Pensées pour moi-même
Text / translation : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Edition : 1876
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Source and editionLivre VIII (continued)
XXXIV. Si jamais tu as eu l’occasion de voir une main, un pied, ou une tête coupés[89], et qui gisaient séparés du reste du corps, tu peux te dire que c’est là une image de ce que fait l’homme, pour lui-même, du moins autant qu’il le peut, quand il n’accepte pas de bon gré le destin qui lui est réparti, qu’il s’isole volontairement[90], ou qu’il commet un acte contraire à la loi commune. Tu t’es rejeté hors de cette union, qui était cependant conforme à la nature ; d’abord, tu avais été une partie de l’ensemble ; et voilà que maintenant tu t’en es toi-même retranché. Mais ce qu’il y a d’admirable en ceci, c’est qu’il t’est permis de te rattacher de nouveau à l’union que tu as quittée ; c’est là une faveur que Dieu n’a accordée à aucune autre partie quelconque, qui ne saurait revenir à son tout, une fois qu’elle en a été séparée et coupée. Mais vois l’immense avantage et l’honneur dont Dieu a gratifié l’homme[91]. Il l’a d’abord laissé libre de ne pas briser l’union[92] par son initiative individuelle ; et en second lieu, il lui a donné de pouvoir revenir[93], même après qu’il a rompu l’union de son plein gré, de s’y rattacher encore, et d’y reprendre, comme partie du tout, la place qu’il y occupait précédemment[94].
XXXV. Tout être doué de raison possède à peu près toutes les facultés que possède la nature universelle des êtres raisonnables[95]. Mais voici une faculté qu’elle nous a plus spécialement départie : c’est que, de même que la nature de l’univers[96] sait arranger et soumettre au destin commun tout ce qui lui fait opposition et résistance, de même aussi l’être qui a la raison en partage peut toujours, dans l’obstacle qu’il rencontre, trouver matière à son activité, et tourner cet obstacle même à l’accomplissement de son premier dessein[97].
XXXVI. Prends garde de te troubler en essayant d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ta vie[98] ; ne t’agite pas à la pensée de tous les événements qui, selon toute probabilité, peuvent t’assaillir encore. Mais contente-toi dans chaque occurrence de t’occuper uniquement du présent[99], et demande-toi : « Est-ce qu’il y a dans ce qui m’arrive quelque chose de vraiment intolérable[100], et que je ne puisse endurer ? » Tu rougiras alors à tes propres yeux de t’avouer ta faiblesse[101]. Puis souviens-toi bien encore que ce n’est ni l’avenir ni le passé qui te presse, mais que c’est toujours le présent. Or le présent se réduit à bien peu de chose[102], si tu te bornes à ne considérer que lui, et que tu sois prêt à gourmander ton cœur de ne pas savoir tenir contre un adversaire réduit à des forces aussi mesquines.
XXXVII. Est-ce que Panthée[103], ou Pergame[104], peuvent demeurer éternellement sur le tombeau de leur maître ? Est-ce que Chabrias[105] ou Diotimus[106] sont toujours sur le tombeau d’Adrien ? Quel ridicule ! Eh quoi ! y fussent-ils à demeure fixe[107], est-ce que les morts le sentiraient ? Et si les morts le sentaient, serait-ce un plaisir pour eux ? Et si c’était un plaisir, en seraient-ils pour cela rendus immortels ? Est-ce que le destin n’avait pas voulu que d’abord ils devinssent, les uns et les autres, des vieillards, ou des vieilles, pour mourir ensuite ? Et les maîtres une fois morts, que pouvaient faire les autres ? Mauvaise odeur que tout cela[108], et ordure dans le fond du sac !
XXXVIII. Si tu as si bonne vue, dit le philosophe[109], vois donc à juger les choses le plus sagement possible.
XXXIX. Dans l’organisation de l’être raisonnable, je ne vois pas de vertu qui puisse supplanter la justice[110] ; mais j’en aperçois une qui peut supplanter le plaisir, c’est la tempérance.
XL. Si tu supprimes ton opinion[111] sur l’objet qui semble te causer tant de douleur, te voilà, toi, dans la plus immuable sécurité. — Mais qui, Toi ? — Toi, c’est la raison. — Mais je ne suis pas raison. — Deviens-le. Que la raison ne s’inflige donc pas à elle-même une douleur inutile ; et si, par hasard, il y a encore en toi quelque chose qui ne va pas bien, que ce quelque chose se fasse à soi-même une opinion[112] sur ce qu’il souffre.
XLI. Une gêne pour la sensibilité est un mal pour la vie animale ; une gêne à la satisfaction d’un désir est un mal pour la vie animale également ; une gêne d’un autre genre peut être aussi un mal pour la vie végétative en nous[113]. De la même manière, ce qui gêne l’intelligence est donc un mal pour la nature intellectuelle. Eh bien, applique-toi à toi-même ces réflexions diverses. Est-ce que la douleur et le plaisir te touchent[114] ? C’est à la sensibilité de le savoir[115]. Ton désir rencontre-t-il un obstacle qui l’arrête ? Mais si tu as conçu ce désir sans y supposer les limitations nécessaires, le mal est alors imputable à ta raison. Que si ton sort est le sort commun de tout le monde, tu n’as pas le droit de dire que tu aies subi un tort, ou rencontré un obstacle. Personne au monde, si ce n’est toi, ne peut empêcher les actes propres de ton intelligence ; il n’y a ni feu, ni fer, ni tyran[116], ni calomnie, en un mot il n’y a rien qui puisse la toucher.
