Pensées pour moi-même
Text / Übersetzung : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Ausgabe : 1876
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Quelle und AusgabeLivre I (Fortsetzung)
4. De ma mère. Elle se nommait Domitia Lucilla et non pas Domitia Calvilla, comme le dit Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. i. Borghesi a rectifié l’erreur de Capitolin ; voir son mémoire dans le Giornale Arcadico, tome I, pp. 359–369 ; et M. Noël Desvergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 3 en note. Domitia Lucilla possédait une briqueterie dans un de ses domaines, et il reste une quantité de briques qui portent son nom comme marque de fabrique. Les vertus que Marc-Aurèle attribue à sa mère sont celles qu’il a lui-même pratiquées le mieux : piété, générosité, horreur du mal, simplicité ; il a suivi l’exemple maternel, qui lui avait été donné dès sa naissance. Marc-Aurèle a conservé, comme tant d’autres grands hommes, l’empreinte morale qu’il avait reçue dans les premiers jours de sa vie. La nature sans doute avait beaucoup fait pour la beauté de son âme ; mais sa mère n’y contribua pas moins ; et l’éducation acheva le reste. Marc-Aurèle ne dut qu’à lui-même de choisir et d’aimer le Stoïcisme, parmi toutes les autres philosophies. Voir plus loin, liv. III, § 3.
5. À mon bisaïeul. Il faut ajouter : Maternel. Il se nommait Catilius Sévérus ; il avait été préfet de Rome et consul en l’an 120. Capitolin dit : Deux fois consul, Vie de Marc-Aurèle, ch. XXIII.
6. De n’avoir point fréquenté les écoles publiques. Capitolin, ch. III, dit au contraire que Marc-Aurèle fréquenta les écoles publiques de déclamation ; mais, sur un fait personnel de ce genre, le témoignage de Marc-Aurèle est péremptoire.
7. Il ne faut ménager aucune dépense. Il est évident que pour l’éducation de Marc-Aurèle on n’avait rien épargné ; et par les détails qu’il donne lui-même sur ses nombreux maîtres, on peut juger avec quels soins et quelle vigilance intelligente il avait été élevé. Il est vrai qu’il en a profité, tandis que son frère adoptif et son collègue à l’Empire, Lucius Vérus, et son fils Commode, n’ont pu être adoucis et domptés par la même discipline, à laquelle ils avaient été également soumis.
8. Mon gouverneur. Il est singulier que le nom de ce gouverneur ne soit pas expressément cité par Marc-Aurèle. Voir plus bas, § 8. Les leçons de cet inconnu ont été précieuses, et les principes suivis par lui dans l’éducation qu’il dirigeait sont excellents au physique comme au moral. Endurer la fatigue, restreindre ses besoins, faire beaucoup par soi-même, sont des habitudes viriles qui conviennent à tout le monde, et aux fils des grandes familles plus encore qu’à personne. Diminuer le nombre des affaires, repousser les délations, sont des qualités non moins estimables, mais encore plus rares dans un empereur. Il est donc à regretter que le nom d’un si sage et si ferme instituteur ne nous ait pas été conservé par son noble et reconnaissant élève. C’est certainement un oubli involontaire. D’après un passage de Capitolin, Vie d’Antonin le Pieux, il est probable que ce gouverneur était Apollonius de Chalcis ou peut-être de Chalcédoine, philosophe stoïcien, qu’Antonin le Pieux avait appelé tout exprès pour lui confier son fils adoptif. Il paraît, d’après le même passage, que Marc-Aurèle avait conservé de son gouverneur un souvenir très-affectueux, et qu’il le perdit après assez peu de temps.
9. la faction des Verts ou des Bleus. Il est à croire que ces factions avaient commencé tout récemment ; elles étaient alors dans toute l’ardeur de leur origine ; plus tard, elles en vinrent à jouer un rôle politique.
10. Des Petits-boucliers ou des Grands-boucliers. C’étaient sans doute des distinctions entre les gladiateurs pour lesquels se passionnait la foule qui se pressait dans le cirque et aux théâtres. Les gladiateurs Thraces spécialement avaient un petit bouclier, étroit et court, appelé Parma. Le grand bouclier oblong, le Scutum, était en général porté par l’infanterie. Les gladiateurs avaient dû adopter le bouclier de la cavalerie, qui était beaucoup plus léger.
