Pensées pour moi-même
Texte / traduction : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Édition : 1876
Ces textes historiques peuvent employer une orthographe ou un vocabulaire anciens. L’édition d’origine est conservée : il ne s’agit pas d’une nouvelle traduction.
Source et éditionLivre III (suite)
27. Un Romain. Voir plus haut, liv. II, § V. Ce juste orgueil que ressent une âme aussi indépendante et aussi désintéressée que celle de l’Empereur philosophe, est de toutes les nations et de tous les temps. Mais chez aucun peuple, il n’a été porté aussi loin que chez les Romains. Il est encore dans toute son énergie à la fin du second siècle de notre ère, après toutes les merveilles de courage et de patriotisme qu’il avait fait accomplir depuis la fondation de Rome. C’est comme une religion, qui a aussi ses indomptables martyrs.
28. L’appel de la trompette. L’expression grecque a cette force, bien qu’elle n’ait pas toute cette précision.
29. Ni de prêter serment. Je crois que ceci continue la métaphore sous-entendue plutôt que formellement exprimée dans ce qui précède. L’homme de bien n’a pas besoin pour faire son devoir de prêter serment, comme on le demande aux soldats. Quelques traducteurs ont compris ce passage un peu différemment ; il signifierait selon eux que la parole d’un homme de bien suffit, à elle seule, sans qu’elle ait besoin d’être appuyée par un serment ou par le témoignage de personne.
30. La justice, la vérité, la tempérance, le courage. Ce sont les quatre parties de la vertu dans la doctrine platonicienne.
31. Tourne-toi de tout cœur vers ce trésor. Dans le Sermon sur la Montagne, le Christ dit : « Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur. » Saint Matthieu, ch. VI, § 21.
32. Au génie qui siége au dedans de toi. Voir au paragraphe précédent. La Bible a dit : « Dieu fit l’homme à son image. » Sous une autre forme, le Stoïcisme a la même pensée et une idée aussi haute de la personne humaine.
33. Comme le dit Socrate. Je ne saurais dire où se trouvent précisément des expressions semblables dans les dialogues de Platon ; mais la pensée s’y rencontre sans cesse ; et c’est elle qui fonde le spiritualisme platonicien.
34. Ni les louanges de la foule… Fortes maximes d’une application bien difficile et bien rare.
35. Qu’être animé. Nos sermonnaires du dix-septième siècle diraient : La bête ; et ils auraient raison. L’expression de Marc-Aurèle est moins dure.
36. Pouvant jamais t’être utile. C’est le Platonisme et le Stoïcisme dans ce qu’ils ont de plus pur et de plus pratique.
37. Le génie qu’il porte en lui. Voir les deux paragraphes précédents.
38. Les solennels mystères de cette puissance intime. Ces expressions, quelque fortes qu’elles soient, ne le sont pas trop ; et c’est cette solennité mystérieuse de la vie intérieure qui explique les excès où le mysticisme se laisse emporter, même dans les âmes les mieux faites et les plus intelligentes. Elles cèdent malgré elles au charme irrésistible et infini. Marc-Aurèle prévient ces emportements d’égoïsme, en recommandant au philosophe de ne jamais oublier ce qu’il doit à la société dans laquelle il vit.
39. Partir de la vie. De quelque façon que ce soit, même sous la forme de suicide, si la raison du sage stoïcien trouvait nécessaire cette résolution extrême. Bossuet a dit, à la fin du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 14 : « Lorsque quelque vérité illustre nous apparaît et que, contemplant la nature, nous admirons la sagesse qui a tout fait dans un si bel ordre, nous goûtons un plaisir si pur que tout autre plaisir ne nous parait rien à comparaison. C’est ce plaisir qui a transporté les philosophes et qui leur a fait souhaiter que la nature n’eût donné aux hommes aucune des voluptés sensuelles, parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de goûter la vérité toute pure. »
40. On ne trouverait rien. Se tenir toujours prêt à paraître devant Dieu, c’est un des préceptes les plus essentiels et les plus pratiques du Christianisme. La foi stoïcienne fait les mêmes recommandations.
