Marek Aureliusz

Pensées pour moi-même

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francuski
Tekst / tłumaczenie
Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895)
Wydanie
1876

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Livre II (ciąg dalszy)

X. C’est une idée bien philosophique que celle de Théophraste[24] lorsque, comparant les fautes entre elles d’une manière plus claire que personne ne l’avait fait avant lui, il établit que les fautes qu’un désir réfléchi fait commettre sont plus graves que celles qu’on commet dans l’enivrement de la colère. En effet, quand la colère nous transporte, il semble que c’est avec une certaine douleur et un entraînement dont on n’a pas conscience qu’on s’égare loin de la raison, tandis qu’au contraire celui que le calcul du désir rend coupable et qui se laisse vaincre par le plaisir, paraît en quelque sorte plus intempérant et plus relâché dans ses fautes. C’est donc une sentence bien vraie et d’une bonne philosophie que celle de Théophraste, quand il dit que la faute accompagnée d’un sentiment de plaisir mérite bien plus de blâme que celle que la douleur accompagne. Et de fait, l’un a bien plutôt l’air d’un homme qui a été provoqué et qu’on a contraint à se mettre en colère, tandis que l’autre s’est porté de son plein gré au méfait, en se laissant aller à des actes reprochables, uniquement pour contenter le désir qu’il ressent.

XI. C’est en songeant toujours qu’à l’instant même tu peux fort bien sortir de la vie, qu’il faut régler chacune de tes actions et de tes pensées. Quitter la société des hommes n’a rien de bien effrayant[25], s’il y a des Dieux ; car certainement ils ne te jetteront pas dans le mal ; et s’il n’y a pas de Dieux, ou s’ils ne s’occupent point des choses humaines, quel intérêt ai-je à vivre dans un monde qui est vide de Dieu, c’est-à-dire vide de Providence ? Mais certes il y a des Dieux, qui prennent à cœur les choses d’ici-bas. Grâce à eux, il ne dépend absolument que de l’homme de ne pas tomber dans les véritables maux. Et, si en dehors de ces maux véritables, il se rencontre encore quelque mal, la Providence divine a également voulu que nous pussions toujours nous en garantir d’une façon absolue[26]. Or comment ce qui ne rend pas l’homme plus mauvais, pourrait-il rendre la vie de l’homme plus mauvaise ? Ce n’est pas parce que la raison universelle ignorait ce désordre apparent, ou parce que tout en le connaissant elle serait impuissante à le prévenir ou à le corriger, qu’elle l’a laissé subsister. Non, il n’est pas à supposer que ce soit par impuissance ou par inhabileté qu’elle ait commis cette grave erreur de répartir indistinctement aux bons et aux méchants, parmi les hommes, les biens et les maux. Le vrai, c’est que, si la vie et la mort, la gloire et l’obscurité, la peine et le plaisir, la richesse et la pauvreté sont distribuées indifféremment aux bons et aux méchants parmi nous, c’est que toutes ces choses-là ne sont ni belles ni laides[27] ; et par conséquent, elles ne sont non plus ni un bien ni un mal.

XII. Comme tout disparaît[28] en un instant : dans le monde, les personnes ; et dans la durée, les souvenirs qu’elles laissent après elles ! Qu’est-ce que toutes les choses sensibles, et surtout celles qui nous séduisent par le plaisir ou nous épouvantent par la douleur, et dont notre vanité fait tant de bruit ? Comment des objets si frivoles, si méprisables, si décousus, si périssables et si parfaitement morts, pourraient-ils occuper notre intelligence et notre raison[29] ? Que sont même les hommes dont les jugements et les suffrages distribuent la gloire ? Qu’est-ce que mourir[30] ? Si l’on considère la mort en elle-même, et si, par la pensée et l’analyse, on dissipe les vains fantômes qu’on y joint sans raison, que peut-on penser d’elle sinon qu’elle est une simple fonction de la nature[31] ? Mais pour redouter une fonction naturelle, il faut être un véritable enfant. Bien plus, ce n’est pas même là une simple opération que la nature accomplit ; c’est en outre une opération qui lui est éminemment utile. Comment l’homme entre-t-il en rapport avec Dieu[32] ? Par quelle partie de son être ? Et en quoi cette partie de l’homme doit-elle alors se modifier ?

XIII. Est-il rien de plus méprisable[33] que de sortir sans cesse de soi-même pour parcourir tout le cercle des choses, « pour sonder toutes les profondeurs, » comme dit le poëte[34], pour pénétrer à force de conjectures ce qui se passe dans l’âme du prochain, et de ne pas sentir que tout ce qu’il nous faut au monde, c’est de ne penser qu’au seul génie que nous portons en nous[35] et de le servir en toute sincérité ? Or le servir, c’est le conserver pur de toute passion, de toute imprudence, de toute impatience contre ce qui vient ou des Dieux ou des hommes ; car ce qui vient des Dieux est digne de respect à cause de leur sainte puissance ; et ce qui vient des hommes est digne d’affection[36], parce que notre famille est commune[37], et quelquefois aussi est digne d’une certaine pitié, quand le fait est causé par l’ignorance du bien et du mal, cécité qui est égale tout au moins à celle qui nous prive de discerner le blanc et le noir.