11. Les dénonciations. Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. XI, rappelle aussi que Marc-Aurèle arrêta le cours des délations, quoiqu’elles rapportassent beaucoup au fisc, et qu’il flétrit rigoureusement les délateurs par l’infamie.
12. Diognète. C’est le nom que donne Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. IV ; d’autres auteurs disent : Diogénète. Il semble, d’après Capitolin, que Diognète n’enseigna que la peinture à son élève. Suivant ce que dit ici Marc-Aurèle lui-même, les soins de Diognète se seraient étendus beaucoup plus loin.
13. Les sorciers et les charlatans. Devenu empereur, Marc-Aurèle se souvint des avis de son maître, et il fit des lois contre les sorciers, qui abusaient de la crédulité populaire.
14. Des cailles de combat. Non seulement on faisait battre des cailles, et l’on pariait ; mais on prétendait encore tirer de leurs luttes des pronostics sur l’avenir.
15. Bacchius… Tandasis sont inconnus ; Capitolin ne les nomme pas parmi les maîtres de Marc-Aurèle.
16. Marcien. Capitolin, ch. III, nomme Lucius Volusius Mæcianus comme ayant donné des leçons de droit à Marc-Aurèle. Peut-être faut-il confondre Marcien avec Mæcien
17. D’avoir composé des dialogues dès mon enfance. Par opposition sans doute aux petits sermons vaniteux dont il est parlé au paragraphe suivant.
18. Du grabat, du simple cuir. Si l’on s’en rapporte à Capitolin, ch. II, c’est dès l’âge de douze ans que Marc-Aurèle contracta toute la discipline des philosophes grecs. Sa mère s’effrayait de tant d’austérité pour la santé de l’enfant.
19. Rusticus. Junius Rusticus, philosophe stoïcien, était très-particulièrement aimé et estimé de Marc-Aurèle. L’empereur fut toujours plein de respect et de déférence pour ses lumières dans la guerre et dans la paix. Il l’admettait à tous ses conseils publics et privés. Il lui donnait l’accolade en présence des préfets du prétoire. Il le désigna consul pour la deuxième fois ; et après la mort de Rusticus, il demanda pour lui des statues au Sénat. On peut voir tous ces détails dans Capitolin, ch. III.
20. Sans aucune prétention. On ne peut pas tout à fait appliquer cet éloge aux lettres de Marc-Aurèle à son maître Fronton.
21. Sinuesse. Ville de Campanie, au Nord-Est de Rome.
22. Les Commentaires d’Épictète. On ne sait pas au juste quel ouvrage Marc-Aurèle entend désigner ici. C’est sans doute celui d’Arrien, puisque Épictète n’a rien écrit lui-même. Il est d’ailleurs bien présumable que cette lecture produisit grand effet sur l’esprit du jeune homme.
23. Apollonius. Parmi les maîtres de Marc-Aurèle, Capitolin nomme deux Apollonius : l’un, qui est sans doute celui-ci, philosophe stoïcien, de Chalcédoine, Vie de Marc-Aurèle, ch. II ; l’autre, qui est de Chalcis, et qui est peut-être le gouverneur dont il est parlé plus haut, § 5. Peut-être aussi les deux noms doivent-ils se confondre, et ne désignent-ils qu’un seul personnage. Cette dernière supposition est moins vraisemblable. Quoi qu’il en soit, Marc-Aurèle appréciait assez les leçons d’Apollonius pour que, déjà élevé à la dignité impériale, il allât encore chez lui l’entendre et profiter de sa sagesse. Voir Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. III.
24. De Sextus. Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. III, dit que ce Sextus était de Chéronée et petit-fils de Plutarque. L’éloge qu’en fait son élève est bien complet ; et Sextus semble avoir reproduit en partie le caractère et l’érudition de son grand-père. C’était un stoïcien, si l’on en croit Capitolin.
25. Alexandre. Ces remarques de Marc-Aurèle ont d’autant plus d’intérêt que cet Alexandre de Phrygie a été son précepteur pour le grec, et que c’est lui qui lui a enseigné la langue dans laquelle l’Empereur a écrit ses monologues les plus intimes. Il est évident, par les détails où entre Marc-Aurèle, qu’Alexandre devait avoir grand soin d’éviter tout ce qui sentait le pédantisme. C’est une preuve de bon goût. Plus loin, § 12, Marc-Aurèle parle d’un Alexandre le platonicien, qu’il ne faut pas confondre sans doute avec Alexandre le grammairien. Capitolin, ch. II, qui cite ce dernier, ne semble pas connaître l’autre.
