littéralement. L’expression a une apparence chrétienne ; mais je crois que Marc-Aurèle n’a pas eu besoin de l’emprunter à une autre source que celle du Stoïcisme. Avant Marc-Aurèle, Sénèque s’en sert fréquemment ; et même il n’est pas probable que Sénèque l’eût inventée. Voir plus haut, liv. IV, § 41, et livre V, §§ 5 et 26.
67. Ton âme ait été la première à te manquer. L’expression de la pensée n’est pas assez complète peut-être ; il est évident que l’âme a fait défaut à l’homme en succombant au vice ; mais encore eût-il été bon de le dire un peu plus précisément qu’on ne le fait ici.
68. Tomber au nombre des Césars. L’expression ne semblera pas trop dure si l’on se rappelle quelques noms, Tibère, Claude, Caligula, Néron, Vitellius, Domitien, et tant d’autres que l’on pourrait citer, moins illustres, mais tout aussi vicieux. Marc-Aurèle a raison de s’éloigner avec une sorte d’horreur de semblables modèles. Mais il fallait beaucoup de franchise et de courage pour le dire si hautement.
69. De t’empreindre de leur couleur. L’expression grecque est peut-être encore plus énergique.
70. Tel que la philosophie a voulu te rendre. On a vu par le premier livre quels maîtres la philosophie avait donnés à Marc-Aurèle, et la reconnaissance profonde qu’il gardait de leurs leçons.
71. C’est une disposition sainte de notre cœur. On ne saurait assigner à la vie un but plus élevé, ni plus vrai.
72. À la communauté. On a déjà indiqué plus haut, liv. II, § 13, et liv. VI, § 7, dans quel sens il fallait entendre ce mot de Communauté, et pourquoi il faut le préférer à celui de Société, qui serait un peu trop étroit.
73. L’élève d’Antonin. On se rappelle que Marc-Aurèle avait été adopté par Antonin le Pieux. Le fils adoptif a déjà tracé le portrait de son père vénéré, plus haut, liv. I, § 16 ; et il l’a présenté sous les couleurs les plus favorables, et à la fois les plus vraies. Mais cet unique témoignage d’admiration et de gratitude ne lui a pas suffi ; et le second éloge complète heureusement le premier. On peut remarquer aussi qu’il a grande importance pour l’histoire en ce qu’il fait pénétrer intimement dans l’étude de l’administration de l’Empire. On voit pleinement à quels devoirs s’astreignaient les Empereurs qui prenaient leurs fonctions au sérieux ; et l’exemple d’Antonin pourrait guider encore aujourd’hui tous les souverains et tous les hommes d’État.
74. Des rêves qui t’abusaient. Ce sont les illusions des passions et des intérêts, qui nous font juger les choses autrement qu’elles ne sont. Mais il faut toujours, même à l’âme la plus sincère, beaucoup de temps pour dissiper les fausses apparences que la vie nous offre à ses débuts. Seulement, on se mûrit plus vite quand on a été à l’école où Marc-Aurèle s’est formé.
75. Je suis composé d’un corps et d’une âme. Depuis Socrate et Platon, la distinction était faite ; et le Stoïcisme n’a eu qu’à la recueillir. Le grand point pour chacun de nous, c’est de voir quelles sont les conséquences pratiques que cette distinction doit nous imposer dans toute la conduite de la vie. La raison doit l’emporter sans cesse sur toutes les inspirations de l’instinct et de la bête. Mais cette domination absolue de la raison est bien rare.
76. N’a pas le pouvoir de rien discerner. Voilà la partie essentielle de tout ce paragraphe, qui n’a pas été toujours bien compris. Le corps sent, mais ne discerne rien ; il n’y a que l’âme qui discerne les choses et qui les comprenne.
77. Au présent. Voir plus haut, liv. II, § 14. Le présent seul nous appartient, et encore nous échappe-t-il dès que nous voulons le saisir ; le passé nous a échappé pour toujours. Quant à l’avenir, nous ne pouvons jamais savoir si nous l’atteindrons, ni ce qu’il sera. En tous cas, il ne peut être à nous que dans les limites les plus étroites. Telle est la position vraie de l’homme durant sa courte existence.
78. Ce que l’homme doit faire. Le devoir de l’homme se réduit à suivre la raison et à vivre selon la nature, comme le disent les stoïciens.
79. Elle n’est pas non plus un mal pour lui. Distinction des vrais et des faux biens
80. Quels plaisirs n’ont pas goûtés des brigands. Le philosophe ne doit donc faire aucun cas des plaisirs dont il partagerait la jouissance avec ces êtres dégradés. Les seuls plaisirs qu’il doit goûter sont ceux de la raison et de la vertu.