XIV. Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans[38], dis-toi bien que l’on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu’on vit ici-bas, et qu’on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu’on perd. À cet égard, la plus longue vie en est tout à fait au même point que la plus courte. Pour tout le monde, le présent, le moment actuel est égal, bien que le passé qu’on laisse en arrière puisse être très-inégal. Ainsi, ce qu’on perd n’est évidemment qu’un instant imperceptible. On ne peut perdre d’aucune façon ni le passé ni l’avenir ; car une chose que nous ne possédons pas, comment pourrait-on nous la ravir ? Voici donc deux considérations qu’il ne faut jamais perdre de vue : la première, que tout en ce monde roule éternellement dans le même cercle, et qu’il n’y a pas la moindre différence à voir toujours des choses pareilles, ou cent ans de suite, ou deux cents ans, et même pendant la durée infinie ; la seconde, que celui qui aie plus vécu et celui qui aura dû mourir le plus prématurément font exactement la même perte[39] ; car ce n’est jamais que du présent qu’on peut être dépouillé, puisqu’il n’y a que le présent seul qu’on possède, et qu’on ne peut pas perdre ce qu’on n’a point.

XV. Que tout soit opinion[40], c’est ce qui ressort avec la dernière évidence des démonstrations de Monime, le Cynique ; et l’utilité de son système n’est pas moins évidente, si l’on sait faire la part de ce qu’il contient de vraiment profond[41].

XVI. L’âme de l’homme ne saurait s’infliger une plus cruelle injure à elle-même que de devenir en quelque sorte un rebut et comme une superfétation de l’univers. Or, prendre jamais en mal quoi que ce soit dans ce qui arrive[42], c’est se révolter contre la nature universelle[43], qui renferme les natures si diverses de tous les êtres. En second lieu, notre âme ne se fait guère moins de tort, quand elle prend un homme en aversion et qu’elle s’emporte contre lui dans l’intention de lui nuire, avec cette passion aveugle des cœurs livrés à la colère. Troisièmement, notre âme se fait injure, quand elle se laisse subjuguer par le plaisir ou par la souffrance ; quatrièmement, quand elle commet quelque mensonge et qu’elle fait ou dit quelque chose qui n’est pas franc ou qui n’est pas exact ; cinquièmement enfin, lorsqu’elle néglige de diriger vers un but précis ses actes ou ses sentiments, et qu’elle les laisse aller à l’aventure et sans suite, tandis que c’est notre devoir de calculer nos moindres actions en les rapportant au but suprême de la vie. Or le but suprême pour des êtres doués de raison[44], c’est de se conformer toujours à la raison, et aux lois de la cité la plus auguste et du plus auguste des gouvernements.

XVII. Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point[45] ; son être est dans un perpétuel écoulement ; ses sensations ne sont que ténèbres. Son corps composé de tant d’éléments est la proie facile de la corruption ; son âme est un ouragan ; son destin est une énigme obscure ; sa gloire un non-sens. En un mot, tout ce qui regarde le corps est un fleuve qui s’écoule ; tout ce qui regarde l’âme n’est que songe et vanité ; la vie est un combat, et le voyage d’un étranger ; et la seule renommée qui nous attende après nous, c’est l’oubli. Qui peut donc nous diriger au milieu de tant d’écueils ? Il n’y a qu’un seul guide, un seul, c’est la philosophie[46]. Et la philosophie, c’est de faire en sorte que le génie qui est en nous[47] reste pur de toute tache et de tout dommage, plus fort que les plaisirs ou les souffrances, n’agissant en quoi que ce soit ni à la légère, ni avec fausseté ou dissimulation, sans aucun besoin de savoir ce qu’un autre fait ou ne fait pas, acceptant les événements de tout ordre et le sort qui lui échoit, comme une émanation de la source d’où il vient lui-même, et par-dessus tout, attendant, d’une humeur douce et sereine, la mort, qu’il prend pour la simple dissolution des éléments dont tout être est composé. Or si, pour les éléments eux-mêmes, ce n’est point un mal quelconque que de changer perpétuellement les uns dans les autres, pourquoi regarder d’un mauvais œil le changement et la dissolution de toutes choses ? Ce changement est conforme aux lois de la nature ; et dans ce que fait la nature, il n’y a jamais rien de mal.

Écrit à Carnuntum[48].