26. Fronton. C’est le plus célèbre des maîtres de Marc-Aurèle, et celui qu’il semble avoir le plus aimé, si l’on en juge par le recueil des lettres qu’a retrouvées M. Angelo Mai, et qu’a traduites M. Cassan. Capitolin, ch. II, affirme que Marc-Aurèle honora particulièrement Fronton entre tous ses maîtres, et qu’il alla jusqu’à demander pour lui une statue au Sénat. Ce qui nous reste de Fronton ne semble pas justifier tout à fait une aussi grande admiration. Fronton était spécialement pour Marc-Aurèle son précepteur d’éloquence latine. Si d’ailleurs Fronton donnait à son élève des leçons de politique aussi hautes que celles qui sont rappelées ici, on conçoit l’estime reconnaissante que ces leçons avaient dû inspirer. Mais elles expliquent aussi comment l’Empereur put le faire consul en 161, et l’employer à des choses très-importantes. On ne sait pas la date précise de la mort de Fronton.
27. Alexandre le platonicien. Il est possible qu’il s’agisse d’Alexandre de Séleucie, en Silicie, dont Philostrate a écrit la vie, liv. II, ch. V. Envoyé en ambassade auprès d’Antonin le Pieux, il l’avait choqué par la recherche de sa toilette et même par sa beauté, qui paraît avoir été remarquable. Plus tard, il s’était établi à Athènes, où il s’acquit bientôt une assez grande réputation ; et c’est de là sans doute que Marc-Aurèle l’avait fait venir à son camp de Pannonie, comme secrétaire pour la correspondance grecque. Du reste, le conseil que rappelle ici Marc-Aurèle est excellent ; mais tout utile qu’il est, c’est sans contredit un de ceux qu’on a le plus de peine à suivre au milieu des affaires. Philostrate, loc. cit., rappelle qu’on surnommait cet Alexandre le Péloplaton, c’est-à-dire le Platon de boue ou de lie ; la boue, la lie de Platon. Ce surnom a quelque chose de bien méprisant, et ne répond guère à la distinction dont l’Empereur honora cet Alexandre.
28. Catulus. Ou, comme l’écrit Capitolin, ch. III, Cinna Catullus, philosophe stoïcien, qu’il nomme en compagnie de Junius Rusticus et de Claudius Maximus. Catulus n’est pas autrement connu.
29. À louer mes maîtres de tout cœur. On voit que l’élève avait parfaitement profité de cette sage leçon.
30. Domitius et Athénodote. Tous deux sont inconnus.
31. De mon frère Sévérus. Le mot de Frère a fait difficulté, attendu qu’on ne peut pas ici le prendre dans son sens strict. Marc-Aurèle n’a jamais eu qu’un frère adoptif, Lucius Vérus, qui ne lui a pas donné de si bons exemples, ni de tels conseils. L’expression grecque peut aussi ne signifier que Cousin, et on se rappelle alors que, parmi les ascendants de la mère de Marc-Aurèle, il y en avait un du nom de Sévérus. Ce qui est plus vraisemblable, c’est qu’il s’agit ici de Claudius Sévérus, le philosophe péripatéticien, que cite Capitolin, ch. III, à côté de Junius Rusticus, le stoïcien. Le mot de Frère serait alors uniquement un témoignage d’affection.
32. Thraséas. Voir sa mort dans Tacite, Annales, liv. XVI, ch. XXXV. C’est sur une phrase inachevée de ce récit pathétique que cessent les Annales mutilées du grand historien.
33. Helvidius Priscus, gendre de Thraséas, digne de son beau-père.
34. Caton, d’Utique.
35. Dion. L’ennemi du jeune Denys.
36. Brutus. Le meurtrier de César. Ces exemples proposés à un empereur étaient hardis ; mais l’âme de Marc-Aurèle était capable de les comprendre.
37. L’égalité des citoyens. Voir plus haut, § 11, ce qui est dit des Patriciens.
38. Maxime. Claudius Maximus, comme l’appelle Capitolin, ch. III. C’était un philosophe stoïcien, qu’il ne faut pas confondre avec le rhéteur Maxime de Tyr, dont Marc-Aurèle a peut-être reçu aussi quelques leçons.
