Pensées pour moi-même
Texte / traduction : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Édition : 1876
Ces textes historiques peuvent employer une orthographe ou un vocabulaire anciens. L’édition d’origine est conservée : il ne s’agit pas d’une nouvelle traduction.
Source et éditionLivre X (suite)
101. De même qu’un feu qui brille. Voir plus haut, liv. IV, § 1.
102. Simple… bon. Deux qualités qui résument en quelque sorte toutes les autres.
103. Tout cela ne dépend que de toi. C’est un des axiomes de l’école stoïcienne, et, parmi toutes les philosophies, il n’en est pas une qui ait affirmé plus énergiquement le libre arbitre de l’homme.
104. Qui pourrait, en effet, t’empêcher. Si ce n’est toi-même.
105. Te résoudre à ne pas continuer de vivre. Il semble bien que Marc-Aurèle veut ici parler de suicide ; mais l’idée de cette extrémité, quoique permise et recommandée en certains cas par le Stoïcisme, ne semble pas applicable dans ce passage, puisque plus haut Marc-Aurèle vient d’affirmer qu’il ne dépend que de nous d’acquérir les vertus qui nous manquent, et qu’il l’affirmera énergiquement dans le paragraphe qui suit. Il est donc probable que Marc-Aurèle ne veut pas dire autre chose, si ce n’est qu’il vaut mieux ne pas vivre que de vivre dans le vice et le crime. Les manuscrits n’offrent, d’ailleurs, aucune variante qui autorise à modifier la nuance de la pensée.
106. Qu’y a-t-il de mieux à faire ou à dire. L’homme n’est pas tenu à davantage ; mais c’est là tout son devoir ; et c’est en ce sens que l’Évangile a dit : « Paix aux hommes de bonne volonté. »
107. Toujours et partout il est possible de s’y conformer. Grâce au libre arbitre, qui est tout à la fois la grandeur et la faiblesse de l’homme, selon qu’il s’attache au bien ou qu’il en dévie.
108. Tant d’autres choses qui n’obéissent qu’à la nature. C’est là pour l’homme une glorieuse exception ; il n’obéit qu’à la raison.
109. Une âme qui n’est pas douée de raison. Celle des bêtes, par exemple.
110. Se frayer leur route. Aux risques et périls du corps, qui peut d’ailleurs périr, s’il le faut, pour le salut de l’âme.
111. Périr. Moralement.
112. L’homme n’en devient que meilleur. Heureuses les âmes qui ont pu faire cette virile expérience !
113. Ces prétendus revers. Qui sont les seuls que le vulgaire comprenne, parce qu’il ignore les déchéances morales et ne les sent pas.
114. Ne blesse point non plus ni la cité, ni le citoyen. Voir plus haut, § 6, et liv. V, § 22.
115. Une fois qu’on a mordu. La tournure du texte est encore plus vive : « Une fois qu’on a été mordu par les vrais principes. » C’est là ce qui fait l’immense supériorité des grandes doctrines morales, comme le Platonisme et le Stoïcisme. Ce sont de vraies religions ; elles règlent la conduite de l’homme, et mordent sur lui.
116. Le vent les jette à terre. Iliade, chant VI, vers 147 et suivants.
117. Des feuilles que tes enfants. C’est, sans doute, pour Marc-Aurèle un souvenir des enfants qu’il avait perdus. Cette image, si mélancolique et si naturelle, remonte donc jusqu’à Homère. Elle a été répétée mille fois, et elle le sera sans cesse.
118. Comme si elles devaient être éternelles. C’est, en effet, sur les choses éternelles qu’il faut mesurer les choses d’ici-bas.
119. Encore un peu… Ces réflexions, toutes tristes qu’elles sont, n’en ont pas moins une profonde vérité. Sénèque a dit : « L’homme ne paraît jamais plus divin que lorsqu’il songe qu’il est né pour mourir, et que son corps n’est qu’une hôtellerie qu’il doit quitter aussitôt qu’il est à charge à son hôte. » Épître CXX, à Lucilius. Bossuet a dit aussi, se rappelant, sans doute, Homère comme le fait Marc-Aurèle : « Il me semble que je vois un arbre battu des vents ; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les unes résistent plus ; les autres, moins. Que s’il y en a qui échappent de l’orage, toujours l’hiver viendra qui les flétrira et les fera tomber. Ou, comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues ; et lorsqu’il croit avoir évité tous les périls, après avoir duré longtemps, un flot le pousse contre un écueil et le brise. » Sermon sur la Mort.
