Pensées pour moi-même
- Lingua del testo
- francese
- Testo / traduzione
- Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895)
- Edizione
- 1876
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Livre V (continua)
XXXV. Quand une chose n’est pas le fait de ma méchanceté actuelle[92] ou la conséquence de ma méchanceté antérieure, et qu’elle ne peut pas être nuisible à la communauté[93], pourquoi aurais-je à m’en préoccuper ? Quel tort peut-elle faire à l’ordre commun de l’univers ?
XXXVI. Ne pas se laisser emporter aveuglément à son imagination[94], mais se défendre contre elle du mieux possible et selon les occurrences. Que si, dans les occasions indifférentes, on est vaincu, ne pas s’imaginer qu’en cela même on ait subi un tort irréparable. C’est l’habitude qui est mauvaise[95]. Mais toi comme ce vieillard qui, sur le point de sortir de la vie, s’enquérait de la toupie de son petit-fils[96], se souvenant encore que cet enfant avait une toupie, toi aussi tu agis comme lui[97]. — « Mais, dis-tu, ma situation est si belle ! — Ô homme, ignores-tu donc ce qu’étaient les choses de la vie ? — Non pas ; mais les hommes en faisaient tant de cas ! — Et c’est pour de telles choses que tu as perdu la raison ! » — Et moi aussi, je l’ai jadis perdue[98] ; mais en quelque endroit que je fusse relégué, j’ai pu y vivre en homme bien partagé ; or être bien partagé[99], c’est se faire à soi-même une belle part ; et la part la meilleure, ce sont les bonnes conduites de l’âme, les bons instincts et les bonnes actions.
Notes de la traduction de 1876 :
1. Quand tu as de la peine à te lever. Il est assez probable que ceci fait allusion à quelque habitude personnelle. D’ailleurs le conseil s’adresse à tout le monde ; et chacun de nous peut en profiter par les raisons très-solides que l’empereur se donne ici à lui-même. Voir plus loin, liv. VIII, § 12, la répétition des mêmes pensées à peu près.
2. Tu vas au-delà des bornes. C’est une observation qui s’applique parfaitement à notre vie actuelle, mais qui est fort ancienne, comme on le voit.
3. Les devoirs que la société impose à ses membres. C’est une préoccupation constante de Marc-Aurèle ; et elle découle naturellement de l’idée qu’il se fait des devoirs de l’homme en ce monde. La cité politique doit être l’image de la grande cité de l’univers ; et les devoirs qu’on y remplit sont la suite du devoir général que la nature impose à l’homme doué de raison et capable de sagesse.
4. Retrouver aussitôt un calme profond. Il faut une bien longue et bien sérieuse culture de l’âme, pour que l’on puisse rétablir si vite l’équilibre troublé par les accidents extérieurs.
5. Toute parole et tout acte qui est selon la nature. C’est-à-dire conforme à la raison. Le précepte est excellent ; et il apprend à braver ce qu’on appelle le respect humain, qui n’est souvent qu’une faiblesse.
6. Qu’une seule et même voie. C’est l’idée du bien dans toute sa généralité ; l’individu peut la réaliser en lui, ainsi qu’elle est déjà réalisée dans le monde.
7. Les sentiers que me trace la nature. En d’autres termes, Dieu.
8. Je me repose en tombant. Cette expression n’implique ni n’exclut la croyance à une autre vie.
9. En tombant… tombant sur cette terre. La répétition est dans le texte.
10. Je veux bien. Tous ces conseils sont excellents ; et chacun de nous peut en faire son profit.
11. À écouter ton malheureux corps. C’est une des causes les plus habituelles de nos faiblesses. La vie des anciens était en général beaucoup plus dure que la nôtre ; et le stoïcisme avait moins de peine à faire écouter ses sages remontrances et ses virils conseils, essentiellement spiritualistes.
12. Lui faire payer le service. La remarque est profondément juste ; pour la plupart des hommes, c’est un marché qu’ils entendent faire quand ils font le bien ; et il est assez rare que leur conduite ne soit pas un calcul. L’homme de bien au contraire ne mérite ce beau nom qu’en faisant le bien pour le bien seul, sans avoir jamais le moindre retour sur lui-même.
13. Pareil à la vigne qui porte sa grappe. Image gracieuse, tout à fait analogue à celles qui ont été déjà employées plus haut. Voir liv. IV, §§ 44 et 48.
14. L’homme qui a fait le bien. L’homme a un mérite particulier à faire le bien, puisqu’il peut aussi faire le mal ; ce que les animaux et les plantes ne peuvent pas.
15. Prière des Athéniens. C’est, je crois, le seul passage d’un auteur de l’antiquité où il soit parlé de cette prière. Pausanias affirme à diverses reprises que les Athéniens étaient le peuple le plus religieux de la Grèce ; et dans le livre Ier, ch. XXIV, § 3, p. 33, édit. Firmin Didot, il cite à Athènes une statue qui représentait la Terre demandant à Jupiter de faire tomber la pluie. La prière des Athéniens avait ceci de remarquable que chacun priait pour tous au lieu de prier pour soi seul. Pausanias semble même indiquer que la prière avait lieu en faveur de la Grèce entière.