41. Le cas d’un tragédien. La métaphore n’a rien d’exagéré ; et c’est bien un rôle que chacun de nous vient accomplir sur la scène du monde. La seule différence, c’est que pour nous le rôle est sérieux, et qu’il est factice pour le comédien. Sénèque a dit : « Disposons donc notre esprit à prendre en gré tout ce qui arrivera, et surtout que la pensée de notre fin ne nous afflige pas. Il faut faire ses préparatifs pour la mort avant que de songer aux provisions pour la vie. » Épître LXI, à Lucilius.
42. La nature, qui est ton souverain guide. En d’autres termes, c’est la Providence, qui éclaire l’homme par la raison et qui le guide.
43. La circonspection la plus attentive. C’est la vigilance constante sur soi-même et la connaissance de ce qu’on est.
44. La soumission aux Dieux. La sagesse chrétienne ne pourrait pas mieux dire. Sénèque a dit aussi : « C’est la nature, dis-tu, qui me donne tous ces biens. Ne vois-tu pas qu’en parlant ainsi tu ne fais que changer le nom de Dieu ? La nature est-elle autre chose que Dieu et la raison divine, incorporée au monde entier et à chacune de ses parties ? » Des Bienfaits, liv. IV, ch. VII.
45. Le seul temps qu’on vive. Voir plus haut, liv. II, §§ 14 et 17. De cette pensée si juste sur l’inanité presque complète du temps accordé à l’homme, il faut rapprocher les Pensées de Pascal, dont le fonds est identique, si d’ailleurs l’expression en est plus sublime. Pascal insiste surtout sur les deux infinis de grandeur et de petitesse entre lesquels l’homme est placé ; mais il parle aussi des deux infinis de la durée. « Que chacun examine ses pensées ; il les trouvera toujours occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au temps présent ; et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin ; le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais ; mais nous espérons vivre. » Pensées, article 3, § 6, édit. Havet. Cette préoccupation du passé et surtout de l’avenir est absolument nécessaire, puisque le présent, l’instant actuel, nous fuit sans cesse et que : « Le moment où je parle est déjà loin de moi. »
46. Ce misérable coin de terre. Que serait-ce si, éclairé par les progrès de l’astronomie, comme Pascal pouvait l’être, Marc-Aurèle se fût écrié avec lui : « Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même à son juste prix ! » Pensées, article 1, § 1.
47. Cette renommée elle-même. Tout ceci est vrai ; mais la réponse de Pascal ne l’est pas moins : « La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit ; et ceux qui lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu ; et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie. » Pensées, article 2, § 3. Pascal donne d’ailleurs les plus fortes raisons de cette recherche instinctive de la gloire et de la renommée. C’est certainement un des liens les plus profonds et les plus puissants de la société.
48. Ces pauvres hommes qui vont mourir dans un moment. Pascal a dit : « Notre durée vaine et chétive. » Pensées, article 2, § 7.
49. Ce que c’est au juste. C’est là toute la question. Mais le conseil que donne Marc-Aurèle est excellent pour prévenir autant que possible les illusions et les écarts de l’imagination.
50. Ceci vient de Dieu, fondement de l’optimisme et de la résignation du sage. Sénèque a dit : « Puisque le destin n’est que la succession des causes enchaînées l’une à l’autre, Dieu est la première de toutes les causes, d’où les autres découlent. » Des Bienfaits, liv. IV. ch. VII.
51. Si, dans l’affaire qui t’occupe. Suite et répétition de ce qui précède.
52. Le génie qui réside en toi. Voir plus haut, § 5 et 6.
53. De même que les médecins. Comparaison énergique et fort juste. Les préceptes sont des remèdes salutaires qui préviennent les fautes, ou qui les amputent quand la volonté est assez forte pour appliquer énergiquement les conseils de la sagesse, quelque douloureux qu’ils soient.