81. Des tyrans. Il est clair que Marc-Aurèle fait ici allusion à plus d’un empereur, parmi tous ceux qui l’avaient précédé.
82. La loi qui est la sienne. La grande difficulté, c’est d’arriver à pratiquer cette loi ; la philosophie et la raison nous l’enseignent. Mais qu’il y a toujours peu de cœurs ouverts et dociles à leurs leçons !
83. Qui lui est commune avec les Dieux. C’est la vraie grandeur de l’homme que Dieu s’en soit fait en quelque sorte un associé pour l’accomplissement du bien. Voir plus haut, liv. III, § 4.
84. Perdues dans un des coins du monde. Marc-Aurèle ne pouvait pas encore savoir de son temps combien il avait raison. Aujourd’hui nous le savons mieux, parce que nous connaissons mieux la terre et la place qu’elle tient dans l’ordre universel des choses. Mais nous n’avons point à tirer de cette considération plus complète d’autres conséquences que ne le fait Marc-Aurèle.
85. De ce principe commun qui conduit l’univers. En d’autres termes, de Dieu.
86. Au principe que tu adores. Même remarque. Voir plus haut, liv. III, § 2, des réflexions analogues sur la valeur des choses, quelles qu’elles puissent être.
87. a tout vu. L’expression dépasse sans doute la pensée véritable de Marc-Aurèle. Les choses ne sont pas aussi parfaitement uniformes. Il avait pu voir par lui-même que le règne d’Antonin le Pieux, et le sien propre, différaient beaucoup des règnes précédents. Si le fond est essentiellement le même, les formes du moins varient sans cesse.
88. Dans le lieu où elles sont placées. Le texte est altéré en cet endroit, et les manuscrits ne fournissent aucun moyen de le rectifier d’une manière satisfaisante. La pensée générale ne peut d’ailleurs faire de doute.
89. Pour les choses… Quant aux hommes. Le précepte est excellent ; et si l’on savait le pratiquer dans ses deux parties, les individus seraient beaucoup plus heureux, en même temps que la société serait beaucoup plus régulière. Ce sont d’ailleurs des conseils qu’avaient déjà donnés le Platonisme, et que la foi chrétienne a sanctionnés aussi bien que le Stoïcisme.
90. Il en est de même pour l’univers. Le vrai moyen qu’ait l’homme de comprendre le vaste ensemble des choses qu’il a été admis à contempler, c’est de s’étudier lui-même, et de transporter dans l’étude de l’univers les données essentielles que lui a fournies sa propre étude. Tout se règle dans l’être doué de raison sur l’intelligence ; dans l’univers aussi tout doit se régler sur une intelligence infinie.
91. De ta libre préférence. J’ai pris cette expression plutôt que celle de Libre arbitre, qui aurait le même sens, parce qu’elle se rapproche davantage de l’étymologie grecque. Le Manuel d’Épictète commence par cette distinction fondamentale des choses qui dépendent de nous et des choses qui n’en dépendent pas. Ici, Marc-Aurèle tire des conséquences très-pratiques de cette maxime aussi simple que profonde.
92. Ni d’accuser Dieu. Le singulier est dans le texte, tandis qu’un peu plus haut c’est le pluriel qui a été employé. Dans la langue de Marc-Aurèle, les deux expressions ont la même valeur. — Bossuet a dit : « Si nous désirions les vrais biens comme il faut, il n’y aurait point d’inimitiés dans le monde. Ce qui fait les inimitiés, c’est le partage des biens que nous poursuivons. Il semble que nos rivaux nous ôtent ce qu’ils prennent pour eux. Or les biens éternels se communiquent sans se partager. Ils ne souffrent ni ennemis ni envieux, à cause qu’ils sont capables de satisfaire tous ceux qui ont le courage de les espérer. C’est là le vrai remède contre les inimitiés et la haine. » Sermon sur la Réconciliation.
93. Nous concourons tous. La pensée est profondément vraie, et personne ne l’a plus vivement rendue. L’homme n’est pas isolé dans le monde ; et à moins de soutenir que l’ensemble des choses n’a aucun sens, il est clair que chaque objet, chaque être, chaque homme surtout y a sa place et y joue son rôle. Avoir cette idée de notre destin ici-bas, ce n’est pas le surfaire ; c’est simplement en montrer la grandeur.
94. Les autres, dans une ignorance absolue. C’est la presque unanimité des hommes ; mais, à défaut de la philosophie, ils ont les religions, qui leur expliquent suffisamment, quelles qu’elles soient, d’où ils viennent et où ils vont.