Notes de la traduction de 1876 :

1. Il faut se prémunir. Cette admonition intime peut être bonne pour un homme public, qui doit avoir affaire dans la journée à une multitude de clients ; elle est moins utile dans une condition privée. Mais les conseils de charité et de tolérance qui terminent ce paragraphe peuvent servir à tout le monde ; et il n’est pas un de nous qui n’en puisse profiter aussi bien qu’un empereur. Dans le Sermon sur la Montagne, le Christ fait des recommandations analogues, sans en donner des motifs aussi profonds. Saint Matthieu, ch. v, verset 22 : « Mais moi, je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, sans cause, méritera d’être condamné par le jugement. » Sous une autre forme, la philosophie stoïcienne de Marc-Aurèle exprime la même pensée et les mêmes conseils. Sénèque, avant Marc-Aurèle, avait dit : « Le sage ne sort jamais de chez lui sans se dire : Je rencontrerai beaucoup d’ivrognes, beaucoup de débauchés, beaucoup d’ingrats, beaucoup d’avares, beaucoup de gens agités par les furies de l’ambition…… Il les regardera tous avec la même bienveillance que le médecin regarde ses malades. » De la Colère, liv. II, ch. x. — Bossuet a dit : « Un homme ne peut être étranger à un homme ; et si nous n’avions perverti les inclinations naturelles, il nous serait aisé de sentir que nous nous touchons de bien près. Devant Dieu, il n’y a ni Barbare, ni Grec, ni Romain, ni Scythe. Nous avons tous une même cité dans le ciel et une même société dans la nature. » Sermon sur la Réconciliation.

2. Le principe directeur de tout le reste. Distinction toute spirituelle des deux principes dont notre nature est composée ; le principe supérieur doit commander au principe subordonné, qui est fait pour obéir. La doctrine de Marc-Aurèle est ici très-platonicienne.

3. Dédaigne ce triste amas de chairs. C’est le langage le plus austère de l’ascétisme stoïcien et chrétien.

4. Le principe chef et maître. C’est la raison mise au-dessus du principe vital, et de la matière dont le corps est composé.

5. Tu es vieux. Marc-Aurèle est mort à soixante-deux ans ; et en supposant même qu’il ait écrit ceci dans les dernières années de sa vie, il semble qu’il exagère un peu en parlant de sa vieillesse dans des termes qui la feraient supposer beaucoup plus avancée. Voir plus loin, § 6.

6. Ne souffre plus que ce principe soit jamais esclave. C’est la lutte du principe supérieur contre le principe inférieur qui fait toute la grandeur de l’homme, et qui explique sa destinée morale. Bossuet a dit : « Le devoir essentiel de l’homme, dès là qu’il est capable de raisonner, est de vivre selon la raison et de chercher son auteur ; de peur de lui manquer de reconnaissance, si, faute de le chercher, il l’ignorait. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § 2.

7. Plein de prévoyance. C’est la foi à la Providence, que la raison humaine sent invinciblement, sans pouvoir d’ailleurs se l’expliquer et la comprendre tout entière.

8. L’ordre universel dont tu fais partie. Grande et féconde maxime, que nous oublions trop souvent au milieu de toutes les préoccupations de la vie.

9. La soif désordonnée des livres. Voir plus haut, § 2, le conseil de laisser les livres de côté pour ne songer qu’à la pratique de la vie. Le conseil est excellent ; mais il y a temps pour tout ; et dans sa jeunesse, Marc-Aurèle n’avait pas eu tort de se livrer avec tant d’ardeur à l’étude. Sans ces exercices préalables et sans les maîtres, si justement célébrés par lui dans le livre précédent, il n’eut pas, plus tard, été si sage.

10. De mourir… sans murmures. Forte maxime d’une application très-difficile et très-rare, et que Socrate a sanctionnée de son admirable exemple.

11. Le cœur plein d’une juste reconnaissance envers les Dieux. Il n’y a pas un cœur bien fait qui, en approchant du terme, ne doive partager ces sentiments virils, Bossuet, en parlant de la Providence, a dit : « Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables ; et nous nous appliquerons aujourd’hui à méditer les secrets de cette céleste politique, qui régit toute la nature et qui, enfermant dans son ordre l’instabilité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d’égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers que les grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires. » Sermon sur la Providence. Ailleurs, Bossuet dit encore : « Ainsi, sous le nom de Nature, nous entendons une sagesse profonde, qui développe, avec ordre et selon de justes règles, tous les mouvements que nous voyons. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV.

12. Tu remets de jour en jour cette résolution. Excellents conseils, dont le prix s’accroît avec la durée même de la vie. Plus on s’approche de la mort, plus on doit sentir la nécessité de se recueillir. Bossuet, dans le sermon sur la Mort, prêché devant le Roi, a dit : « C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés et sous mille formes diverses… et je puis dire que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts mêmes. » Sénèque a dit : « Ce jour que vous appréhendez comme le dernier de votre vie est celui de votre naissance pour l’éternité. » Épître ciii, à Lucilius. Puis il ajoute : « Que direz-vous de cette clarté divine quand vous la pénétrerez dans sa source ? »

13. Comme Romain et comme homme. Si la première de ces deux qualités est particulière, l’autre est générale ; et les conseils qui suivent s’adressent à tout le monde. Il n’est pas interdit de chercher dans l’idée de la patrie un nouvel aiguillon pour bien faire ; mais la nature humaine comprise dans toute son étendue y suffit ; et les devoirs de l’homme sont encore les plus universels de tous. Ceux du citoyen ne viennent qu’en seconde ligne, à la fois comme plus étroits, et moins désintéressés.