16. Esculape. Ou plutôt le médecin particulier de ce malade, son Esculape.
17. Il n’y a qu’une seule et unique harmonie. Voir une pensée analogue plus haut, liv. IV, § 40.
18. De toutes les causes particulières. Et l’homme est une de ces causes, grâce à la liberté que Dieu lui a accordée.
19. La commune nature. En d’autres termes, la Providence, qui a tout réglé dans ses desseins infinis.
20. Aime également tout ce qui arrive. C’est un optimisme aussi sage que pratique. Les biens dont cette vie est comblée surpassent tellement les maux qui s’y rencontrent, que l’homme ne peut que remercier et bénir l’Être tout-puissant, qui la lui a donnée. De sa part, cette reconnaissance sincère est à la fois un acte de justice et de magnanimité. Il se fie à la bonté de Dieu et tient peu de compte des maux qu’il souffre, parce qu’ils entrent nécessairement dans le plan universel de la Providence. Mais cette foi imperturbable et résignée n’appartient qu’aux plus grandes âmes, Socrate, Épictète, Marc-Aurèle et quelques autres.
21. La santé du monde. Expression très-belle et très-juste.
22. Les voies de Jupiter. C’est ainsi que Milton, au début du Paradis perdu, a dit : « Justify the ways of God to men. » Jupiter, c’est ici Dieu, ou la Providence.
23. Celui qui gouverne l’univers. Dieu ici n’est plus confondu avec le monde, comme il semblait l’être dans quelques passages précédents, liv. IV, § 40 notamment. Voir plus loin le commencement du liv. VI, où cette pensée est encore plus nettement rendue. Sénèque a dit : « Nous cherchons une cause première et générale, laquelle doit être simple puisque la matière est simple. Nous demandons ce que c’est que cette cause. C’est une intelligence qui agit ; et de celle-là dépendent toutes les autres causes. » Épître LXV, à Lucilius. — Bossuet, citant l’Ecclésiaste, dans la Politique tirée de l’Écriture, liv. I, article 1er, a dit : « Le monde subsiste par cette loi : chaque partie a son usage et sa fonction ; et le tout s’entretient par le secours que s’entre-donnent toutes les parties. Nous voyons donc la société humaine appuyée sur ces fondements inébranlables : un même Dieu, un même objet, une même fin, une origine commune, un même sang, un même intérêt, un besoin mutuel, tant pour les affaires que pour la douceur de la vie. »
24. Ne pas se décourager. L’ascétisme chrétien n’a pas de conseil plus délicat, ni plus pratique. Il faut apprendre à bien faire, comme on apprend toutes choses ; et ici, il faut compter avec le temps, comme pour tout le reste. Tant que l’âme n’a pas perdu le sentiment du bien, elle peut se flatter de triompher, si elle a quelque persévérance.
25. L’éponge et le blanc d’œuf. C’étaient des remèdes usités contre l’ophtalmie.
26. Les résolutions de la noble faculté. Le libre arbitre, grandeur et péril de l’homme, qui peut choisir entre le bien et le mal.
27. Des philosophes. Il s’agit évidemment des sceptiques et des pyrrhoniens ; mais sans nier absolument l’impossibilité de la science, bien d’autres en avaient tout au moins signalé les difficultés, souvent insurmontables. Empédocle avait été un des premiers à s’en plaindre ; et sa mort, vraie ou supposée, semblait indiquer qu’il désespérait de la science. Après lui, les sophistes, les académiciens, Pyrrhon, Ænésidème, avaient soutenu et propagé le scepticisme. C’est une querelle aussi vieille que l’esprit humain ; mais ce qu’il y a de rassurant, c’est que ceux-là même qui nient la science sont obligés d’en faire pour la combattre. La vérité, c’est qu’en effet la science de l’homme n’est rien, si on la compare à l’infini ; mais elle est considérable et s’accroît de jour en jour, si on la compare à elle-même et que l’on regarde à ses progrès.
28. D’un débauché, d’une courtisane. Marc-Aurèle pouvait se rappeler les excès de tout genre auxquels s’étaient livrés les empereurs qui l’avaient précédé, sans parler de tant d’autres exemples presque aussi déplorables, que lui offrait l’histoire. Voir plus haut, liv. II, § 11.
29. Des gens avec qui tu vis. On peut voir plus haut le début du liv. III, § 1.
30. Mon Dieu. C’est l’expression même du texte ; et ce seul passage prouverait que Marc-Aurèle n’a pas toujours confondu Dieu et le monde, sur les pas du stoïcisme.
31. Le génie que je porte en moi. L’expression de Marc-Aurèle n’est pas tout à fait aussi développée.
32. Qui puisse me forcer à violer leurs lois. C’est la forteresse inexpugnable de la conscience. Mais tout le monde ne sait pas la défendre, même parmi les philosophes.
33. À quoi donc est-ce que s’applique mon âme en ce moment ? Voir plus haut, liv. III, § 4, une pensée presque pareille sous une forme différente. Cet examen de conscience, cette confession à soi-même est fort utile, si elle n’est pas toujours très-flatteuse.
