Lun-Yu, ou les Entretiens philosophiques
Texte / traduction : Guillaume Pauthier (1801–1873) · Édition : 1846
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Chapitre II (suite)
24. Le Philosophe dit: Si ce n'est pas au génie auquel on doit sacrifier que l'on sacrifie, l'action que l'on fait n'est qu'une tentative de séduction avec un dessein mauvais; si l'on voit une chose juste, et qu'on ne la pratique pas, on commet une lâcheté.
[6] Nous emploierons dorénavant ce mot pour rendre le mot chinois tseu, lorsqu'il est isolé, terme dont on qualifie en Chine ceux qui se sont livrés à l'étude de la sagesse, et dont le chef et le modèle est KHOUNG-tseu», ou KHOUNG-FOU-tseu.
[7] Commentaire.
[8] Celui dont il vient d'être question.
[9] Ce sont des principes, des doctrines contraires à celles des saints hommes. (TCHOU-HI.)
[10] Le commentateur Tching-tseu dit que les paroles ou la doctrine de Fo, ainsi que celles de Yana et de Mé, ne sont pas conformes à la raison.
[11] Voyez la traduction de ce Livre dans notre volume intitulé Les Livres sacrés de l'Orient.
[12] Cette supposition même est hardie de la part du Philosophe.
[13] Selon les commentateurs chinois, qui ne font que confirmer ce qui résulte clairement du texte, le Philosophe dit à son disciple que l'étude du passé peut seule faire prévoir l'avenir, et que par son moyen on peut arriver à connaître la loi des événements sociaux.
Chapitre III
COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.
1. KHOUNG-TSEU dit que Ki-chi (grand du royaume de Lou) employait huit troupes de musiciens à ses fêtes de famille; s'il peut se permettre d'agir ainsi, que n'est-il pas capable de faire[14]?
2. Les trois familles (des grands du royaume de Lou) se servaient de la musique Young-tchi. Le Philosophe dit:
«Il n'y a que les princes qui assistent à la cérémonie;
Le fils du Ciel (l'empereur) conserve un air profondément recueilli et réservé.» (Passage du Livre des Vers.)
Comment ces paroles pourraient-elles s'appliquer à la salle des trois familles?
3. Le Philosophe dit: Être homme, et ne pas pratiquer les vertus que comporte l'humanité, comment serait-ce se conformer aux rites? Être homme, et ne pas posséder les vertus que comporte l'humanité[15], comment jouerait-on dignement de la musique?
4. Ling-fang (habitant du royaume de Lou) demanda quel était le principe fondamental des rites [ou de la raison céleste, formulé en diverses cérémonies sociales][16].
Le Philosophe dit: C'est là une grande question, assurément! En fait de rites, une stricte économie est préférable à l'extravagance; en fait de cérémonies funèbres, une douleur silencieuse est préférable à une pompe vaine et stérile.
5. Le Philosophe dit: Les barbares du nord et de l'occident (les I et les Joung) ont des princes qui les gouvernent; ils ne ressemblent pas à nous tous, hommes de Hia (de l'empire des Hi), qui n'en avons point.
6. Ki-chi alla sacrifier au mont Taï-chan (dans le royaume de Lou). Le Philosophe interpella Yen-yéou[17], en lui disant: Ne pouvez-vous pas l'en empêcher? Ce dernier lui répondit respectueusement: Je ne le puis! Le Philosophe s'écria: Hélas! hélas! ce que vous avez dit relativement au mont Taï-chan me fait voir que vous êtes inférieur à Ling-fang (pour la connaissance des devoirs du cérémonial[18]).
7. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'a de querelles ou de contestations avec personne. S'il lui arrive d'en avoir, c'est quand il faut tirer au but. Il cède la place à son antagoniste vaincu, et il monte dans la salle; il en descend ensuite pour prendre une tasse avec lui (en signe de paix). Voilà les seules contestations de l'homme supérieur.
8. Tseu-hia fit une question en ces termes:
«Que sa bouche fine et délicate a un sourire agréable!
Que son regard est doux et ravissant! Il faut que le fond du tableau soit préparé pour peindre!» (Paroles du Livre des Vers.) Quel est le sens de ces paroles?
Le Philosophe dit: Préparez d'abord le fond du tableau pour y appliquer ensuite les couleurs. Tseu-hia dit: Les lois du rituel sont donc secondaires? Le Philosophe dit: Vous avez saisi ma pensée, ô Chang! Vous commencez maintenant à comprendre mes entretiens sur la poésie.