54. Tu n’as plus le temps de lire. Voir plus haut, liv. II, §§ 2 et 3, et aussi § 6.
55. Tes mémoires personnels. Il s’agit peut-être du présent ouvrage ; mais il est plus probable qu’il s’agit des papiers et documents de toute sorte que l’Empereur devait avoir rassemblés, pour en tirer sans doute l’histoire de son règne.
56. Ces extraits d’ouvrages choisis. On peut, par cet ouvrage même, le seul qu’ait laissé Marc-Aurèle, se faire une idée assez juste des morceaux qu’il avait dû choisir dans les ouvrages des philosophes grecs et romains.
57. On ne sait pas assez. Cette réflexion ne tient point à ce qui précède, ni à ce qui suit ; isolée comme elle l’est, elle reste assez obscure. Il est peu probable que ce soit l’auteur lui-même qui l’ait mise en cette place.
58. D’un Néron. Cette réprobation de Néron est remarquable dans la bouche d’un empereur ; et elle protestait à l’avance contre les essais de réhabilitation qui ont été tentés de nos jours.
59. Tout ce qui lui arrive. C’est l’optimisme dans toute l’ardeur de la foi, et la soumission à la volonté de Dieu. Voir plus haut, liv. II, § 16.
60. Le génie intérieur qui réside en son âme. Voir plus haut, liv. III, § 7.
61. Pur, tranquille, prêt à quitter sa chaîne. Ce ne sont pas des paroles vaines et déclamatoires ; Marc-Aurèle a préparé sa propre fin comme il le recommande ici ; et il est mort avec la sérénité d’un sage, tout en ayant de tristes pressentiments de ce que serait son fils et son successeur, Commode. On peut voir dans Capitolin, ch. XXVIII, comment Marc-Aurèle a su mourir.
Livre IV
I. Le maître intérieur[1], quand il est tout ce que veut la nature, doit prendre les choses de la vie de telle sorte qu’il soit toujours prêt à se régler sans peine sur le possible et sur les circonstances données. Il se garde bien de s’attacher jamais à une matière, qui n’est qu’en sous ordre ; et il s’élance vers les choses supérieures, où même encore il fait son choix[2]. L’obstacle qu’il rencontre lui devient une matière à s’exercer. C’est comme le feu, quand il dévore les objets qu’on y jette ; ces objets seraient assez volumineux pour éteindre le maigre foyer d’une lampe ; mais le feu toujours plus ardent s’assimile en un instant les matériaux qu’on y entasse ; il les absorbe ; et, nourri par ces mêmes aliments, il n’en est que plus fort et ne s’en élève que plus haut.
II. Ne fais jamais quoi que ce soit à la légère[3] ; et règle uniquement tous tes actes d’après la réflexion, complément nécessaire de la pratique.
III. On va se chercher de lointaines retraites[4] dans les champs, sur le bord de la mer, dans les montagnes ; et toi-même aussi tu ne laisses pas que de satisfaire volontiers les mêmes désirs. Mais que tout ce soin est singulier, puisque tu peux toujours, quand tu le veux, à ton heure, trouver un asile en toi-même ! Nulle part, en effet, l’homme ne peut goûter une retraite plus sereine ni moins troublée que celle qu’il porte au dedans de son âme, surtout quand on rencontre en soi ces ressources[5] sur lesquelles il suffit de s’appuyer un instant, pour qu’aussitôt on se sente dans la parfaite quiétude. Et par la « Quiétude », je n’entends pas autre chose qu’une entière soumission à la règle et à la loi. Tâche donc de t’assurer ce constant refuge, et viens t’y renouveler toi-même perpétuellement. Conserve en ton cœur de ces brèves et inébranlables maximes que tu n’auras qu’à méditer un moment, pour qu’à l’instant ton âme entière recouvre sa sérénité, et pour que tu en reviennes, exempt de toute amertume, reprendre le commerce de toutes ces choses où tu retournes. À qui, je te le demande, pourrais-tu en vouloir ? Est-ce à la perversité des humains ? Mais si tu rappelles à ta mémoire cet axiome que tous les êtres doués de raison sont faits les uns pour les autres, que se supporter réciproquement[6] est une partie de la justice, et que tant de gens qui se sont