95. Comme le disait, je crois, Héraclite. Cette pensée ne se retrouve pas précisément dans les fragments qui nous restent d’Héraclite ; mais on peut en trouver cependant quelques traces. Voir les Fragments d’Héraclite, de M. Müllach, 19, 37, 46, etc., édit. Firmin Didot, pp. 317 et suiv. Héraclite est un des premiers qui aient reconnu et proclamé l’harmonie de l’univers et son unité admirable.
96. Dont Chrysippe a parlé. Ce passage serait un peu obscur à cause de sa concision, si Plutarque ne nous avait pas conservé d’une manière plus complète la pensée de Chrysippe : « Comme les comédies renferment nombre d’épigrammes destinées à frapper le ridicule et qui mauvaises en soi répandent de l’agrément sur la pièce entière, de même vous pouvez bien blâmer le vice en tant que vice ; mais, sous d’autres rapports, il n’est pas inutile. » Traduction de M. Bétolaud, Des notions communes rapprochées des maximes stoïciennes, tome IV, p. 488 ; et édit. Firmin Didot, Moralia, tome II, p. 1303.
97. Croire que les Dieux ne s’occupent en rien de nous. Il faut lire dans le Xe livre des Lois les admirables démonstrations de Platon sur ce point spécial, pp. 252 et suiv., traduction de M. V. Cousin.
98. Il m’est du moins permis de m’occuper de moi-même. Cette seconde partie de l’alternative est absolument évidente et peut braver toute contradiction.
99. Raisonnable et sociable. Ce sont les deux caractères essentiels de la nature humaine et que toute l’antiquité lui avait reconnus.
100. Comme pour Antonin. Souvenir pieux de Marc-Aurèle pour son père adoptif.
101. C’est Rome. Pour les modernes, c’est Paris, Londres, etc. ; mais chacun de nous n’en a pas moins en outre la cité universelle, dont il est membre, comme Marc-Aurèle se faisait gloire de l’être.
102. Aux cités diverses. La société particulière et la patrie, où l’on est né ; et le monde, dont on fait partie.
103. Indifférentes et moyennes. Il n’y a que ce dernier mot dans le texte. L’expression n’est pas très-claire ; elle était probablement familière et spéciale à la doctrine stoïcienne ; mais elle reste obscure pour nous.
104. Voir toujours les mêmes choses. Voir plus haut dans ce livre, § 37.
105. Jusques à quand ? Formule qui a été répétée bien souvent depuis Marc-Aurèle, mais qu’il a été peut-être le premier à trouver.
106. Philistion… Phœbus… Origanion. Noms qui sont tout-à-fait inconnus pour nous, et que Marc-Aurèle ne paraît pas tenir en grande estime.
107. Un Eudoxe. Sans doute le disciple de Platon.
108. Un Ménippe. C’est le philosophe cynique si fameux par ses satires, et dont le souvenir a fourni chez nous le titre de la Satire Ménippée.
109. Doux envers les hommes. Voir plus haut dans ce liv. § 20, et liv. II, § 1.
110. Quand tu veux te ménager quelque joie. C’est la joie que le cœur affectueux et reconnaissant de Marc-Aurèle s’est ménagée dans le premier livre de ses Pensées, en rappelant tous les exemples fructueux que lui avaient donnés ses parents et ses maîtres, par leurs qualités éminentes et diverses.
111. Il n’est pas de plus grand plaisir. On pourrait ajouter : « Ni de plus réelle utilité. » Sénèque a dit : « Pourquoi ne garderions-nous pas les portraits de ces grands hommes, et n’honorerions-nous pas le jour de leur naissance, afin de nous exciter à la vertu ? Ne les nommons jamais sans quelque éloge ; car le respect que nous devons à nos précepteurs, nous le devons aussi à ces précepteurs du genre humain, qui nous ont découvert les sources de tant de choses utiles. » Épître LXIV, à Lucilius.
112. L’occasion pour toi de t’exercer à une autre vertu. Il n’y a guère de cas dans la vie où l’on ne puisse appliquer ce conseil. C’est prendre les choses du bon côté ; et le Stoïcisme a raison quand il croit que la misère et la douleur ne sont pas des maux véritables, si l’âme est assez forte pour les tourner au bien. Mais ces transformations morales ne sont qu’à l’usage des plus forts et des plus exercés.
113. Ce même désir. De ne jamais vouloir l’impossible et de se résigner, en face d’obstacles insurmontables. Voir plus haut, liv. V, § 20, une réflexion presque semblable.