34. L’âme d’un tyran. On peut supposer que Marc-Aurèle aurait adressé des conseils si sages à plus d’un empereur, tyran, brute, ou bête féroce, comme Tibère sur la fin de sa vie, Caligula, Vitellius, Néron, etc. Sénèque a dit : « Faites, dit Épicure, toutes choses comme si quelqu’un vous regardait. Il est sans doute très-utile d’avoir quelqu’un auprès de soi que vous regardiez comme s’il était présent à vos pensées. Mais il est beaucoup plus honorable de vivre comme si vous étiez en la présence de quelque homme de probité. » Épître XXV, à Lucilius.
35. Ces biens prétendus. La distinction des vrais et des faux biens a d’abord été faite par le platonisme. L’École stoïcienne a recueilli principalement cet héritage, si digne d’elle et si pratique.
36. La sagesse, la tempérance, la justice et le courage. Ce sont les quatre parties essentielles de la vertu, selon Socrate.
37. Le mot du poëte. On ne sait pas à qui Marc-Aurèle emprunte cette citation ; mais c’est un poëte qui a quelque chose de la crudité d’Aristophane.
38. Deux éléments. L’esprit et la matière.
39. Ne peut se perdre dans le néant. La pensée est juste dans sa généralité ; mais elle n’est pas assez précise. La grande question pour l’homme est de savoir si sa personnalité subsiste après la mort ; et quand on comprend la notion vraie de ce qui constitue l’esprit, la réponse ne peut être douteuse, et la persistance de la personne est une sorte d’axiome. Marc-Aurèle ne se prononce pas assez nettement sur ce point ; et le destin qu’il semble préparer à l’âme ne semble pas différer du néant, quoi qu’il en dise.
40. Et ainsi de suite à l’infini. Ceci n’est vrai que pour la partie matérielle de notre être.
41. Qui m’a fait être ce que je suis. C’est vrai ; mais le changement lui-même a dû avoir une origine ; et il faut toujours remonter à la première cause, c’est-à-dire, à Dieu.
42. À des révolutions périodiques. Nous devons le croire ; mais l’expérience des hommes est encore si courte que la science ne saurait déjà se prononcer. Ce qui est certain, c’est que le monde est soumis à des lois constantes et éternelles.
43. La raison et l’art qui enseigne à raisonner. Ce paragraphe ne se rattache ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. Il est sans doute déplacé ; et par le sujet qu’il traite, il est tout à fait étranger à la série des pensées ordinaires de Marc-Aurèle. L’idée n’en est pas très-juste ; car la logique n’apprend guère à raisonner ; elle apprend bien plutôt comment on raisonne. Voir ma préface à la traduction de la Logique d’Aristote.
44. Des choses qui n’appartiennent pas essentiellement à l’homme. La pensée est peut-être exprimée d’une façon obscure ; mais elle n’en est pas moins juste. C’est toujours la distinction des vrais et des faux biens, des biens extérieurs et des biens de l’âme. Ce sont ces derniers qui appartiennent exclusivement et essentiellement à l’homme. Marc-Aurèle aurait mieux fait de les énumérer les uns et les autres, pour que la distinction fût plus claire et plus pratique.
45. Des choses de cette espèce. Richesse, santé, force, gloire, etc.
46. Plus on a de vertu. En effet la vertu consiste surtout dans la résistance de l’âme aux exigences de la matière et du corps.
47. Les pensées que tu nourriras habituellement. De là, la nécessité d’écarter de l’âme, autant qu’on le peut, toutes les pensées mauvaises qui la flétrissent et la diminuent, pour y entretenir celles qui la grandissent et la purifient. J’ai déjà fait remarquer que Marc-Aurèle avait, parmi les vertus de sa mère, signalé sa constante attention à toujours écarter de son cœur toutes les pensées du mal, liv. I, § 3.
48. La société est le bien propre de l’être doué de raison. C’est la préoccupation la plus ordinaire de Marc-Aurèle, et le conseil qu’il donne le plus habituellement à l’homme : Rendre toujours à la société tout ce qu’on lui doit. Ce précepte est encore plus vrai de nos jours, parce que les bienfaits que l’homme reçoit de la société sont de plus en plus grands, à mesure qu’elle se perfectionne. Voir plus haut, liv. IV, § 34, et liv. V, § 1. Aristote, le premier, avait démontré que l’homme est un être essentiellement sociable, Politique, liv. I, ch. i, § 9, de ma traduction.
49. Il est bien impossible de toujours empêcher les méchants. Marc-Aurèle a donné antérieurement des motifs plus graves pour tolérer nos semblables, y compris les méchants. Voir plus haut, liv. II, § 1. D’abord, les méchants sont de la même famille que nous, quoi qu’ils fassent ; et plus ils sont coupables, plus ils sont dignes de pitié. En outre, on peut toujours espérer les ramener au bien. Ce sont là autant de motifs de patience et de charité. Voir un peu plus loin, § 20.