détestés, soupçonnés, haïs, querellés, sont étendus dans la poussière et ne sont plus que cendres, tu t’apaiseras peut-être assez aisément. Ou bien, par hasard, est-ce que tu en veux au sort qui t’a été réparti dans l’ordre universel ? Alors considère de nouveau cette alternative : De deux choses l’une, ou il y a une Providence[7], ou il n’y a que des atomes. Pense aussi à cette vieille démonstration d’où il ressort que le monde n’est après tout qu’une vaste cité. Sont-ce les choses corporelles qui ont encore prise sur toi ? Dis-toi alors, à part toi, que la pensée, une fois qu’elle a pu se saisir elle-même et comprendre son essence propre, ne se confond plus avec les mouvements du souffle vital qui t’anime, que d’ailleurs ce mouvement soit puissant ou débile. Ou bien encore, rappelle-toi toutes ces maximes qu’on t’a apprises et que tu as acceptées sur la douleur et le plaisir. Serait-ce par hasard la vaine opinion des hommes[8] qui t’agite et te déchire ? Alors regarde un peu l’oubli rapide de toutes choses, l’abîme du temps pris dans les deux sens[9], l’inanité de ce bruit et de cet écho, la mobilité et l’incompétence des juges, qui semblent t’applaudir, et l’exiguïté du lieu où la renommée se renferme. La terre entière n’est qu’un point, et la partie que nous habitons n’en est que le coin le plus étroit. Là même, ceux qui entonneront tes louanges[10], combien sont-ils et quels sont-ils encore ?
Il reste donc uniquement à te souvenir que tu peux toujours faire retraite[11] dans cet humble domaine qui n’appartient qu’à toi. Avant tout, garde-toi de t’agiter, de te raidir ; conserve ta liberté, et envisage les choses comme doit le faire un cœur énergique, un homme, un citoyen, un être destiné à mourir. Puis, entre les maximes où la réflexion peut s’arrêter le plus habituellement, place ces deux-ci : la première, que les choses ne touchent pas directement notre âme[12], puisqu’elles sont en dehors d’elle, sans qu’elle puisse les modifier, et que nos troubles ne viennent que de l’idée tout intérieure que nous nous en faisons ; la seconde, que toutes ces choses que tu vois vont changer dans un instant[13], et que tout à l’heure elles ne seront plus. Enfin, rappelle-toi sans cesse tous les changements que tu as pu toi-même observer. Le monde n’est qu’une transformation perpétuelle ; la vie n’est qu’une idée et une opinion.
IV. Si l’intelligence est notre bien commun à tous, la raison, qui fait de nous des êtres raisonnables, nous est commune aussi. Cela étant, cette raison pratique qui est notre guide pour ce qu’il nous faut faire ou ne pas faire, nous est commune également. Cela étant encore, la loi nous est commune. La loi nous étant commune, nous sommes concitoyens[14] ; étant concitoyens, nous sommes membres d’un certain gouvernement. De tout cela, concluons que le monde n’est, à vrai dire, qu’une vaste cité ; car de quel autre gouvernement que celui-là serait-il possible d’affirmer que le genre humain tout entier en fait partie ? Oui, c’est de là, c’est bien de cette cité commune[15] que nous viennent essentiellement, et l’intelligence, et la raison, et la loi. S’il n’en était pas ainsi, de quelle source nous viendraient-elles ? Car, de même que la partie terrestre de mon être est une partie détachée de quelque terre, de même que le liquide en moi vient de quelqu’autre élément liquide, et que la chaleur et le feu dont je suis animé viennent d’une source particulière, puisque rien ne vient de rien et que rien ne s’abîme dans le néant ; de même aussi, l’intelligence doit nous venir de quelque part[16].
V. La mort, telle que nous la voyons, est, ainsi que la naissance, un mystère de la nature[17] : ici, combinaison des mêmes éléments ; et là, dissolution d’éléments toujours les mêmes. Dans tout cela, il n’y a rien absolument qui puisse révolter un être doué d’intelligence, ni qui contredise le plan raisonné du système entier[18].