9. Le Philosophe dit: Je puis parler des rites et des cérémonies de la dynastie Hia; mais Ki est incapable d'en comprendre le sens caché. Je puis parler des rites et des cérémonies de la dynastie Yn; mais Sung est incapable d'en saisir le sens caché: le secours des lois et l'opinion des sages ne suffisent pas pour en connaître les causes. S'ils suffisaient, alors nous pourrions en saisir le sens le plus caché.
10. Le Philosophe dit: Dans le grand sacrifice royal nommé Ti, après que la libation a été faite pour demander la descente des esprits, je ne désire plus rester spectateur de la cérémonie.
11. Quelqu'un ayant demandé quel était le sens du grand sacrifice royal, le Philosophe dit: Je ne le connais pas. Celui qui connaîtrait ce sens, tout ce qui est sous le ciel serait pour lui clair et manifeste; il n'éprouverait pas plus de difficultés à tout connaître qu'à poser le doigt dans la paume de sa main.
12. Il faut sacrifier aux ancêtres comme s'ils étaient présents; il faut adorer les esprits et les génies comme s'ils étaient présents. Le Philosophe dit: Je ne fais pas les cérémonies du sacrifice comme si ce n'était pas un sacrifice.
13. Wang-sun-kia demanda ce que l'on entendait en disant qu'il valait mieux adresser ses hommages au génie des grains qu'au génie du foyer. Le Philosophe dit: Il n'en est pas ainsi; dans cette supposition, celui qui a commis une faute envers le ciel[19] ne saurait pas à qui adresser sa prière.
14. Le Philosophe dit: Les fondateurs de la dynastie des Tchcou examinèrent les lois et la civilisation des deux dynasties qui les avaient précédés; quels progrès ne firent-ils pas faire à cette civilisation! Je suis pour les Tcheou.
15. Quand le Philosophe entra dans le grand temple, il s'informa minutieusement de chaque chose; quelqu'un s'écria: Qui dira maintenant que le fils de l'homme de Tséou[20] connaît les rites et les cérémonies? Lorsqu'il est entré dans le grand temple, il s'est informé minutieusement de chaque chose! Le Philosophe ayant entendu ces paroles, dit: Cela même est conforme aux rites.
16. Le Philosophe dit: En tirant à la cible, il ne s'agit pas de dépasser le but, mais de l'atteindre; toutes les forces ne sont pas égales; c'était là la règle des anciens.
17. Tseu-koung désira abolir le sacrifice du mouton, qui s'offrait le premier jour de la douzième lune. Le Philosophe dit: Sse, vous n'êtes occupés que du sacrifice du mouton; moi je ne le suis que de la cérémonie.
18. Le Philosophe dit: Si quelqu'un sert (maintenant) le prince comme il doit l'être, en accomplissant les rites, les hommes le considèrent comme un courtisan et un flatteur.
19. Ting (prince de Lou) demanda comment un prince doit employer ses ministres, et les ministres servir le prince. KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Un prince doit employer ses ministres selon qu'il est prescrit dans les rites; les ministres doivent servir le prince avec fidélité.
20. Le Philosophe dit: Les modulations joyeuses de l'ode Kouan-tseu n'excitent pas des désirs licencieux; les modulations tristes ne blessent pas les sentiments.
21. Ngaï-koung (prince de Lou) questionna Tsaï-ngo, disciple de KHOUNG-TSEU, relativement aux autels ou tertres de terre érigés en l'honneur des génies. Tsaï-ngo répondit avec déférence: Les familles princières de la dynastie Hia érigèrent ces autels autour de l'arbre pin; les hommes de la dynastie Yn, autour des cyprès; ceux de la dynastie Tcheou, autour du châtaignier: car on dit que le châtaignier a la faculté de rendre le peuple craintif[21].
Le Philosophe ayant entendu ces mots, dit: Il ne faut pas parler des choses accomplies, ni donner des avis concernant celles qui ne peuvent pas se faire convenablement; ce qui est passé doit être exempt de blâme.
22. Le Philosophe dit: Kouan-tchoung (grand ou ta-fou de l'État de Thsi) est un vase de bien peu de capacité. Quelqu'un dit: Kouan-tchoung est donc avare et parcimonieux? [Le Philosophe] répliqua: Kouan-chi (le même) a trois grands corps de bâtiments nommés Koueï, et dans le service de ses palais il n'emploie pas plus d'un homme pour un office: est-ce là de l'avarice et de la parcimonie?
Alors, s'il en est ainsi, Kouan-tchoung connaît-il les rites?