114. Dans l’acte d’autrui. La gloire résulte de l’approbation plus ou moins fondée des autres hommes ; et, en ce sens, celui qui recherche la gloire dépend nécessairement de ceux qui la lui donnent par leurs louanges.
115. M’abstenir de tout jugement. C’est une des grandes maximes du Stoïcisme. La suspension du jugement est chose fort difficile, à cause de la connexion si étroite de la sensibilité et de l’intelligence. La sensation violente le plus souvent notre jugement, et il faut beaucoup d’habitude et de domination de soi pour ne pas se laisser aller instinctivement à ce penchant presque irrésistible de notre nature.
116. Écouter sans distraction. Les hommes d’État ont plus de peine que d’autres, mais aussi plus d’avantage, à prêter une attention complète à ce qu’on leur dit. La multiplicité des affaires est une cause de distraction à peu près inévitable ; et quand on a trop de choses à écouter, on les écoute assez mal.
117. Dans la pensée. Le texte dit positivement : « Sois dans l’âme de celui qui te parle. »
118. Ce qui n’est pas utile à l’essaim. Comparaison délicate du genre de celles que l’on a déjà vues plus haut, liv. III, §§ 4 et 13; liv. IV, §§ 15, 44 et 48, et liv. V, § 8.
119. Sont déjà partis. Pour peu qu’on vive, c’est une triste observation qu’on peut faire de très-bonne heure, et qui se multiplie d’autant plus qu’on vit davantage. Ce sont autant d’avertissements.
120. Pourquoi donc est-ce que je m’emporte ? Cette tournure a quelque chose de piquant dans sa brusquerie, parce que le motif qui l’explique et l’éclaircit ne vient qu’à la suite.
121. Une idée fausse. Il y a peut-être quelque exagération à comparer une idée fausse à la rage que le chien vous inocule, ou à l’illusion que vous cause la jaunisse sur le goût réel des choses.
122. Personne au monde ne peut t’empêcher. Voir la même pensée plus haut, liv. II, § 9, et liv. V, § 10.
123. Qu’est-ce que sont les gens. Autre expression du dédain de la gloire. En elle-même, elle n’est qu’un bruit ; et la foule qui la distribue si arbitrairement est composée presque entièrement de gens sans réelle valeur.
124. Le temps effacera tout cela. Avec quelques différences cependant ; ainsi la juste gloire de Marc-Aurèle est venue jusqu’à nous et n’est pas près de s’éteindre. Pascal a médit aussi de la gloire : « La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire ; mais c’est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait s’il n’est dans l’estime des hommes. » Pensées, art. 1, § 5, édit. Havet, pg. 20. Et ailleurs : « La douceur de la gloire est si grande qu’à quelque chose qu’on l’attache, même à la mort, on l’aime. » Art. 2, § 1.
Livre VII
I. Qu’est-ce que le vice ? C’est ce que tu as vu cent fois dans ta vie. Mais ce n’est pas seulement pour le mal, c’est aussi pour tout ce qui t’arrive, que tu peux te dire que ce sont là des choses que tu as déjà vues mille fois. De tous côtés, en haut, en bas, il n’y a que répétition de choses semblables, remplissant les histoires des âges reculés, les histoires des temps plus récents, les histoires contemporaines, et remplissant, même à l’heure ou nous parlons, nos cités et nos familles. C’est qu’il n’y a rien de nouveau dans le monde[1], et toutes les choses sont tout ensemble habituelles et passagères[2].
II. Comment pourrais-tu faire mourir en toi les jugements que tu formes, autrement qu’en éteignant les perceptions sensibles qui y correspondent, et qu’il ne tient absolument qu’à toi de raviver[3] ? Je puis toujours m’en faire l’idée qu’il faut en avoir ; et, du moment que je le puis, pourquoi m’en troubler ? Les choses du dehors, puisqu’elles ne résident pas dans mon esprit, ne peuvent absolument quoi que ce soit[4] sur mon esprit lui-même. Sois donc dans cette disposition ; et te voilà dans le vrai. Tu peux alors te faire une vie nouvelle[5]. Examine encore une fois les choses comme tu les as vues naguère ; car c’est là précisément se faire une nouvelle vie.