14. De quel petit nombre de préceptes on a besoin. Simplifier sans cesse sa vie en la purifiant sans cesse, c’est un des préceptes les plus clairs et les plus utiles de la sagesse. La pratique même des choses y mène directement pour peu qu’on sache s’observer franchement soi-même ; on se détache petit à petit avant de tomber ; et la chute dernière, en nous isolant de tout, nous isole de bien peu de choses.

15. Ô mon âme. Voilà un des rares mouvements d’éloquence pathétique que se soit permis Marc-Aurèle ; et c’est pour se faire un reproche à lui-même qu’il se permet celui-ci.

16. Voilà que la tienne est déjà presque achevée. Voir plus haut, § 2. Il est probable que Marc-Aurèle sentait déjà sa fin prochaine quand il écrivait ceci. Bossuet, Serm. sur la Mort : « Je veux dire que notre esprit s’étendant par de grands efforts sur des choses fort éloignées, et parcourant, pour ainsi dire, le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plus près que nous consumons notre vie, toujours ignorants de ce qui nous touche, et non-seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes… Il n’est rien de plus nécessaire que de recueillir en nous-mêmes toutes ces pensées qui s’égarent. »

17. Ne plaçant jamais ton bonheur que dans l’âme des autres. Réflexion profonde, dont la vérité est aussi évidente que la pratique en est difficile.

18. Voici bientôt le moment. Ceci confirme ce que Marc-Aurèle a déjà dit plus haut, §§ 6 et 2. C’est aussi une preuve de plus que ces réflexions que l’Empereur s’adresse à lui-même, ont été écrites dans les derniers temps de sa vie. Il a toute la maturité qu’exige la sagesse.

19. L’autre carrière. On peut entendre cette expression de deux manières. La plus naturelle et la plus simple, c’est de la rapporter à l’autre vie. Mais elle peut signifier aussi une autre méthode de vie, qui consiste à rentrer en soi après en être constamment sorti sous les provocations et les entraînements du dehors. C’est la réflexion substituée à la pratique instinctive ; c’est la contemplation de la vie intérieure remplaçant le trouble du monde des affaires et des intérêts. La fin de ce paragraphe peut faire croire que cette seconde interprétation est la véritable ; et le paragraphe suivant la fortifie encore.

20. L’âme d’un autre. Cette réflexion fait suite à la fin de la précédente et la complète. Ce qui se passe dans l’âme des autres, même quand ces autres nous sont chers, ne nous touche qu’indirectement, et n’a, sur nous, qu’une influence relative ; au contraire, ce qui se passe dans notre âme a la plus haute importance pour nous ; et nous n’y regardons presque jamais. C’est à peine si l’on y songe quand la vie est près de s’éteindre.

21. Dans le malheur. Il faut comprendre ce mot dans un sens plus large que le sens ordinaire. C’est surtout le mal que le sage veut éviter ; et Marc-Aurèle ne semble pas avoir jamais été très-préoccupé de l’idée du bonheur. C’est la vertu seule qu’il a recherchée.

22. La nature de l’ensemble des choses. C’est en effet une pensée aussi juste que profonde, sagement recommandée à l’homme, de toujours considérer sa fonction dans le monde qu’il habite, dans l’univers dont il fait partie. C’est le mettre à sa vraie place ; et, à cet égard, le Stoïcisme a été plus pratique que tout ce qui l’a suivi. On a trop insisté, plus tard, sur le néant de l’homme, ou même aussi sur sa grandeur. L’homme n’est ni un atome imperceptible ni un géant. Il est ce qu’il est, faisant partie d’un tout qu’il doit s’efforcer de comprendre ; et puisque ce tout est soumis à un ordre que l’homme observe et admire, son devoir est de prendre sa part de l’ordre universel et de ne pas le troubler, même dans la mesure restreinte où par son libre arbitre il peut sortir du système prodigieux qu’il n’a point fait.

23. Comme conséquence nécessaire. C’est là tout le problème, qui consiste à bien distinguer ce que l’ordre exige. Ce problème d’ailleurs n’est rendu difficile que par les vices qui peuvent dégrader notre âme.

24. Théophraste. Marc-Aurèle n’indique pas l’ouvrage de Théophraste où cette pensée était développée ; elle est fort juste ; car il n’est pas de législation pénale qui n’ait fait et qui n’applique cette distinction. Il n’y a délit complet que là où il y a intention. D’ailleurs, Marc-Aurèle, en se rangeant à la doctrine de Théophraste, qu’il approuve, s’éloigne de celle de quelques Stoïciens exagérés, qui déclaraient que toutes les fautes sont égales. C’était un de leurs paradoxes favoris et un des plus étranges, quoiqu’il découlât très-logiquement de leurs principes. Il est probable que Marc-Aurèle reproduit ici presque textuellement un passage de Théophraste.