50. Que la nature ne vous ait mis en état de le supporter. On peut voir plus loin, liv. VIII, § 46, et liv. X. § 3, quelques développements de cette pensée, qui, à première vue, peut ne pas paraître très-juste. Il ne faut pas d’ailleurs perdre de vue que les préceptes de Marc-Aurèle ne s’adressent qu’au sage, ou du moins qu’à celui qui veut le devenir. Comme il ne doit pas craindre la mort, à plus forte raison peut-il braver tous les accidents de la vie, quels qu’ils soient.
51. Plus d’effet que… la sagesse. C’est là en réalité l’ordinaire de la vie. Mais la sagesse doit évidemment l’emporter sur l’ignorance, qui ne sait ce qu’elle fait, et sur la vanité, qui n’a que des motifs insuffisants pour agir.
52. N’ont pas le moindre contact avec notre âme. C’est peut-être dire trop. Les choses n’ont pas de contact matériel avec notre âme ; mais, par l’intermédiaire des sens, elles agissent sur nous d’une manière puissante, et quelquefois même à peu près irrésistible. Mais l’âme peut se rendre indépendante de toutes leurs surprises et de leurs séductions. C’est un des plus grands côtés du stoïcisme d’avoir tant présumé des forces de l’âme humaine. Voir, plus loin, des pensées tout à fait analogues, liv. XI, § 16.
53. Un être indifférent. L’homme ne peut jamais être indifférent, au même titre qu’un corps quelconque de la nature, parce qu’il est le seul être libre et responsable. Les stoïciens donnaient au mot Indifférent un sens spécial ; ils entendaient par là les choses qui ne sont ni bonnes ni mauvaises moralement, et qui par conséquent doivent être sans importance pour le sage, qui ne les recherche ni ne les repousse : la richesse, la santé, la gloire, la puissance.
54. De vrais obstacles à ma volonté. Il est impossible de proclamer plus énergiquement le libre arbitre de l’homme et son indépendance morale.
55. Le principe qui met toutes choses en œuvre. En d’autres termes, Dieu et sa toute-puissance, avec sa bonté infinie. Seulement, les stoïciens laissent dans le doute le problème de la création. Mais, selon leur doctrine, l’éternité du monde se confond avec celle même de Dieu.
56. De même ordre que le principe universel. C’est en ce sens que la Bible dit aussi que Dieu a fait l’homme à son image, Genèse, ch. I, verset 27.
57. Elle ne peut pas non plus nuire au citoyen. À un certain point de vue superficiel, la pensée peut paraître n’être pas juste, puisque dans quelques cas exceptionnels le citoyen doit se sacrifier à la patrie. Mais, dans l’austérité de la doctrine stoïcienne, ce sacrifice même est un profit, loin d’être une perte pour le citoyen. Ainsi considéré, le principe est vrai ; mais il faut l’âme d’un Curtius ou celle d’un Caton pour l’appliquer, et même pour le comprendre en l’approuvant. Du reste, il est probable qu’il manque une conclusion à ce paragraphe et qu’il faudrait une réponse à l’interrogation. On doit apprendre à celui qui a fait une faute en quoi il a péché, afin qu’il se corrige, s’il en est encore capable.
58. Considère souvent en ton cœur. Admirable maxime, exprimée avec une simplicité qui en augmente encore la profondeur. Pourtant, quelque vraie et quelque utile qu’elle soit, elle est d’une application difficile au milieu des affaires et de toutes les diversions de la vie extérieure. Mais, puisqu’un empereur pouvait la faire, ce doit être une démonstration pour tout le monde et un encouragement à l’imiter. Cette considération de la mobilité de toutes choses est d’une grande importance ; et il est certain que, dans la plupart des cas, elle pourrait beaucoup contribuer à assagir l’âme de l’homme. C’est le Dabit deus his quoque finem de Virgile. Ce n’est pas là du reste diminuer le prix de la vie ; c’est la mesurer à sa véritable valeur ; et la philosophie donne en cela les mains à la doctrine chrétienne et biblique.
59. Que tout cela puisse vous enfler d’orgueil. Cette humilité a d’autant plus de poids qu’elle est dans la bouche d’un maître du monde. Bossuet a dit : « Qu’est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ! J’entre dans la vie pour en sortir bientôt : je vais me montrer comme les autres. Après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort ; la nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu’elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu’elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains et qui doit être éternellement dans le commerce. Elle en a besoin pour d’autres formes ; elle le redemande pour d’autres ouvrages. » Sermon sur la Mort.
60. Pense à la totalité de l’être. Suite des pensées du paragraphe précédent. Celle-ci est tout à fait digne de Pascal ; elle a toute la grandeur de ses propres tristesses sans en avoir l’amertume. C’est la situation de l’homme dans toute sa vérité, exposée simplement, sans exagération ni dans un sens ni dans l’autre. Marc-Aurèle pense comme Pascal ; mais il ne se désole pas comme lui. L’âme est plus saine, si le génie est moins grand. Voir plus haut, liv. II, § 12 ; et plus loin, liv. XII, § 32, où les mêmes idées sont éloquemment développées.