III. Les vains raffinements du luxe, les pièces jouées au théâtre, ces immenses assemblées, ces troupeaux[6], ces combats de gladiateurs, tout cela est comme un os jeté aux chiens, comme un morceau de pain lancé aux poissons du vivier, comme les labeurs des fourmis s’épuisant à traîner leur fardeau, comme les courses extravagantes des souris effarées, comme des marionnettes qu’un fil fait mouvoir. Contre toutes ces séductions[7], il faut savoir conserver son cœur parfaitement calme, et ne pas montrer non plus un mépris trop altier. Mais du moins, tu peux en tirer cette conséquence que, tant vaut l’homme[8], tant valent les choses auxquelles il donne ses soins.
IV. S’il s’agit d’un discours, il faut regarder à chaque mot ; s’il est question d’un acte, il faut regarder à l’intention[9]. Dans ce dernier cas, il importe tout d’abord d’apprécier le but que l’agent poursuivait, de même que, dans l’autre, il ne faut apprécier que l’expression dont on s’est servi.
V. Mon intelligence suffit-elle, ou ne suffit-elle pas pour faire une chose que je désire ? Si elle suffit, je m’en sers pour accomplir mon œuvre, comme d’un instrument que m’a donné la nature qui régit l’univers[10]. Si mon intelligence à elle seule ne suffit point, ou je m’en remets du travail sur quelqu’un qui peut l’exécuter mieux que moi, à moins que ce ne soit mon devoir de le faire personnellement ; ou bien, je le fais dans la mesure de mes forces, en m’adjoignant un auxiliaire, qui, sous ma direction, peut en se réunissant à moi, satisfaire en temps opportun à ce qu’exige l’utilité commune ; car ce que je fais, à moi seul ou avec le secours d’un autre, ne doit jamais avoir qu’un seul but, l’intérêt commun et la bonne harmonie du monde[11].
VI. Combien d’hommes jadis célèbres[12] dans la terre entière sont déjà livrés à l’oubli ! Combien de gens qui les ont célébrés sont depuis longtemps disparus !
VII. Ne rougis pas de recevoir l’aide d’autrui[13] ; car ton but, c’est d’accomplir le devoir qui t’incombe, comme un soldat qui monte à l’assaut. Eh bien, que ferais-tu si, blessé à la jambe[14], tu ne pouvais à toi seul franchir la brèche, mais que tu le pusses grâce au secours d’un autre ?
VIII. Que l’avenir ne te trouble pas[15] ; tu l’aborderas, s’il le faut, en portant dans tout ce qu’il te réserve cette même raison qui t’éclaire sur les choses du moment.
IX. Toutes les choses sont entrelacées entre elles ; leur enchaînement mutuel est sacré ; et il n’est rien pour ainsi dire qui soit isolé de toute relation avec quelque autre objet. Les choses sont toutes coordonnées ; et elles contribuent au bon ordre du même monde. Dans son unité, ce monde renferme tous les êtres sans exception ; Dieu, qui est partout, est un[16] ; la substance est une ; la loi est une également ; la raison, qui a été donnée à tous les êtres intelligents, leur est commune ; enfin la vérité est une, de même qu’il n’y a qu’une seule et unique perfection pour tous les êtres d’espèce pareille, et pour tous ceux qui participent à la même raison.
X. Tout ce qui est matériel[17] disparaît en un instant dans la substance universelle ; toute cause[18] rentre en un instant dans la raison qui gouverne le monde ; en un instant aussi, la mémoire de tout ce qui fut est engloutie dans l’éternité.
XI. Aux yeux de l’être raisonnable, toute action qui est conforme à la nature n’est pas moins conforme à la raison.
XII. Droit, ou redressé[19].
XIII. De même que, dans les êtres individuels[20], les membres du corps ont entre eux une certaine relation ; de même, les êtres raisonnables ont, malgré leur isolement[21], un rapport analogue, parce qu’ils sont faits pour coopérer à un seul et même but. Cette pensée acquerra dans ton âme d’autant plus de poids, que tu te diras souvent à toi-même : « Je suis un membre de la famille des êtres raisonnables. » Si tu disais seulement : je suis « une partie » et non pas « un membre » proprement dit, c’est que tu n’aimerais pas encore les hommes du fond du cœur[22] ; c’est que faire le bien ne te causerait pas ce plaisir que donne un acte dont on a pleine conscience. Tu le fais simplement parce qu’il est convenable de le faire ; mais tu ne le fais point comme accomplissant par là le bien qui t’est propre[23].
XIV. Que du dehors advienne tout ce qu’il voudra, dans ces portions de mon être[24] qui peuvent ressentir ces sortes d’accidents ; ce qui en moi souffrira[25] pourra se plaindre, s’il le trouve bon. Mais quant à moi, si je ne pense pas que ce qui m’arrive soit un mal, je n’en suis pas encore atteint ; or il m’est toujours possible de concevoir cette pensée[26].