120. C’est du vert que je veux voir. Ainsi, dès le temps de Marc-Aurèle, on avait remarqué que la couleur du vert est celle qui fatigue le moins la vue. L’observation était assez facile, puisque la nature a répandu presque partout la couleur verte par le règne végétal. Aujourd’hui, cette observation est banale. Il y a vingt siècles, elle l’était moins.
121. « Que mes enfants vivent ». Ce n’est pas que Marc-Aurèle entende blâmer la tendresse paternelle ; mais il ne veut pas qu’elle aille jusqu’à la révolte contre les décrets de la Providence. Voir plus haut, liv. IX, § 40.
122. Il n’est personne qui soit assez heureux. Cette réflexion est sans doute toute personnelle, et Marc-Aurèle avait dû sentir plus d’une fois autour de lui l’embarras que sa vertu causait à tous ceux qui l’approchaient. Il n’y met point, d’ailleurs, d’amertume ; et, au fond, il plaint ceux qui ne cherchent pas le bien aussi sincèrement que lui ; voilà tout. L’observation peut être généralisée ; et il n’est pas besoin d’être empereur pour que la mort de l’un soulage toujours quelque autre dans une certaine mesure.
123. Au fond du cœur, il nous désapprouvait. Thraséas n’avait pas commis d’autre crime pour que Néron le fit mourir ; le tyran voulait se débarrasser d’un silence accusateur.
124. Montrer moins de bienveillance. Le sentiment est admirable, et il tempère ce que peut avoir de douloureux cette analyse du cœur humain.
125. C’est la nature… En d’autres termes, la Providence. L’argument est décisif dans la doctrine stoïcienne.
126. Autant que possible… La pensée de ce paragraphe n’est pas assez claire. Le texte, d’ailleurs, n’offre aucune difficulté ; et c’est seulement une explication un peu plus développée qui manque dans ce passage. Au fond, Marc-Aurèle conseille de s’examiner soi-même avant de juger autrui, et de se demander ce qu’on aurait fait à la place de celui qu’on voit agir sous ses yeux.
127. Le principe qui met tes fibres en mouvement. En d’autres termes, l’âme et la volonté.
128. C’est l’homme. Distinct de l’organisation matérielle qui lui a été donnée. Ce sont les deux principes dont notre nature se compose, que la conscience nous atteste, et que le Platonisme avait déjà assez nettement distingués.
129. Sans la cause… L’âme et le libre arbitre.
130. En provoque ou en arrête le mouvement. Le spiritualisme de Marc-Aurèle apparaît ici dans toute sa netteté et avec la dernière précision. Sur ce point, la doctrine stoïcienne n’a jamais été douteuse, et, en attribuant au libre arbitre une telle puissance et une telle supériorité, elle n’a fait que continuer le Platonisme et toute l’école socratique. Croire à l’unité de l’homme, est une erreur que les modernes peuvent commettre, mais que n’a jamais commise la sage antiquité ; Épicure lui-même n’y est pas tombé.
Livre XI
I. Voici les facultés propres de l’âme raisonnable[1] : elle se voit elle-même ; elle s’analyse ; elle fait d’elle ce qu’elle veut ; elle cueille le fruit qu’elle porte, tandis que les fruits des plantes ou les produits analogues des animaux sont recueillis par des mains étrangères ; enfin l’âme atteint toujours le but qu’elle poursuivait, à quelque moment que survienne la fin de l’existence. À cet égard, il n’en est pas pour elle comme il en est de la danse, comme il en est d’une pièce de théâtre[2] et de représentations pareilles, où le moindre détail qui vient à manquer suffit pour déranger tout l’ensemble. L’âme, au contraire, dans une partie quelconque de temps, et en quelque lieu qu’elle soit surprise par la mort, a toujours rempli l’objet qu’elle se proposait ; et, comme il n’y manque rien, elle peut toujours se dire : « Je possède, et je retiens ce qui est bien à moi. »
L’âme a encore cette faculté de pouvoir embrasser le monde entier[3], y compris le vide qui entoure le monde, et la forme qu’il a reçue ; elle peut s’étendre aussi dans l’infinité de la durée ; elle observe et elle conçoit la régénération périodique de toutes choses[4] ; elle comprend que ceux qui nous succéderont ne verront rien de nouveau[5], de même que ceux qui nous ont précédés n’ont rien vu de plus que nous ; et qu’en un certain sens, il suffit d’avoir vécu une quarantaine d’années, quelque intelligence qu’on ait d’ailleurs, pour connaître, par une assimilation facile, et tout ce qui a été et tout ce qui sera.