61. Un autre commet une faute. La pensée n’est peut-être pas exprimée assez clairement. Je n’ai pas voulu la préciser davantage, de peur de l’altérer.
62. C’est à lui de voir. Le texte présente cette indécision.
63. Inaccessible à toute émotion de la chair. Ici, le spiritualisme de Marc-Aurèle est complet ; le platonisme ne pourrait distinguer mieux les deux principes dont l’homme est composé.
64. Toute émotion de la chair. C’est l’expression même du texte, qui a une nuance chrétienne, sans que cette nuance probablement soit une imitation.
65. Qu’elle ne se confonde pas. C’est ce que nous devrions nous dire sans cesse, et surtout pratiquer. Il faut qu’en nous la bête soit renfermée dans ses justes limites.
66. Il ne faut pas essayer de lutter contre la sensation. En tant que sensation ; car il est clair qu’à cet égard la sensation est nécessaire, et nous ne pouvons pas éviter de la percevoir. Mais c’est à notre raison d’y imposer un frein et de résister aux conséquences qu’elle peut avoir.
67. Ni un bien ni un mal. Ceci ne doit pas être pris en un sens trop étroit ; car il y a des sensations bonnes ou mauvaises, par les suites qu’elles entraînent après elles. Sénèque a dit : « Je suis de trop bon lieu, je suis destiné à des choses trop grandes pour me rendre esclave de mon corps ; l’âme qui l’habite est franche et libre. Jamais cette chair ne me soumettra à la crainte ni à la dissimulation, qui est indigne d’un homme de bien. Jamais je ne commettrai un mensonge en sa faveur. Je romprai notre société quand bon me semblera. » Épître LXV, à Lucilius. Ailleurs, Épître LXXIV, Sénèque ajoute : « Ce n’est pas dans la chair qu’il faut établir notre félicité. » — Bossuet a dit : « Quoique nous soyons relégués dans cette dernière partie de l’univers qui est le théâtre des changements et l’empire de la mort ; bien plus, quoiqu’elle nous soit inhérente, et que nous la portions dans notre sein, toutefois, au milieu de cette matière et dans l’obscurité de nos connaissances, qui vient des préjugés de nos sens, si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque chose qui montre bien, par une certaine vigueur, son origine céleste et qui n’appréhende pas la corruption. » Sermon sur la Mort.
68. Vivre avec les Dieux. Grande et pratique pensée, d’une piété profonde ; c’est vivre avec les Dieux que de vivre en leur présence, ne faisant rien qu’on puisse désirer de leur cacher, soumis à leurs volontés et prêt à les suivre partout où ils veulent nous mener. L’ascétisme chrétien a pu se produire sous d’autres formes ; mais il n’a pas d’autre but ni d’autres préceptes. C’est d’ailleurs l’axiome platonicien qui prescrit pour objet suprême aux efforts de l’homme de se rendre semblable à Dieu, autant que le permet l’infirmité de sa nature.
69. Jupiter. En d’autres termes Dieu. Mare-Aurèle reste fidèle aux habitudes du langage reçu ; mais le Jupiter dont il parle n’est plus le Jupiter païen.
70. Parcelle détachée de lui-même. Cette expression doit être entendue dans un sens très-large ; et il n’est pas probable que Marc-Aurèle l’entende ici comme le fait la doctrine de l’émanation. Sénèque a dit : « Soit que la destinée nous lie par une nécessité immuable, soit que Dieu comme arbitre de l’univers ordonne de toutes choses, soit que le hasard roule et conduise aveuglément les affaires humaines, il est certain que la philosophie nous assistera toujours. Elle nous exhortera de nous soumettre volontairement à Dieu, de résister constamment à la fortune, de suivre les ordres de la Providence et de supporter les coups du hasard. » Épître LVI, à Lucilius. — Bossuet a dit : « Il faut être libre de toute inquiétude, de toute passion forte ; en un mot, il faut un silence et une récollection parfaite pour entendre intérieurement la voix de Dieu… Prenez donc garde de ne pas vous étourdir vous-même, et n’empêchez pas l’Esprit saint, qui est en vous, de parler à vos cœurs. » Deuxième Exhortation à la communauté de Sainte-Ursule de Meaux. C’est là aussi toute la doctrine de l’Imitation, qui n’est, au fond, qu’une Récollection perpétuelle de l’âme, dans le silence du cloître et de la cellule. Le vrai problème est d’accommoder cette vie intérieure avec les devoirs du dehors.
71. Provoque donc en lui. Conseils pleins de douceur et de bienveillance pratique, qui peuvent s’appliquer d’une manière générale. Il faut souffrir patiemment les défauts des autres, pour qu’ils souffrent réciproquement les nôtres, dans la mesure d’une tolérance raisonnable. Autrement, la société ne serait pas possible.