25. N’a rien de bien effrayant. C’est la pensée de Socrate dans l’Apologie et dans le Phédon, pp. 117 et suiv., et pp. 314 et suiv. de la traduction de M. V. Cousin. Voir aussi plus loin, liv. III, § 3. Si la mort est lui sommeil éternel et un anéantissement, elle n’est rien. Si l’âme est immortelle, elle trouve des Dieux justes dans l’autre vie.

26. Nous en garantir d’une façon absolue. Par le libre arbitre, que Dieu nous a accordé, et par la pratique du bien qu’il nous a permise.

27. Toutes ces choses-là ne sont ni belles ni laides. Forte maxime, empruntée au Platonisme, très-vraie, mais qui n’est à l’usage que des âmes les plus vigoureuses et les plus désintéressées. La distinction des vrais et des faux biens suffit à régler, comme il convient, toute la conduite de la vie. Mais combien d’hommes sont-ils capables de la faire ? Un empereur romain, pour arriver à la reconnaître aussi franchement, avait dû, sans doute, résister à bien des tentations, que les conditions privées rendent plus surmontables.

28. Comme tout disparaît. Sentiment vrai et profond du néant de l’homme.

29. Notre intelligence et notre raison. C’est à notre sensibilité que s’adressent surtout les choses ordinaires de la vie, et si nous étions davantage en garde contre nous-mêmes, nos sens nous séduiraient moins souvent et moins grossièrement.

30. Qu’est-ce que mourir ? Grande et éternelle question, que la philosophie et la religion se posent et qui est toujours à résoudre. Le Christianisme a sur ce problème essentiel une solution puisée dans la Bible, et qui remonte jusqu’au Paradis terrestre. Le Platonisme a aussi la sienne, qui se fonde surtout sur l’éternité de l’âme, prouvée par la réminiscence.

31. Une simple fonction de la nature. Le vulgaire peut se plaindre de la mort, comme il se plaint de la vie elle-même. Je ne crois pas qu’on puisse citer un sage qui se soit plaint de l’une ou de l’autre. Mais il est encore plus difficile de les comprendre que de s’y résigner.

32. Comment l’homme entre-t-il en rapport avec Dieu ? Il est clair d’après toutes les pensées qui précèdent que Marc-Aurèle ne peut songer ici qu’aux suites de la mort. Il ne semble pas avoir le moindre doute sur l’immortalité de l’âme, bien qu’il ne voie pas précisément par quelle partie de son être l’homme peut entrer en communication avec l’être infini, dont il tient tout, son existence, sa grandeur et aussi son infirmité. Bossuet a dit : « C’est donc là mon exercice, c’est là ma vie, c’est là ma perfection et tout ensemble ma béatitude, de connaître et d’aimer celui qui m’a fait. Par là je reconnais que tout néant que je suis moi-même devant Dieu, je suis fait toutefois à son image, puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui, c’est-à-dire dans lui-même, et dans de semblables opérations, c’est-à-dire en connaissant et en aimant. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § 10.

33. Est-il rien de plus méprisable. Toutes ces réflexions de Marc-Aurèle sur l’infirmité de l’homme, qui est poussé à sortir sans cesse de lui-même, ont déjà le ton de tristesse majestueuse et de grandeur que prendra plus tard notre Pascal, au nom de la foi chrétienne, ou plus simplement peut-être au nom de sa propre nature. « Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être. Nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. » Pensées, article 2, p. 23, édition Havet. Socrate, par une réflexion tout à fait analogue à celle de Marc-Aurèle, disait : « J’en suis encore à accomplir le précepte de l’oracle de Delphes, Connais-toi toi-même ; et quand on en est là, je trouve bien plaisant qu’on ait du temps de reste pour les choses étrangères… Je m’occupe non de ces choses indifférentes, mais de moi-même. Je tâche de démêler si je suis en effet un monstre plus compliqué et plus furieux que Typhon lui-même, ou un être plus doux et plus simple qui porte l’empreinte d’une nature noble et divine. » Phèdre, p. 9, traduction de M. V. Cousin.

34. Comme dit le poëte. C’est Pindare, à ce qu’on suppose ; mais je ne saurais dire où précisément.

35. Au seul génie que nous portons en nous. C’est la pensée de Socrate, qui vient d’être citée. Voir aussi plus bas, § 17.

36. Ce qui vient des hommes est digne d’affection, c’est le Caritas generis humani de Cicéron, sons une autre forme.

37. Notre famille est commune. C’est la fraternité humaine, grande et féconde idée, que le Stoïcisme avait développée en l’empruntant à Socrate et à Platon. Bossuet a dit : « Je dois aussi aimer, pour l’amour de Dieu, ceux à qui il a donné une âme semblable à la mienne, et qu’il a faits comme moi capables de le connaître et de l’aimer ; car le lien de la société le plus étroit qui puisse être entre les hommes, c’est qu’ils peuvent tous en commun posséder le même bien, qui est Dieu. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. iv, § 12.