Enfin, une dernière faculté propre à l’âme raisonnable, c’est d’aimer le prochain[6], c’est d’être faite pour la vérité et pour le respect, et de ne rien mettre au monde au-dessus d’elle-même, privilége qui n’appartient qu’à elle, ni au-dessus de la loi. Ainsi, la droite raison s’accorde sur tous les points avec la raison de justice[7].
II. Tu tiendrais bien peu de compte d’un chant délicieux, d’une danse élégante, ou de tous les exercices du pancrace, si tu décomposais cette voix harmonieuse[8] en chacun des sons successifs qu’elle a produits ; et si, à chacun d’eux pris isolément, tu te demandais s’ils te charment encore ; car ton sentiment serait bien retourné par cette épreuve. Même effet pour la danse, si tu la décomposais en chaque mouvement, en chaque attitude ; et de même aussi, pour les exercices gymnastiques. Ainsi donc, et d’une manière générale, sauf la vertu[9] et tout ce qui vient d’elle, tu dois courir sur les détails, et, en les divisant, arriver à en faire bien peu de cas. Tu peux appliquer cette même règle à la vie tout entière[10].
III. Que doit être l’âme[11] qui sait être toute prête au moment où, nécessairement délivré du corps, notre être doit enfin s’éteindre, ou se disperser, ou subsister éternellement ? Quand je dis que l’âme est prête, j’entends que cette fermeté doit venir de notre propre jugement, et sans être la suite d’une injonction étrangère, comme pour les Chrétiens[12] ; il faut que ce soit un acte réfléchi, grave et assez sérieux pour provoquer l’imitation et la foi des autres, sans aucune prétention dramatique.
IV. Ai-je fait une chose utile à la communauté[13] ? Si oui, je me suis rendu service à moi-même. Arrange-toi pour avoir toujours cette conviction présente à l’esprit, et ne cesse jamais de te conduire en conséquence[14].
V. Quelle est ta profession[15] ? D’être homme de bien. Mais comment atteindre sûrement ce but, si ce n’est avec l’aide de ces nobles études[16], qui s’appliquent tout ensemble à la nature de l’univers entier et à la condition particulière de l’homme ?
VI. Le premier objet que la tragédie se soit proposé[17], en nous mettant sous les yeux les événements de la vie, ce fut de nous rappeler que ces événements sont bien en effet dans la nature tels que la scène nous les montre, et que ce qui nous charme au théâtre ne doit pas nous accabler sur une scène plus grande[18]. C’est qu’en réalité les choses doivent nécessairement se passer ainsi ; et que ceux-là même les subissent comme les autres qui s’écrient le plus fort : « Hélas ! Cithéron[19] ! ô Cithéron ! » Les poëtes tragiques ont parfois des sentences bien justes, celle-ci, par exemple :
« Si les Dieux m’ont frappé mes deux enfants et moi, « C’est qu’ils ont leur raison pour cette rude loi[20]. »
Et cette autre :
« À quoi bon s’emporter jamais contre les choses ? »
Et cette autre encore :
« Nos jours sont moissonnés, ainsi que des épis. »
Et une foule d’autres maximes qui valent autant que celles-là[21].
Après la tragédie, fut inventée la comédie ancienne, qui ne laissa pas de contribuer à l’instruction des hommes[22] par sa franchise, et de rabattre les vanités par la rudesse même de ses critiques. Aussi Diogène[23] lui fit-il quelques emprunts. À la comédie ancienne, succéda la comédie moyenne, et enfin la nouvelle, qui, peu à peu, dégénéra jusqu’à ne plus rechercher que l’art de la pure imitation. Réfléchis à ces détails ; car il faut reconnaître que, dans tous ces poëtes, il y a plus d’une bonne chose[24]. Mais, au fond, quel est le véritable but que s’est proposé[25] tout ce développement de la poésie et de l’art dramatique ?