39. Mon père adoptif. Le texte dit seulement : Mon père, ce qui n’est pas tout à fait exact, quoique ce soit un vif témoignage d’affection. Plus haut, § 2, Marc-Aurèle a parlé de Celui qui lui a donné la vie. Le père adoptif de Marc-Aurèle était, comme on l’a dit, l’Empereur Antonin le Pieux. Il faut rapprocher le portrait qui en est fait ici de la biographie écrite par Capitolin. Tous les traits se ressemblent ; et la physionomie admirable qu’a tracée le fils adoptif ne paraît pas avoir aucune exagération. C’est un modèle accompli que feraient bien de méditer tous les hommes d’État. Voir aussi le complément de ce portrait plus loin, liv. VI, § 30.
40. Les amours pour les jeunes gens. Allusion peut-être aux vices de l’Empereur Hadrien.
41. Lorium. Petite ville d’Étrurie, où mourut Antonin le Pieux, à cinq ou six lieues de Rome, sur la voie Aurélienne.
42. Lanuvium, ou Lavinium, sur la voie Appienne, où sans doute l’Empereur avait aussi une ferme.
43. Cette louange adressée jadis à Socrate. Je ne sais où cette louange est expressément formulée ; mais dans les Mémoires de Xénophon sur Socrate, liv. I, ch. V, on peut trouver plusieurs fois des idées qui reviennent à peu près à celle-là.
44. Maxime. Dont il est fait grand éloge plus haut, § 15.
45. Une bonne sœur. Annia Cornificia, comme nous l’apprend Capitolin, ch. I.
46. Sans me faire homme avant le moment. Cette observation est aussi délicate que profonde.
47. Un frère. Lucius Vérus, qui semble avoir été bien peu digne des sentiments exprimés ici pour lui. Adopté aussi par Antonin le Pieux, il avait été associé à l’Empire par Marc-Aurèle, qui lui avait, en outre, donné sa fille en mariage, en 161.
48. Apollonius, Rusticus, Maxime. Voir plus haut, §§ 7, 8 et 15.
49. Bénédicta… Théodote. Ce sont sans doute des noms de serviteurs, femme et homme, attachés à l’intérieur du palais.
50. Ma mère. Voir plus haut, § 3.
51. Ma femme. Faustine, dont on a récemment essayé de réhabiliter la mémoire. Le témoignage personnel de son mari doit être d’un grand poids.
52. Gaëte… Chryse. Villes d’Italie.
53. L’aide des Dieux. Cet acte de grâces adressé aux Dieux termine parfaitement ce livre rempli des sentiments les meilleurs de gratitude.
54. Quades. Les Quades occupaient une partie de la Hongrie.
55. Granoua. Aujourd’hui Gran en Madgyare, rivière dans le Comitat de Gamor ou Gœmor. Le Gran se jette dans le Danube, sur la rive gauche, à douze lieues de Bude, au Nord-Ouest. Pour les Quades, voir Tacite, De Moribus Germanorum, ch. XLII.
Livre II
I. Le matin, dès qu’on s’éveille, il faut se prémunir[1] pour la journée en se disant : « Je pourrai bien rencontrer aujourd’hui un fâcheux, un ingrat, un insolent, un fripon, un traître, qui nuit à l’intérêt commun ; mais si tous ces gens-là sont affligés de tant de vices, c’est par simple ignorance de ce que c’est que le bien et le mal. » Quant à moi, considérant la nature du bien qui se confond avec le beau et celle du mal qui se confond avec le laid ; considérant en même temps que celui qui se met en faute à mon égard se trouve, par le décret de la nature, être de ma famille, non pas qu’il vienne d’un même sang et d’une même souche, mais parce qu’il participe aussi bien que moi à l’intelligence et à l’héritage divin, je me dis deux choses : d’abord que nul d’entre ces gens ne peut me faire le moindre tort, puisque aucun ne peut me faire tomber dans le mal et le laid ; et en second lieu, que je ne puis éprouver ni de la colère ni de la haine contre un membre de la famille à laquelle j’appartiens moi-même. Nous sommes tous faits pour concourir à une œuvre commune, comme dans notre corps y concourent les pieds, les mains, les yeux, les rangées de nos dents en haut et en bas de la mâchoire. Agir les uns contre les autres est donc certainement manquer à l’ordre naturel. Or, c’est agir en ennemi que de se laisser aller à son dépit et à son aversion contre un de ses semblables.