72. Des éclats de voix de l’acteur tragique. Cette recommandation est à remarquer de la part d’un empereur, dont la vie, malgré tous ses efforts, n’a pas dû toujours être aussi simple qu’il l’aurait voulu, au milieu des démonstrations dont les courtisans devaient l’accabler. Bossuet a dit : « Faites comme les médecins : pendant qu’un malade troublé leur dit des injures, ils lui appliquent des remèdes. Suivez l’exemple de saint Cyprien, dont saint Augustin a dit ce beau mot, qu’il reprenait les pécheurs avec une force invincible, et aussi qu’il les supportait avec une patience infatigable. » Sermon sur la Charité fraternelle. Bossuet a dit encore : « Voici une belle règle de saint Augustin pour l’application de la charité : L’obligation de s’aimer est égale dans tous les hommes et pour tous les hommes. Mais, comme on ne peut pas également les servir tous, on doit s’attacher principalement à servir ceux que les lieux, les temps et les autres rencontres semblables nous unissent d’une façon particulière comme une espèce de sort. » Politique tirée de l’Écriture, liv, I, art. 5.
73. Après que tu en seras sorti. Cette fin de phrase rend la pensée presque inintelligible, si l’on comprend, comme il semble bien, qu’il s’agit ici de la mort. S’il s’agit uniquement du monde spécial où vit un empereur, c’est-à-dire de la cour et du train des affaires, la pensée alors est fort claire ; mais le texte n’est pas assez précis pour que le lecteur puisse se décider très-nettement. Un peu plus bas, quand Marc-Aurèle parle de sortir de la vie, il pense évidemment au suicide, que le stoïcisme permettait au sage, et que même dans certains cas il lui recommandait.
74. Il y a ici de la fumée ; je quitte la place. Je ne crois pas qu’on puisse ainsi généraliser les choses ; et il faut prendre garde à se contredire soi-même lorsqu’on dispose si légèrement de son existence, en même temps qu’on se flatte d’être parfaitement soumis à la volonté de Dieu et d’accepter tout ce qu’il nous envoie.
75. Jouissant de ma pleine liberté. C’est le point essentiel dans la pratique de la vie, aussi bien que dans la doctrine stoïcienne.
76. Ami de l’association. Les développements qui suivent éclaircissent cette expression, qui dans le texte est aussi obscure que dans la traduction.
77. Une mutuelle harmonie. Bien que Marc-Aurèle n’entre ici dans aucun détail, on voit bien qu’il a des choses de l’univers la même impression qui, dans des siècles d’une science et d’une civilisation plus avancées, a produit des études nombreuses sur les harmonies de la nature. C’est un sujet inépuisable, parce qu’en cela l’esprit de l’homme s’adresse à l’infini, comme en tant d’autres matières.
78. Comment jusqu’à ce jour t’es-tu comporté ? C’est un examen de conscience que chacun peut utilement s’imposer à soi-même, et qui doit avoir sa place presque chaque jour dans nos réflexions. C’est une source constante des informations les plus délicates sur notre conduite personnelle. Si le passé donne des regrets, il porte aussi avec lui de fructueuses leçons ; et, par le souvenir des fautes commises, on peut éviter d’en commettre de nouvelles.
79. Jamais ne dire ou faire aucun mal à personne. Marc-Aurèle emprunte les mots dont il se sert ici à Homère, en les appropriant d’ailleurs à sa pensée et au tour de sa phrase. Voir l’Odyssée, chant IV, vers 690. Quant à la pensée elle-même, elle se retrouve aussi développée tout au long dans le Criton, de Platon, pp. 142 et 143, de la traduction de M. V. Cousin. Socrate établit comme un principe inébranlable qu’il ne faut jamais faire mal sous quelque prétexte que ce puisse être, même au prix de la vie.
80. Et aussi tous tes ingrats. Je crois qu’il est mieux de laisser ce genre de souvenirs dans l’oubli. Penser aux ingrats qu’on a faits, ce serait peut-être se donner bien inutilement, ou de la vanité, ou des chagrins.
81. Peuvent-elles troubler une âme savante et cultivée ? Il semble que cette réflexion peut répondre à celle qui termine le paragraphe précédent. L’ingratitude est tout à la fois une ignorance et une grossièreté. Comment pourrait-elle avoir tant d’influence sur le sage, qui sait clairement pourquoi il a rendu service à ceux qui oublient ses bienfaits, et qui doit être assez maître de lui-même pour ne pas sentir de telles blessures ?
82. La raison répandue dans la création entière. L’intelligence divine. Voir la préface des Questions naturelles de Sénèque.
83. Encore un instant. Ce sentiment de l’infirmité humaine et du vide de toutes choses ici-bas est d’autant plus remarquable qu’il vient d’un souverain absolu, placé au faite des grandeurs, et qui a su par expérience ce que valent tout cet éclat et tout ce faste. C’est là une considération qu’il ne faut jamais perdre de vue en lisant et en méditant Marc-Aurèle ; l’élévation incomparable de son rang ajoute encore à la force et à l’utilité de ses conseils, qu’on pourrait suivre presque aveuglément, si la première règle de la philosophie n’était pas de suivre d’abord sa propre lumière. Chacun de nous, d’ailleurs, peut, dans sa sphère plus ou moins étroite, s’appliquer cette réflexion ; mais une sagesse aussi désintéressée est difficile dans tous les rangs ; et l’obscurité de la situation n’y aide guère.