VII. Que tu dois voir clairement qu’il n’est pas, dans la vie, de meilleure route à suivre pour être philosophe que celle que tu suis maintenant[26] !
VIII. Un rameau qui est détaché du rameau voisin[27] ne peut pas ne pas être détaché de l’arbre tout entier. Tel est l’homme qui, en se séparant d’un seul autre homme, s’est détaché en même temps de la communauté entière. C’est une main étrangère qui coupe la branche, tandis que c’est l’homme qui se sépare lui-même de son prochain, qu’il déteste et qu’il fuit, sans se douter que, du même coup, il se retranche lui-même de toute la cité. Cependant Jupiter[28], qui a constitué l’association des hommes entre eux, nous a octroyé ce précieux don, à savoir que nous pouvons nous rattacher de nouveau[29] à notre voisin et redevenir encore une partie intégrante de l’ensemble. Mais, si cette séparation se répète souvent, elle rend, pour le membre qui s’était isolé, la réunion plus difficile, ainsi que la réconciliation. Le rameau qui, dès l’origine, a grandi avec le reste de l’arbre, et qui a toujours reçu la même sève, ne ressemble en rien à celui qui, après un premier retranchement, a été regreffé dans le tronc, et c’est là ce que les jardiniers savent bien. On est donc tenu de pousser tous ensemble[30], si ce n’est de penser tous de la même façon.
IX. De même que les gens qui te font obstacle quand tu marches dans le chemin de la droite raison, ne doivent pas pouvoir t’empêcher de te conduire selon le devoir, de même leur opposition ne doit pas davantage refroidir ta bienveillance[31] à leur égard. Il y a ici deux choses dont il faut également te préserver : la première, c’est de te laisser ébranler en rien dans ton jugement[32] ou dans tes actes ; et la seconde, c’est de rien perdre de ta bonté, même envers ceux qui essaient de t’arrêter ou qui te causent un déplaisir quelconque. Il y aurait égale faiblesse, soit à t’emporter contre eux, soit à renoncer à ce que tu veux faire et à céder sous le coup que tu reçois. C’est déserter également le devoir[33] que d’avoir peur, dans un cas ; et, dans l’autre cas, de prendre en aversion quelqu’un dont la nature même a fait notre parent et notre ami[34].
X. La nature ne peut jamais être inférieure à l’art, puisque les arts ne sont qu’une imitation de la nature, sous ses formes diverses. S’il en est ainsi, la nature, qui est la plus parfaite[35] et la plus compréhensive de toutes, ne peut pas être au-dessous des chefs-d’œuvre de l’art les plus accomplis. Or tous les arts, sans exception, font toujours ce qui est moins bon en vue de ce qui est meilleur, et la commune nature[36] n’agit pas autrement. C’est de la nature que découle la justice ; et c’est de la justice que découlent toutes les autres vertus ; car nous ne nous soucierons pas assez de la justice si nous recherchons avec tant de passion les choses indifférentes[37], et si nous nous montrons faciles à séduire, faciles à nous laisser prévenir, faciles à changer d’avis.
XI. Puisque ce ne sont pas les choses mêmes qui viennent à toi[38], quand elles te bouleversent par l’espérance ou par la crainte, c’est toi seul qui, en un certain sens, vas vers elles. Apaise donc et mets de côté le jugement que tu en portes ; et, comme les choses ne bougeront pas, on ne te verra, ni les rechercher, ni les fuir.
XII. La sphère de l’âme est absolument identique à elle-même dans toutes ses parties[39], quand elle ne s’étend pas à un objet du dehors, ou qu’elle ne se réfugie pas dans son intérieur, quand elle ne se disperse pas, ou qu’elle ne se concentre point, mais qu’elle brille de cette éclatante lumière qui lui fait voir, et la vérité de toutes choses, et la vérité qu’elle porte dans son propre sein[40].