VI. Telles conséquences devaient de toute nécessité, dans l’ordre de la nature, sortir de tels principes. Ne pas vouloir qu’il en soit ainsi, c’est vouloir que la figue n’ait pas de suc[19]. En un mot, souviens-toi bien de ceci : c’est que, dans le plus mince intervalle de temps, et toi et lui[20], vous serez morts tous les deux[21], et que, bientôt aussi, il ne subsistera rien de vous, pas même votre nom.
VII. Supprime l’idée que tu t’es faite[22] ; et, du même coup, tu supprimes aussi ta plainte : « Je suis blessé. » Supprime le « Je suis blessé » ; et, du même coup, la blessure est supprimée également.
VIII. Tout ce qui ne rend pas l’homme plus mauvais vis-à-vis de lui-même[23], ne peut pas non plus rendre sa vie plus mauvaise, et ne peut lui nuire ni au dehors ni au dedans.
IX. La nature du bien universel est contrainte nécessairement[24] à faire ce qu’elle fait.
X. Que tout ce qui arrive, arrive selon ce que la justice exige, c’est ce que tu reconnaîtras pour peu que tu y appliques ton attention. Ainsi, je dis que les choses se succèdent, non pas seulement selon l’ordre, mais en outre selon la justice[25], et comme si elles étaient disposées par un être qui les distribuerait d’après leur mérite. Continue donc à le reconnaître[26] ainsi que tu as commencé à le comprendre ; et quoi que tu fasses, fais-le toujours avec cette pensée, la pensée unique d’être homme de bien dans toute l’étendue de ce mot[27], tel que le conçoit la raison. C’est là une résolution que tu dois conserver avec toute l’énergie dont tu peux être capable.
XI. Ne prends jamais les choses sous le point de vue où les voit celui qui t’insulte, ni au point de vue sous lequel il voudrait te les faire voir. Pour toi, ne les considère que dans leur réalité.
XII. Voici deux choses auxquelles il faut que tu sois incessamment tout prêt : la première, de ne faire absolument que ce que te recommande, dans l’intérêt de tes semblables, la raison, qui doit te régir souverainement et te dicter ses lois ; la seconde, de changer d’avis[28] si tu viens à rencontrer quelqu’un qui t’éclaire, et qui te fasse renoncer à ta première pensée. Il est évident d’ailleurs que ton changement doit toujours venir de cette conviction profonde que la chose est juste ou qu’elle est d’utilité générale ; car ce ne sont jamais que des motifs analogues et aussi sérieux qui doivent te faire varier, et non pas cette considération qu’il peut y avoir pour toi dans l’idée nouvelle que tu adoptes ou du plaisir, ou de la gloire.
XIII. As-tu la raison en partage ? — Oui, sans doute, je l’ai. — Alors, pourquoi n’en uses-tu pas ? Car, du moment que la raison remplit le rôle qui est le sien, que peux-tu vouloir de plus[29] ?
XIV. Tu n’as vécu et subsisté qu’à l’état de partie dans un tout. Tu disparaîtras[30] dans le sein de l’être qui t’a produit ; ou plutôt, tu seras recueilli[31] par suite de quelque changement, dans la raison de cet être qui a créé les germes de l’univers entier.
XV. Sur le même autel, il y a bien des grains d’encens[32] ; tel grain est le premier qui tombe dans le feu ; tel autre n’y tombe qu’un peu plus tard. Ce n’est pas une différence.
XVI. Dans dix jours, tu sembleras un dieu pour les gens qui te traitent aujourd’hui de bête fauve ou de singe[33], pour peu que tu t’en tiennes aux principes et au culte de la raison.
XVII. Ne te conduis pas comme si tu devais vivre des millions d’années. L’inévitable dette est suspendue sur toi. Pendant que tu vis, pendant que tu le peux encore, deviens homme de bien.
Droits et provenance
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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