84. La bonne foi, la pudeur. Il y a dans cette pensée une misanthropie qui n’est pas habituelle à Marc-Aurèle.
85. Remontant vers l’Olympe. Ce vers est d’Hésiode, les Œuvres et les Jours, vers 197 de l’édition de Firmin Didot ; 195 des éditions ordinaires.
86. Honorer et bénir les Dieux. La sagesse de l’homme ne peut aller plus loin ; et, depuis Marc-Aurèle, personne n’a parlé mieux que lui ; pour sa part, il a su agir comme il parlait.
87. Et ne dépend pas de toi. C’est la distinction profonde par où commence le Manuel d’Épictète.
88. Heureuse et bonne. Il n’y a qu’un mot dans le texte ; mais il présente les deux sens. Il est clair que le stoïcien s’inquiète médiocrement du bonheur dans la vie, et qu’il y recherche avant tout l’accomplissement du devoir.
89. L’âme de Dieu et celle de l’homme. Voilà la véritable grandeur de l’homme ; et le stoïcisme a raison.
90. De n’être jamais entravée par un autre. C’est l’indépendance absolue du libre arbitre.
91. De borner là tous ses désirs. C’est la limite extrême de la vertu humaine ; il ne lui est pas possible d’aller au delà. C’est ainsi que, dans le platonisme, l’idée du bien est la plus haute de toutes les idées.
92. Le fait de ma méchanceté actuelle. Le texte n’est pas aussi précis ; et j’ai dû le paraphraser pour le rendre plus clair.
93. À la communauté. Il faut entendre ceci dans le sens le plus large. Il ne s’agit pas seulement de la communauté civile et politique ; mais il s’agit de la société universelle de l’homme avec ses semblables, avec les choses et avec Dieu.
94. À son imagination. On pourrait traduire aussi : « Ne pas se laisser emporter aveuglément à l’apparence. » Mais j’ai préféré la première traduction à cause de ce qui suit : Ne pas s’imaginer, etc., passage où il n’y a pas à se méprendre.
95. C’est l’habitude qui est mauvaise. Tout ce passage est profondément altéré ; et la sagacité des éditeurs n’a pu le rétablir, d’après les manuscrits, qui n’offrent pas de remèdes suffisants. Je l’ai traduit du mieux que j’ai pu, sans répondre que j’aie bien saisi le sens, que d’autres ont compris tout différemment.
96. De son petit-fils. Ou de son élève.
97. Toi aussi tu agis comme lui. C’est-à-dire qu’au moment de la mort, tu songes encore aux choses les plus futiles de la vie.
98. Et moi aussi je l’ai jadis perdue. Cet aveu a quelque chose à la fois de sincère et de bienveillant ; mais, dans l’état où est le texte, il serait possible d’y trouver un autre sens. Celui que j’adopte est très-acceptable.
99. Bien partagé. C’est la traduction littérale du mot grec.
Livre VI
I. La substance de l’univers est docile et maniable. L’intelligence qui la gouverne[1] ne peut trouver en soi aucun motif de mal faire[2], attendu qu’elle n’a aucun vice qui l’y pousse ; elle ne fait rien d’une façon mauvaise ; et rien ne peut éprouver d’elle le moindre dommage, puisque c’est grâce à elle que toute chose se produit ou s’achève.
II. Ne t’inquiète pas de savoir si tu as chaud, ou froid, quand tu fais ce que tu dois[3] ; si tu as besoin de sommeil, ou si tu as suffisamment dormi ; si l’on te blâme, ou si l’on te loue[4] ; si tu t’exposes à la mort, ou à toute autre épreuve ; car le fait même de mourir n’est qu’une des fonctions de la vie ; et, dans ce cas comme dans tous les autres, il suffit que tu disposes bien du moment où tu es.
III. Regarde le dedans des choses[5] ; et ne te laisse jamais abuser, ni sur leur qualité, ni sur leur mérite.
IV. Toutes les choses de ce monde sont sujettes aux plus rapides changements. Ou elles s’évaporent, si leur substance est uniforme ; ou elles se dissolvent en éléments divers.
V. L’intelligence qui régit l’univers[6] connaît les conditions où elle opère[7], les choses qu’elle fait, et la matière sur laquelle elle agit.
VI. Le meilleur moyen de se défendre contre eux[8], c’est de ne pas leur ressembler.
VII. Que ton seul plaisir, que ton unique délassement soit de passer, en te souvenant toujours de Dieu[9], d’un acte d’utilité générale et commune à un autre acte qui soit également utile à la communauté[10].
VIII. Le principe intelligent qui nous gouverne est le principe qui se donne comme il veut l’éveil et le mouvement[11], qui se fait lui-même ce qu’il est et ce qu’il veut être, et qui fait aussi que tous les événements de la vie lui apparaissent sous les couleurs qu’il veut leur donner[12].
IX. Tout s’accomplit conformément aux lois de la nature universelle, et non pas suivant une autre nature[13] qui envelopperait celle-là extérieurement, ou qui serait renfermée au dedans d’elle, ou qui serait suspendue en dehors d’elle.