XIII. Mais un tel va me mépriser[41] ! — C’est à lui d’y voir. Mais ce que je dois voir personnellement, c’est que l’on ne puisse jamais surprendre de moi un acte ou un mot digne de mépris. — Mais un tel va me haïr ! — C’est à lui d’y voir encore. Ce que je dois voir se réduit, pour ma part, à demeurer tranquille et bienveillant à l’égard de tout le monde, fort disposé, avec celui-là même qui me hait ou me méprise, à lui faire voir son erreur, non pas en l’injuriant, non pas même en lui faisant sentir que je le supporte, mais avec pleine franchise et pour lui être utile, comme le faisait cet excellent Phocion[42], si toutefois Phocion n’y mettait pas quelque malice. C’est le fond de notre cœur qui doit être dans cette disposition intime, afin qu’aux regards des Dieux l’homme ne montre, ni indignation, ni souffrance. Quel mal, en effet, peut-il y avoir jamais pour toi[43], quand tu fais toi-même actuellement ce qui convient à ta propre nature, et que tu accueilles avec gratitude ce que la nature universelle trouve opportun de t’envoyer actuellement, homme mis au poste qu’il occupe[44] pour servir toujours l’intérêt de la communauté ?
XIV. Tout en se méprisant mutuellement[45], ils se font des politesses, et bien qu’ils veuillent l’un l’autre se supplanter, ils se confondent en bassesses réciproques.
XV. Quelle perversité et quelle hypocrisie[46] de dire : « J’ai pris la résolution d’en agir franchement avec vous ! » Homme, que fais-tu ? Supprime ce préambule ; ton intention se verra de reste. Avant même que tu aies parlé, ce que tu vas dire doit se lire sur ta figure[47]. Tu es dans cette disposition à son égard ; il le voit sur-le-champ dans tes yeux, comme, entre amants, celui qui est aimé connaît dans un coup d’œil toutes les pensées de sa maîtresse. En un mot, l’homme simple et bon doit toujours être à peu près comme celui qui a de l’odeur ; on le sent en s’approchant de lui, qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas. L’affectation de la franchise est une dague cachée, et rien n’est plus laid qu’une amitié de loup[48] ; fuis-la plus que tout au monde. L’homme bon, simple, bienveillant, porte ces qualités dans ses regards, et personne ne s’y trompe.
XVI. L’âme trouve en elle-même le pouvoir de mener la plus noble existence, pourvu qu’elle sache rester indifférente à tout ce qui est indifférent[49]. Elle s’assurera cette sage impassibilité, en considérant chacun des objets qui la peuvent émouvoir, d’abord isolément, puis dans leur relation avec le tout. Elle se rappellera toujours qu’il n’est pas un seul de ces objets qui puisse nous imposer l’idée que nous devons nous en faire[50], pas un seul qui arrive jusqu’à nous, mais qu’ils demeurent immobiles, et que c’est nous seuls qui produisons les jugements que nous en portons, qui gravons, en quelque sorte, ces jugements en notre esprit, tout en ayant le pouvoir de ne pas les y graver, et qui pouvons aussi les effacer sur-le-champ, si nous reconnaissons que ces jugements se sont, à notre insu, glissés en notre âme. Enfin l’âme doit se dire que cette attention qu’elle a à prendre exige bien peu de temps[51], et que le reste de la vie sera tranquille. Et, d’ailleurs, qu’y a-t-il donc de si pénible dans cette surveillance de soi ? Si les objets qui se présentent sont conformes à la loi de la nature, jouis-en, et qu’ils te soient légers et faciles. S’ils sont contre la nature, recherche ce qui est pour toi conforme à ta nature propre, et sache t’y attacher, quelque singulier que cela puisse paraître[52]. On est toujours excusable de rechercher son bien personnel, tel qu’on l’entend.
XVII. Pour un objet quelconque, on peut toujours se demander : « Quelle est son origine[53] ? De quels éléments est-il composé ? En quel autre objet changera-t-il[54] ? Et quand il aura changé, que sera-t-il devenu ? Quel mal subira-t-il[55] à changer ainsi ? »
XVIII. Premièrement[56]. Quelle est ma position[57] à l’égard des autres hommes ? Nous sommes faits certainement les uns pour les autres[58] ; mais, sous un autre rapport, je suis né pour être à leur tête, comme le bélier est à la tête des moutons, et le taureau à la tête de son troupeau. Pars encore de ce principe plus élevé que, si ce ne sont pas les atomes qui gouvernent l’univers[59], c’est la nature ; ce principe admis, il en résulte que les êtres inférieurs sont faits pour les êtres supérieurs[60], et que ces derniers sont faits réciproquement les uns pour les autres.
Droits et provenance
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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