XV. Quoi qu’on me dise, quoi qu’on me fasse, c’est mon devoir d’être toujours homme de bien. C’est ainsi que l’or, l’émeraude, la pourpre[27] pourraient toujours se dire : « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il y a nécessité que je sois émeraude, et que je conserve la couleur que j’ai. »
XVI. Le principe qui nous gouverne ne se donne jamais à lui-même le trouble d’aucune passion[28], par exemple, la passion de la crainte, qu’il s’infligerait de son plein gré[29]. Que si quelque autre peut lui causer frayeur ou chagrin, qu’il le fasse ; car ce n’est pas ce principe supérieur qui se précipitera spontanément dans ces désordres. C’est au corps de s’arranger[30] lui-même pour ne point souffrir, comme c’est à lui de dire ce qu’il souffre. Quant à l’âme[31], qui éprouve la frayeur ou la tristesse, et qui, d’une manière générale, conçoit la pensée de toutes ces sensations, qu’elle n’en souffre en quoi que ce soit ; car tu ne lui permettras pas d’en porter ces jugements erronés. Le principe directeur peut être indépendant, dans tout ce qui le regarde, à moins qu’il ne se mette lui-même dans la dépendance de quelque besoin. Il peut à cet égard être toujours sans trouble et sans embarras, tant qu’il ne se trouble pas et ne s’embarrasse pas lui-même.
XVII. Le bonheur, c’est d’avoir un bon génie[32] ; c’est de faire le bien. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination aux décevantes apparences[33] ? Va-t-en, au nom des Dieux, ainsi que tu es venue. Je n’ai que faire de toi. Tu es arrivée en moi, je le sais, par une habitude bien ancienne ; aussi je ne t’en veux pas[34]. Seulement, retire-toi.
XVIII. Est-il possible que l’homme redoute le changement[35] ? Et quelle chose peut donc se faire au monde sans qu’un changement n’ait lieu ? Qu’y a-t-il de plus agréable, de plus familier à la nature de l’univers entier ? Peux-tu prendre un bain, sans que le bois qui le chauffe ne se transforme et ne change ? Peux-tu manger, sans qu’il n’y ait un changement dans les aliments qui doivent te nourrir ? Une chose utile quelconque peut-elle s’accomplir sans un changement correspondant ? Ne comprends-tu donc pas que le changement qui t’atteint toi-même[36] est tout pareil, et que ce changement est aussi de toute nécessité dans la nature des choses ?
XIX. Tous les corps, quels qu’ils soient, sont entraînés dans la substance universelle, comme dans un irrésistible torrent[37], de même nature que le tout, coopérant à l’œuvre commune, comme nos organes se correspondent entre eux. Que de Chrysippes, que d’Épictètes[38], le temps n’a-t-il pas déjà engloutis ! Le même sort attend tout homme et toute chose, quels qu’ils puissent être.
XX. Je n’ai qu’une préoccupation, c’est de ne jamais faire, de mon plein gré, rien qui soit contraire à la constitution naturelle de l’homme[39], de ne jamais rien faire autrement que ne le veut cette constitution, ni, si elle ne le veut point, au moment où je le fais.
XXI. Tu es bien près de tout oublier ; et tout est bien près de te rendre un égal oubli[40].
XXII. C’est une vertu propre de l’homme[41] d’aimer ceux mêmes qui nous offensent. Tu ressentiras cette facile indulgence, si tu te rappelles que ces hommes sont de ta famille ; que c’est par ignorance et sans le vouloir qu’ils commettent ces fautes ; que, dans bien peu de temps, vous serez morts les uns et les autres ; et, par-dessus tout, tu seras indulgent, si tu te dis que l’offenseur ne t’a fait aucun tort[42] ; car il n’a pu pervertir en toi le principe supérieur qui te dirige.
XXIII. L’universelle nature[43] façonne la substance universelle comme une cire. Ainsi, elle en fait tantôt un cheval ; et, le dissolvant, elle se sert de sa matière pour créer un arbre ; puis, elle se sert de l’arbre, pour en faire tel autre être. Mais chacun de ces êtres ne subsiste qu’un instant ; et il n’est pas plus fâcheux pour un coffre[44] d’être disloqué que d’être construit.
XXIV. Un air courroucé du visage est par trop contraire à la nature, puisque souvent la physionomie s’y gâte, et qu’à la fin elle disparaît si complètement que rien ne peut plus ensuite la ramener. Si cette remarque est vraie, applique-toi à en tirer cette conséquence que la colère elle-même est contraire à la raison ; car si l’on perd, en s’y livrant[45], jusqu’à la conscience de ses fautes, quel motif de vivre pourrait-on encore conserver[46] ?