38. Quand même tu aurais à vivre trois mille ans. Toute cette réflexion est très-profonde ; et elle semble parfaitement originale. Pascal a dit : « Nous ne nous tenons jamais au présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt. Si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient ! » Pensées, article 3, p. 38, édit. Havet.

39. Font exactement la même perte. En ce sens que l’un et l’autre ne perdent que l’instant présent, et qu’en regard de l’infini de l’éternité, la longueur de la vie humaine ou sa brièveté sont un égal néant. Mais comparativement de l’un à l’autre, la perte n’est pas la même ; et le deuil qui accompagne certaines morts le prouve bien. La société ne perd pas grand’chose dans un enfant ; elle peut perdre immensément par la mort d’un homme de génie, capable de bien des services encore après tous ceux qu’il aurait déjà rendus.

40. Que tout soit opinion. Cette expression est un peu vague, et elle peut présenter plusieurs sens. Nous pourrions mieux savoir quel est le véritable, si nous avions les ouvrages de Monime, le Cynique ; mais on ne le connaît que par quelques passages fort courts de Sextus Empiricus, Adversus mathematicos, liv. VII, §§ 48, 67, 88, et liv. VIII, § 5. Par Opinion, faut-il entendre ici ce que Pascal appelle Imagination, quand il dit : « Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plait à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature… Qui dispense la réputation ? Qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, si ce n’est cette faculté imaginante ? Toutes les richesses de la terre sont insuffisantes sans son consentement. » Pensées, article 3, pp. 31 et 32, édit. Havet.

41. La part de ce qu’il contient de vraiment profond. C’est là, en effet, toute la difficulté. Sénèque a dit : « Considérez bien toutes les choses dont la perte nous tire des larmes et nous trouble le sens ; vous trouverez que ce qui nous afflige n’est pas tant ce que nous perdons que ce que nous croyons avoir perdu. Personne ne sent la perte que dans son imagination (opinionem). Celui qui se possède ne peut rien perdre ; mais il y en a bien peu qui sachent se posséder. » Épître XLII, à Lucilius.

42. Prendre jamais en mal quoi que ce soit dans ce qui arrive. Voilà l’optimisme dans toute son énergie pratique. Ce n’est pas le quiétisme ; c’est une confiance réfléchie dans la bonté et la puissance de Dieu.

43. C’est se révolter contre la nature universelle. Voir plus haut, §§ 3 et 9.

44. Le but suprême pour des êtres doués de raison. C’est le devoir, qui se confond avec l’obéissance aux lois qui régissent le monde, « La cité la plus auguste et le plus auguste des gouvernements, » comme le dit si bien Marc-Aurèle. Sénèque a dit : « Je consens plutôt que je n’obéis à la volonté de Dieu ; je le suis de bon cœur et non point par force. Il ne m’arrivera jamais rien que je reçoive avec un visage triste et renfrogné. » Épître XCVI, à Lucilius. — « Il est bon de souffrir ce qu’on ne saurait corriger et de suivre sans murmures les ordres de Dieu, qui est auteur de tous les événements. » Épître CVII. — « Dieu, qui est notre père commun, a mis proche de nous tout ce qui pourrait nous servir pour notre bien. » Épître CX. — Bossuet a dit : « La nature humaine connaît des vérités éternelles ; et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change, puisque son génie est de rappeler les changements à des règles immuables. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 6. — Ailleurs, Bossuet ajoute : « Est-on moins libre pour obéir à la raison et à la raison souveraine, c’est-à-dire à Dieu ? N’est-ce pas au contraire une dépendance vraiment heureuse, qui, nous assujettissant à Dieu seul, nous rend maîtres de nous-mêmes et de toutes choses ? » Sermon pour la Véture d’une postulante Bernardine.

45. Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point. Ces pensées ont la grandeur de Pascal, sans en avoir l’incurable tristesse. Voir plus loin, liv. III, § x.

46. Un seul guide, un seul, c’est la philosophie. Magnifique et juste éloge de la philosophie, bien placé dans la bouche d’un tel élève. Sénèque a dit : « Voulez-vous savoir ce que la philosophie promet à tout le genre humain ? De bons avis.» Épître xlviii, à Lucilius.