X. Ou le monde est un chaos, un pêle-mêle, une infinie dispersion ; ou il y a en lui, unité, ordre, providence[14]. Dans le premier cas, comment puis-je désirer de rester dans cette confusion pitoyable, dans cet affreux cloaque ? À quoi puis-je songer si ce n’est à savoir comment un jour je deviendrai cendre et poussière ? Pourquoi donc irais-je me troubler ? Car j’aurai beau faire ; la dispersion finira bien par m’atteindre moi-même. Dans le second cas, j’adore[15] ; et je m’assure, en mettant ma ferme confiance[16] dans l’être qui ordonne tout.
XI. Quand, par suite de circonstances inévitables, tu te sens profondément troublé, reviens à toi le plus vite que tu peux[17], et ne reste hors de mesure que le temps absolument nécessaire ; tu seras plus certain de retrouver l’équilibre et l’harmonie[18], en t’efforçant sans cesse d’y revenir.
XII. Entre ta belle-mère et ta mère[19], si tu les possèdes toutes deux à la fois, tu n’hésites pas ; tu as des soins pour la première ; mais c’est cependant à ta mère que ton cœur revient sans cesse. Eh bien ! c’est là ce que sont pour toi la cour et la philosophie[20]. Reviens souvent à la dernière ; et cherches-y ton repos ; car c’est elle qui te rend supportable ce que tu vois à la cour, et c’est elle aussi qui est cause que tu t’y fais supporter toi-même[21].
XIII. Quand on veut se faire une juste idée des mets et des plats[22] qu’on a devant soi, on se dit : « Ceci est le corps d’un poisson ; ceci est le corps d’un oiseau ou d’un porc. Ou bien encore, on se dit : Le Falerne est le jus du raisin ; cette robe de pourpre est la laine d’un mouton, teinte avec la couleur sanguine d’un coquillage. » Quand on veut définir les plaisirs du sexe, on dit que c’est une excitation de l’organe suivie d’une excrétion et d’une sorte de spasme. Voilà les idées qu’on se forme de tous ces faits, en suivant à la trace les réalités mêmes, et en les observant à fond pour savoir au juste ce qu’elles sont en soi[23]. C’est avec la même franchise qu’il faut agir durant toute sa vie. Pour toutes les choses qui nous semblent dignes de notre attention et de notre confiance, il faut les mettre à nu[24], et les considérer dans toute leur simplicité et leur faiblesse, en les dépouillant du prestige vain dont les entoure tout ce qu’on en dit. Ce faste orgueilleux[25] est un imposteur bien dangereux ; et le piège est d’autant plus redoutable que les objets paraissent davantage mériter notre recherche. Enfin rappelle-toi ce que Cratès dit de Xénocrate[26] lui-même.
XIV. Les objets qu’admire la foule[27] sont en général tout ce qu’il y a de plus commun dans le monde, c’est-à-dire des objets qui n’ont pour eux que leur seule façon d’être et ce que les fait la nature, comme par exemple, les pierres, les bois, le figuier, la vigne, l’olivier. Les gens un peu plus relevés admirent les êtres doués de vie, comme les troupeaux, le bétail. D’autres encore plus cultivés admirent les êtres doués d’une âme raisonnable, non pas d’une âme prise dans toute la généralité de ce terme, mais de celle qui rend un être habile dans un art quelconque, ou qui le rend capable par son application d’acquérir peu à peu ce qu’il désire, comme par exemple un grand nombre d’esclaves. Mais quand on s’élève jusqu’à honorer l’âme raisonnable, universelle et sociable[28], alors on ne se soucie plus en rien d’aucune des âmes d’une autre espèce[29]. Par-dessus tout, on s’efforce de maintenir personnellement son âme dans un état constant de raison et de dévouement à l’ordre commun, dans une perpétuelle activité ; et l’on concourt avec ses semblables à atteindre ce but.
XV. Il y a des êtres qui tendent à exister ; d’autres tendent à n’exister plus. Même ce qui existe a déjà perdu une partie de son être. Des écoulements et des altérations successives rajeunissent sans cesse le monde, de même que le cours indéfectible du temps présente la durée infinie des siècles sous un aspect toujours nouveau. Sur ce fleuve[30], où tant d’objets courent en passant devant nos yeux, quel est celui qu’on devrait choisir en se flattant de pouvoir s’y arrêter ? Autant vaut se mettre à aimer un de ces passereaux[31] qui voltigent près de nous, et qui disparaissent déjà quand on les a aperçus à peine. Même pour chacun de nous, l’existence n’est guère autre chose[32] que la vapeur sortie du sang et la respiration puisée dans l’air. Aspirer l’air à un certain moment, puis le rendre un moment après, c’est ce que nous faisons continuellement ; et cette fonction peut nous donner une idée assez exacte de ce que nous ferons un jour en rendant la totalité de cette faculté respiratrice, et en la restituant à la source[33] d’où nous l’avons tirée pour la première fois, il n’y a qu’un instant.
Diritti e provenienza
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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