XXV. La nature qui ordonne et régit l’univers[47] va dans un instant changer tout ce que tu vois ; de la substance de ces êtres, elle en formera d’autres, comme avec la substance de ceux-ci elle en formera d’autres encore, afin que l’univers soit éternellement jeune et nouveau.
XXVI. Si quelqu’un se conduit mal à ton égard, demande-toi quelle idée il a dû se faire[48] du bien et du mal pour s’être oublié ainsi envers toi. À ce point de vue, tu le prendras en pitié, et tu n’éprouveras plus ni surprise ni colère ; car, ou bien tu avais toi-même une opinion identique à la sienne, ou une opinion du moins analogue sur ce qu’il était bon de faire ; et alors il n’y a qu’à pardonner. Mais si des fautes de ce genre ne te paraissent ni un bien ni un mal[49], alors il te sera encore bien plus facile d’être indulgent pour quelqu’un qui n’a que le tort d’avoir de mauvais yeux[50].
XXVII. Ne pense jamais à ce qui te manque comme si déjà tu l’avais[51] ; parmi les choses que tu possèdes, préfère ce qu’il y a de mieux ; en les considérant, remets-toi en mémoire les moyens qui devraient te les procurer[52], si elles venaient à te manquer. Toutefois prends bien garde de ne pas contracter l’habitude de les estimer si haut[53] que, si quelque jour elles venaient à t’échapper, tu en fusses troublé profondément[54].
XXVIII. Replie-toi souvent sur toi-même[55] ; car le principe raisonnable qui nous gouverne a cette nature spéciale de pouvoir se suffire absolument à lui seul, en pratiquant la justice, et de trouver dans cette vertu le repos[56] qu’il cherche.
XXIX. Efface les trop vives couleurs[57] des impressions sensibles ; apaise l’excitation de tes nerfs ; borne-toi au moment actuel de la durée ; rends-toi bien compte de ce qui arrive, soit à toi, soit à un autre de tes semblables. Partage et analyse[58] l’objet qui t’occupe, pour y bien distinguer la cause et la matière. Pense souvent à l’heure suprême[59]. Laisse la faute à qui l’a commise, dans les conditions où il a pu la commettre.
XXX. Prêter toute son attention à ce qu’on nous dit[60] ; et faire pénétrer son intelligence dans les faits réels et dans les causes qui les produisent.
XXXI. Sache embellir ton âme de simplicité, de pudeur, et d’indifférence pour ces choses qui ne sont ni le vice ni la vertu. Aime le genre humain ; obéis à Dieu et suis-le docilement. Un poëte l’a dit[61] :
« L’univers tout entier[62] est soumis à ses lois. »
Les éléments matériels[63] supposent l’existence de Dieu ; et il suffit de se rappeler que tout est soumis à une loi régulière[64]. On doit se contenter de ces principes[65], en quelque petit nombre qu’ils soient.
XXXII. Sur la mort. Si c’est une dispersion des éléments de notre être[66], c’est, ou résolution en atomes, ou anéantissement, ou extinction, ou transformation.
XXXIII. Sur la douleur. Si elle est intolérable, elle nous fait sortir de la vie ; si elle dure, c’est qu’on peut la supporter. Notre pensée, concentrée en elle-même, conserve néanmoins toute sa tranquillité[67] ; et le principe souverain qui nous gouverne n’en est pas altéré ; c’est seulement aux parties de notre être affectées par la douleur[68] de nous dire, si elles le peuvent, ce qu’elles éprouvent.
XXXIV. Sur l’opinion[69]. Considère un peu ce que sont les esprits des hommes, ce qu’ils fuient, ce qu’ils recherchent ; et dis-toi bien que, de même que les dunes de sable[70] en s’amoncelant font disparaître celles qui s’étaient formées d’abord, de même, dans la vie, les événements antérieurs s’effacent aussi en un instant, sous les événements qui ne cessent de s’accumuler après eux.
XXXV. Extrait de Platon[71] :
« Mais crois-tu que celui dont la pensée est pleine de grandeur, et qui contemple tous les temps et tous les êtres, puisse regarder la vie qu’on passe ici-bas comme quelque chose de bien important ?
« — C’est impossible.
« — Ainsi la mort ne devra pas lui paraître à craindre ?