47. Le génie qui est en nous. Voir plus haut, § 13.

48. Écrit à Carnuntum. Dans la Pannonie supérieure, un peu à l’Est de Vienne et sur le Danube. Il paraît que cette ville avait été fondée par une colonie de Carnutes, venus de la Gaule ; elle devint après Marc-Aurèle un municipe romain. Il y résida longtemps pour ses préparatifs militaires contre les barbares de ces contrées. On a vu plus haut que le premier livre des réflexions intimes de Marc-Aurèle avait été écrit chez les Quades, au bord du Gran. Le second est écrit dans les mêmes contrées et aussi dans les mêmes conditions. On peut remarquer qu’à quinze ou seize cents ans de distance, ce fut à peu près dans le même pays et dans un quartier d’hiver, que Descartes conçut le projet de sa Méthode, pas très-loin des lieux où Marc-Aurèle avait écrit : « J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres, qui ne sont pas encore finies, m’avait rappelé, etc. » Discours de la méthode, 2e partie, p. 132, édit. de M. V. Cousin. Il est regrettable que Marc-Aurèle n’ait pas daté tous les livres de ses Pensées, comme il a daté les deux premiers. Autant qu’on en peut juger d’après le récit, d’ailleurs très-confus, de Capitolin, l’Empereur dut faire au moins deux expéditions en Germanie, et contre les Quades sur les bords du Danube. On peut croire que c’est dans la dernière de ces expéditions qu’il écrivit ses Pensées, c’est-à-dire vers l’an 178 ou 179 après Jésus-Christ.

Livre III

I. Ce n’est pas le tout de se dire que chaque jour la vie se perd, et que ce qui nous en reste diminue sans cesse ; il faut aussi se répéter que l’existence fût-elle beaucoup plus longue, nous ne sommes jamais sûrs que notre esprit demeurera jusqu’au bout également capable de bien comprendre la vérité[1], et de s’élever à ces hautes spéculations qui nous conduisent à la connaissance des choses divines et humaines. Ne se peut-il pas, en effet, qu’on tombe en un commencement de démence, sans que pour cela la respiration, la nutrition, l’imagination, les désirs et toutes les autres facultés de même ordre, viennent à défaillir en nous ? Mais jouir pleinement de soi, mesurer exactement le nombre et l’espèce de tous ses devoirs, être en état de préciser le moment où l’on doit s’éconduire soi-même de la vie[2], et tant d’autres actes qui, comme ceux-là, exigent la raison la plus éprouvée par des luttes antérieures, ce sont là des puissances qui s’éteignent prématurément en nous. Ainsi donc, voilà des motifs de se hâter[3], non pas seulement parce qu’à chaque instant nous nous rapprochons de la mort, mais de plus, parce que la conception des choses et leur enchaînement peuvent nous échapper avant la vie même.

II. Il est d’autres considérations analogues[4] qu’il ne faut pas davantage perdre de vue. Ainsi, les objets acquièrent je ne sais quelle grâce et quel attrait par les accidents mêmes qui leur surviennent. Par exemple, le pain, quand il cuit, crève sur quelques points ; et il se trouve cependant que les trous qui se forment et qui sont réellement des fautes dans l’art et le dessein de la boulangerie, présentent une certaine convenance et stimulent en nous l’appétit des aliments. C’est de même encore que les figues se fendent quand elles sont tout à fait à point, et que, dans les olives qui sont mûres, ce goût, qui annonce l’approche de la décomposition, ajoute au fruit une saveur toute particulière. De même encore, les épis penchant vers le sol, le fier sourcil du lion, l’écume ruisselant de la gueule des sangliers, et tant d’autres choses qui, si on les regarde en soi, sont fort loin d’être belles, contribuent néanmoins à donner aux êtres un nouveau charme qui nous ravit. Concluons donc[5] que, si quelqu’un avait la passion d’étudier les phénomènes de l’univers, et les comprenait plus profondément qu’on ne le fait d’ordinaire, il ne trouverait pas une seule chose, pour ainsi dire, qui n’offrît un agrément spécial dans ses rapports avec l’ensemble, même parmi les phénomènes qui ne sont que des conséquences tout à fait secondaires. S’il considérait à ce point de vue les bêtes les plus féroces, ouvrant leurs gueules toutes béantes, il ne s’y plairait pas moins qu’à ces imitations sorties de la main des peintres et des sculpteurs. Ses regards intelligents ne manqueraient pas de découvrir dans les traits d’une vieille femme ou d’un vieillard[6] une grâce et une beauté secrètes, qui rappelleraient les charmes de l’enfance. Mais tout le monde n’est pas fait pour pénétrer ces mystères ; et ces jouissances sont réservées exclusivement au sage, qui se familiarise avec la nature et avec ses œuvres[7].

III. Après avoir guéri bien des malades, Hippocrate est mort, lui aussi, atteint par la maladie. Les Chaldéens, après avoir prédit le trépas de tant de gens, n’ont pu échapper plus que d’autres aux prises de la destinée. Alexandre, Pompée, Caïus-César, après avoir tant de fois ruiné de fond en comble des cités entières, après avoir massacré un nombre incalculable de cavaliers et de fantassins en bataille rangée, ont dû à leur tour aussi sortir un jour de la vie. Héraclite, après avoir tant disserté sur l’embrasement du monde[8] détruit par le feu, est mort d’hydropisie et couvert de bouse de vache[9]. La vermine a fait mourir Démocrite[10] ; une vermine d’une autre espèce[11] a tué Socrate. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Le voici : Tu t’es embarqué sur un navire ; tu as navigué ; tu es parvenu au port ; débarque. Si c’est dans une autre vie que tu abordes, rien au monde n’est vide des Dieux[12], et tu les trouveras là tout aussi bien qu’ailleurs. Si, au contraire, tu dois tomber alors dans une insensibilité absolue, te voilà délivré des souffrances et des plaisirs, et tu n’as plus à te soumettre servilement à cette enveloppe matérielle, d’autant plus vile que son esclave lui est absolument supérieur ; car d’un côté, c’est l’intelligence et le génie ; de l’autre, la terre et la fange.