II. Ce que je suis, après tout, c’est une misérable chair, un faible souffle ; mais il y a de plus en moi le principe directeur de tout le reste[2]. Laisse donc là les livres ; ne tarde plus un instant ; car ce délai ne t’est plus permis. Comme si déjà tu en étais à la mort, dédaigne ce triste amas de chairs[3], de liquides et d’os, ce frêle tissu, ce réseau entrelacé de nerfs, de veines et d’artères. Bien plus, ce souffle même qui t’anime, vois ce qu’il est : du vent, qui ne peut même pas être toujours égal et uniforme, rejeté à tout moment et à tout moment aspiré de nouveau. Quant au troisième élément de notre être, le principe chef et maître[4], voici ce que tu dois en penser : « Tu es vieux[5] ; ne souffre plus que ce principe soit jamais esclave[6], qu’il soit jamais lacéré par un instinct désordonné ; ne permets plus qu’il se révolte contre la destinée, ni contre un présent qu’il maudit, ou contre un avenir qu’il redoute. »
III. Tout ce que font les Dieux est plein de prévoyance[7]. Le hasard même n’agit pas sans coopérer avec la nature, et sans avoir une certaine connexité et un certain entrelacement avec l’ordre que la Providence a constitué. C’est de là que tout découle. La seule chose qui s’y ajoute, c’est la nécessité et ce qui est indispensable à l’ordre universel dont tu fais partie[8]. Pour toute fraction de la nature, quelle qu’elle soit, le bien c’est ce que comporte la nature de l’universalité des choses et ce qui tend à la conserver. Or l’univers se conserve et se maintient par les changements des éléments et par les changements des composés qu’ils forment. Que cette conviction te suffise, et que ce soient là pour toi d’inébranlables principes. Quant à la soif désordonnée des livres[9], rejette-la bien loin de toi, afin de mourir un jour sans murmures[10], avec sérénité, avec la vérité en partage, et le cœur plein d’une juste reconnaissance envers les Dieux[11].
IV. Calcule un peu depuis combien de temps tu remets de jour en jour cette résolution[12] et combien de fois, trouvant l’occasion offerte par la clémence des Dieux, tu n’as pas su la mettre à profit. Il te faut donc finir un jour par sentir de quel ordre tu fais partie et quel est l’être ordonnateur de ce monde, de qui tu n’es qu’une émanation. Tu dois comprendre que la brièveté du temps qui t’est accordé est très-circonscrite et que, si tu n’emploies pas ce temps, il disparaîtra comme tu dois disparaître toi-même sans pouvoir jamais revenir.
V. À toute heure, songe sérieusement, comme Romain et comme homme[13], à faire tout ce que tu as en mains, avec une gravité constante et simple, avec dévouement, avec générosité, avec justice ; songe à te débarrasser de toute autre préoccupation ; tu t’en débarrasseras si tu accomplis chacun de tes actes comme le dernier de ta vie, en les purifiant de toute illusion, de tout entraînement passionné qui t’arracherait à l’empire de la raison, de toute dissimulation, de tout amour-propre et de toute résistance aux ordres du destin. Tu vois de quel petit nombre de préceptes on a besoin[14] quand on les observe réellement, pour mener une existence facile, qui se rapproche de celle des Dieux ; car les Dieux n’exigeront certainement rien de plus que l’observation de ces préceptes de celui qui les aura gardés.
VI. Accable-toi de reproches, ô mon âme[15], accable-toi des reproches les plus sincères ; car tu n’auras plus le temps de te faire l’honneur que tu te dois à toi-même. Chacun de nous n’a qu’une vie ; et voici que la tienne est déjà presque achevée[16], sans que tu aies tenu le moindre compte de toi, ne plaçant jamais ton bonheur que dans l’âme des autres[17].
VII. Les accidents du dehors te distraient de mille façons ; ménage-toi donc un peu de répit pour apprendre aussi quelque chose de bien et pour te soustraire enfin au tourbillon qui t’emporte. Voici bientôt le moment[18] où il faut songer à l’autre carrière[19] ; car c’est se moquer que de se fatiguer à agir dans la vie, sans avoir un but précis vers lequel on dirige tout son effort et même aussi son imagination.
VIII. Il ne serait pas aisé de trouver un homme devenu malheureux parce qu’il n’aurait pas surveillé ce qui se passe dans l’âme d’un autre[20] ; mais quand on néglige d’observer attentivement les émotions propres de son âme, il est inévitable qu’on tombe dans le malheur[21].
Rechte und Herkunft
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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