« — Non. »
XXXVI. Sentence d’Antisthène[72] :
« Quand on fait le bien, c’est chose vraiment royale de s’entendre calomnier. »
XXXVII. Il est assez honteux que notre visage nous obéisse docilement[73], qu’il prenne l’air que nous lui donnons, qu’il réponde si bien aux ordres de notre volonté, et que notre volonté sache si peu s’obéir à elle-même et se composer à son gré.
XXXVIII. « À quoi bon s’emporter[74] jamais contre les choses, Qui ne font aucun cas de notre vain courroux ? »
XXXIX. « Donne-nous le plaisir[75], aux Dieux ainsi qu’à nous. »
XL. « Nos jours sont moissonnés[76] ainsi que des épis, Dont l’un est déjà mûr quand l’autre est vert à peine ».
XLI. « Si les Dieux m’ont frappé[77], mes deux enfants et moi, C’est qu’ils ont leur raison pour cette rude loi. »
XLII. « Le bien et la justice[78] ont pris parti pour moi. »
XLIII. Ne pas se lamenter avec les autres hommes, ne pas palpiter comme eux[79].
XLIV. Extraits de Platon[80] : « Je puis répondre avec raison à qui me ferait cette objection : Vous êtes dans l’erreur si vous croyez qu’un homme, qui vaut quelque chose, doit considérer les chances de la vie ou de la mort, au lieu de chercher seulement dans toutes ses démarches si ce qu’il fait est juste ou injuste, et si c’est l’action d’un homme de bien ou d’un méchant. »
XLV. « Et en effet, Athéniens, c’est ainsi qu’il en doit être. Tout homme qui a choisi un poste parce qu’il le jugeait le plus honorable, ou qui y a été placé par son chef, doit, à mon avis, y demeurer ferme et ne considérer ni la mort, ni le péril, ni rien autre chose que l’honneur. »
XLVI. « Mon cher, prends bien garde[81] qu’être vertueux et bon ne soit autre chose que se tirer d’affaire, soi et les autres. Vois si celui qui est vraiment homme ne doit point négliger le plus ou moins de temps qu’il pourra vivre, et se montrer peu amoureux de l’existence, et s’il ne faut pas, laissant à Dieu le soin de tout cela, et ajoutant foi à ce que disent les femmes, que personne n’a jamais échappé à son heure fatale, s’occuper de quelle manière on s’y prendra pour passer le mieux qu’il est possible le temps qu’on a à vivre. »
XLVII. Étudier le cours des astres[82], en se disant qu’on est emporté avec eux[83] dans leur cercle, et penser souvent aux permutations des éléments les uns dans les autres[84]. Des considérations de cet ordre purifient la vie terrestre[85] de ses souillures.
XLVIII. Voici une belle pensée de Platon[86] :
« Quand on veut parler convenablement des choses humaines, il faut s’occuper aussi de toutes celles qui se présentent sur terre, en les considérant en quelque sorte de haut, pour en connaître la source et la valeur : immenses agglomérations d’individus, expéditions guerrières, agriculture, mariages, dissensions, naissances, morts, disputes des tribunaux, contrées désertes, peuples barbares de toute espèce, fêtes solennelles, lamentations funèbres, assemblées publiques ; il faut voir ce mélange de toutes choses, et l’harmonie qui sort de cette foule d’éléments contraires. »
XLIX. Étudier le passé en remontant les siècles[87], et considérer les révolutions si nombreuses des Empires. Par ce moyen, on peut se faire une idée assez exacte de l’avenir ; car tous les événements futurs seront analogues à ceux du passé, et les choses ne peuvent pas sortir de l’ordre qu’elles suivent sous nos yeux. Ainsi, il est parfaitement égal de faire l’histoire humaine, ou pendant quarante ans, ou pendant quelques milliers d’années. Que pourrait-on voir de plus ?
L. « Ce que la terre enfante[88] en son sein rentrera ; Ce que l’air a produit dans l’air retournera, Absorbé par le ciel, et par sa sphère immense. »
Ou bien, c’est une simple dissolution[89] d’organisations antérieures en atomes ; et cette dispersion, quelle qu’elle soit, ne porte que sur des éléments qui ne sentent rien[90].
LI. « Tout est vain[91] : aliments, boissons, philtres, magie, Pour repousser la mort et sauver notre vie. » « Le vent qui nous emporte[92] est soufflé par les Dieux ; Il nous faut l’accepter sans pleurs, ni cris honteux. »
LII. Un tel est plus adroit à la lutte[93]. C’est vrai ; mais il n’est pas plus dévoué à l’intérêt commun ; il n’est pas plus modeste ; il n’est pas plus doux ; il n’est pas plus indulgent pour les erreurs de son prochain.
Derechos y procedencia
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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