[Le Philosophe] répondit: Les princes d'un petit État ont leurs portes protégées par des palissades; Kouan-chi a aussi ses portes protégées par des palissades. Quand deux princes d'un petit État se rencontrent, pour fêter leur bienvenue, après avoir bu ensemble, ils renversent leurs coupes; Kouan-chi a aussi renversé sa coupe. Si Kouan-chi connaît les rites ou usages prescrits, pourquoi vouloir qu'il ne les connaisse pas?
23. Le Philosophe s'entretenant un jour sur la musique avec le Taï-sse, ou intendant de la musique du royaume de Lou, dit: En fait de musique, vous devez être parfaitement instruit; quand on compose un air, toutes les notes ne doivent-elles pas concourir à l'ouverture? en avançant, ne doit-on pas chercher à produire l'harmonie, la clarté, la régularité, dans le but de compléter le chant?
24. Le résident de Y demanda avec prière d'être introduit [près du Philosophe], disant: «Lorsque des hommes supérieurs sont arrivés dans ces lieux, je n'ai jamais été empêché de les voir.» Ceux qui suivaient le Philosophe l'introduisirent, et quand le résident sortit, il leur dit: Disciples du Philosophe, en quelque nombre que vous soyez, pourquoi gémissez-vous de ce que votre maître a perdu sa charge dans le gouvernement? L'empire[22] est sans lois, sans direction depuis longtemps; le ciel va prendre ce grand homme pour en faire un héraut[23] rassemblant les populations sur son passage, et pour opérer une grande réformation.
25. Le Philosophe appelait le chant de musique nommé Tchao (composé par Chun) parfaitement beau, et même parfaitement propre à inspirer la vertu. Il appelait le chant de musique nommé Vou, guerrier, parfaitement beau, mais nullement propre à inspirer la vertu.
26. Le Philosophe dit: Occuper le rang suprême, et ne pas exercer des bienfaits envers ceux que l'on gouverne; pratiquer les rites et usages prescrits sans aucune sorte de respect, et les cérémonies funèbres sans douleur véritable: voilà ce que je ne puis me résigner à voir.
[14] Il était permis aux empereurs, par les rites, d'avoir huit troupes de musiciens dans les fêtes; aux princes, six; et aux ta-fou ou ministres, quatre. Ki-chi usurpait le rang de prince.
[15] Jin, la droite raison du monde. (Comm.)
[16] C'est ainsi que les commentateurs chinois entendent le mot li.
[17] Disciple du Philosophe, et aide-assistant de Ki-chi.
[18] Il n'y avait que le chef de l'État qui avait le droit d'aller sacrifier au mont Taï-chan.
[19] «Envers la raison (li)» (Comm.)
[20] L'homme de Tséou, c'est-à-dire le père de KHOUNG-TSEU.
[21] Le nom même du châtaignier, li, signifie craindre.
[22] Littéralement: tout ce qui est sous le ciel (Thian-hia, le monde).
[23] Tel est le sens que comportent les deux mots chinois mou-to, littéralement: clochette avec battant de bois, dont se servaient les hérauts dans les anciens temps, pour rassembler la multitude dans le but de lui faire connaître un message du prince. (Comment.) Le texte porte littéralement: le ciel va prendre votre maître pour en faire une clochette avec un battant de bois. Nous avons dû traduire en le paraphrasant, pour en faire comprendre le sens.
Chapitre IV
COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.
1. Le Philosophe dit: L'humanité ou les sentiments de bienveillance envers les autres sont admirablement pratiqués dans les campagnes; celui qui, choisissant sa résidence, ne veut pas habiter parmi ceux qui possèdent si bien l'humanité ou les sentiments de bienveillance envers les autres, peut-il être considéré comme doué d'intelligence?
2. Le Philosophe dit: Ceux qui sont dépourvus d'humanité[24] ne peuvent se maintenir longtemps vertueux dans la pauvreté, ne peuvent se maintenir longtemps vertueux dans l'abondance et les plaisirs. Ceux qui sont pleins d'humanité aiment à trouver le repos dans les vertus de l'humanité; et ceux qui possèdent la science trouvent leur profit dans l'humanité.
3. Le Philosophe dit: Il n'y a que l'homme plein d'humanité qui puisse aimer véritablement les hommes et les haïr d'une manière convenable[25].
Droits et provenance
Les vingt chapitres du Lun-Yu dans la traduction française de Guillaume Pauthier publiée en 1846, avec les notes de cette édition. Les autres livres et l’introduction du volume source sont exclus. Le texte ancien et Pauthier, mort en 1873, sont dans le domaine public en France. Les marqueurs typographiques de l’édition numérique ont été retirés. Fichier Gutenberg original, crédits et licence conservés dans /texts/analects-pauthier-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer selon les pays.
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