IV. Ne consume pas le peu qui te reste de vie[13] en des pensées qui ne concernent que les autres, à moins que ce que tu fais ne se rapporte à l’intérêt commun ; car alors tu manques à un autre devoir, quand tu penses, par exemple, à ce que fait telle personne et aux motifs qu’elle peut avoir ; quand tu penses à ce qu’elle dit, à ce qu’elle médite, ou à ce qu’elle entreprend, et que tu te laisses aller à tant d’autres détails qui te détournent de cultiver le principe directeur[14] que tu portes en toi. Ainsi donc, tu dois éviter, dans l’enchaînement successif de tes pensées, tout ce qui est désordonné, tout ce qui est sans but, à plus forte raison encore tout ce qui est inutile et immoral. L’habitude qu’il faut prendre, c’est de ne penser jamais[15] qu’à des choses telles que si l’on te demandait tout à coup : « À quoi penses-tu ? », tu pusses immédiatement répondre en toute franchise : « Voici à quoi je pense. » Il faut qu’on voie à l’instant même, sans l’ombre d’un doute, que tous tes sentiments sont droits et bienveillants, comme il convient à un être destiné à vivre en société, qui ne songe point aux plaisirs et aux illusions de la jouissance, à quelque rivalité, à quelque vengeance, à quelque soupçon ; en un mot, qui ne songe à aucune de ces pensées dont on rougirait de faire l’aveu, s’il fallait convenir qu’on les a dans le cœur. Quand l’homme a pratiqué cette règle, sans rien négliger désormais pour compter entre tout ce qu’il y a de mieux au monde, il devient, on peut dire, le ministre et l’agent des Dieux[16], en s’appuyant sur le principe inébranlable qu’il porte au dedans de lui, et qui met l’homme à l’abri des souillures de la volupté, qui le rend invulnérable à toute souffrance, insensible à tout outrage, inaccessible à toute perversité, qui en fait l’athlète de la plus noble des luttes[17], de la lutte où l’on est vainqueur de toute passion, qui trempe l’homme profondément dans la justice[18], qui le dispose à aimer de toutes les forces de son âme tout ce qui lui arrive et lui échoit en partage, à ne s’occuper que bien rarement, et jamais sans une nécessité pressante d’intérêt commun, de ce que dit un autre[19], de ce qu’il fait et de ce qu’il pense. Les seules affaires, en effet, dont il s’occupe, ce sont les siennes ; il réfléchit perpétuellement à la part qui lui a été faite dans le vaste écheveau de l’univers, y trouvant des choses excellentes, et croyant d’une foi absolue que celles qu’il ne connaît pas doivent être non moins bonnes ; car la part dévolue à chacun de nous, si elle est enveloppée dans l’ensemble des choses, en enveloppe aussi un bien grand nombre. Puis, il se souvient que, si tous les êtres doués de raison ne forment qu’une seule famille, et s’il est conforme à la vraie nature de l’homme d’aimer tous les hommes en général[20], il ne faut pas, quant au jugement qui est à porter sur les choses, tenir compte de celui de tous les hommes sans exception ; mais il faut regarder uniquement à l’opinion de ceux[21] qui savent vivre conformément à la nature[22]. Pour tous ceux qui ne vivent point de cette manière-là, on n’a qu’à voir ce qu’ils sont dans leur intérieur ou hors de chez eux, ce qu’ils sont le jour et la nuit, et ce que sont les sociétés dégradées qu’ils fréquentent. On n’a donc pas à faire le moindre état de la louange de pareilles gens[23], qui ne savent pas même se plaire à leurs propres yeux.

Prawa i pochodzenie

Pełny tekst dwunastu ksiąg i przypisy przekładu z 1876 roku, opublikowanego w Paryżu przez Germer-Baillière. Tekst Marka Aureliusza i przekład Jules’a Barthélemy-Saint-Hilaire’a, zmarłego w 1895 roku, są w domenie publicznej we Francji. Transkrypcja Wikisource jest ponownie wykorzystywana z uznaniem autorstwa; ewentualne chronione wkłady pozostają objęte CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Dostosowano jedynie podział na wiersze i sposób prezentacji. Źródła, odsyłacze do wersji i informacje zachowano w /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Sprawdzono 28 października 2026; przepisy mogą się różnić poza Francją.

Tekst historyczny w domenie publicznej we Francji. Transkrypcja Wikisource: uznanie autorstwa i CC BY-SA 4.0 w stosownych przypadkach.

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