« L’âme, une fois Sphærus[117], reste tout arrondie. »
XLII. Je ne suis pas capable de me faire du chagrin à moi-même[118], moi qui n’en ai jamais fait volontairement à personne[119].
XLIII. Le plaisir de l’un ne ressemble pas au plaisir de l’autre. Le mien, c’est de maintenir toujours en santé l’esprit qui doit me gouverner[120], sans qu’il se détourne jamais[121], avec aversion ni d’un homme quelconque, ni d’aucun de ces événements auxquels est soumise l’humanité, de façon qu’il regarde toujours chaque chose d’un œil bienveillant, qu’il l’accepte[122], et qu’il l’emploie selon la valeur qu’elle peut avoir[123].
XLIV. Ne cherche à jouir que du temps qui t’est présentement accordé[124]. Ceux qui poursuivent avec le plus d’ardeur une gloire qui doit leur survivre[125], feraient bien de penser que ceux dont ils l’attendent seront absolument semblables à leurs contemporains d’aujourd’hui, qu’ils ont tant de peine à supporter. Ceux-là aussi sont soumis à la mort ; et dès lors, quel intérêt peux-tu avoir à ce que leurs voix retentissent en ta faveur, et qu’ils aient de toi un souvenir aussi peu durable qu’eux-mêmes[126] ?
XLV. Saisis-moi[127], jette-moi où bon te semble. Là comme partout ailleurs, j’aurai mon génie[128], qui ne me sera pas moins favorable, je veux dire, qui saura se contenter de vivre et d’agir conformément aux lois de son organisation propre. Qu’y a-t-il donc là qui mérite que mon âme en soit en rien troublée, et que, se ravalant elle-même, elle s’abaisse, se passionne, et se laisse aller à l’abattement ou à l’épouvante ? Mais où trouver jamais[129] quelque chose qui puisse valoir ce sacrifice ?
XLVI. Jamais rien ne peut arriver[130] à aucun homme qui ne soit un fait humain ; rien n’arrive à un bœuf qui ne soit fait pour le bœuf ; à une vigne, qui ne soit fait pour la vigne, ni même à une pierre, qui ne soit spécial à la pierre. Si donc chaque être n’éprouve jamais rien que d’ordinaire et de naturel, pourquoi dès lors prendre si mal les choses ? La commune et universelle nature[131] ne te donne pas à supporter un fardeau insupportable[132].
XLVII. Si la douleur que tu éprouves vient d’une cause extérieure, ce n’est pas à l’objet du dehors que tu dois t’en prendre, c’est au jugement que tu en portes[133] ; car il ne dépend que de toi absolument d’effacer le jugement que tu t’en formes. Si au contraire la cause de la peine est dans ta disposition personnelle, qui est-ce qui t’empêche[134] de redresser ta propre pensée ? Si même tu t’affliges de ne pouvoir faire ce que, selon toi, réclame la droite raison, pourquoi n’agis-tu pas plutôt que de te désoler ? — Mais l’obstacle est plus fort que moi. — Alors ne t’en préoccupe pas, du moment que la cause qui s’oppose à ton action ne dépend pas de toi. — Mais j’aime mieux perdre la vie plutôt que de ne pas faire ce que je désire. — Alors, sors de la vie avec un cœur tranquille, comme meurt celui-là aussi qui a fait tout ce qu’il voulait. Et, à ce moment suprême, sache encore être doux[135] envers les obstacles que tu auras rencontrés.
XLVIII. Souviens-toi bien que le principe qui nous gouverne est absolument invincible[136], quand, replié sur lui-même[137], il se contente d’être ce qu’il est, pouvant ne pas faire ce qu’il ne veut point[138], en supposant même que sa résistance ne soit pas raisonnable. Que sera-ce donc quand il a la raison pour lui, et qu’il ne juge d’un objet qu’après l’avoir examiné attentivement[139] ? C’est là ce qui fait qu’une âme libre des passions[140] est une véritable forteresse[141], et l’homme n’a pas de rempart plus fort, où il puisse se réfugier et se mettre pour jamais à l’abri de toute attaque. Ne pas voir cela, c’est être aveugle ; et quand on voit cet asyle, et qu’on ne s’y réfugie pas, on est bien malheureux.
XLIX. Ne t’en dis jamais à toi-même sur les choses plus que ne t’en annoncent les premières impressions[142]. On t’apprend qu’un tel dit du mal de toi ; soit : mais on ne t’apprend pas que tu en sois blessé[143]. Je vois que mon enfant est malade ; oui, je le vois ; mais ce que je ne vois pas, c’est qu’il soit en danger[144]. Sache donc toujours rester ainsi sur les impressions premières ; n’y ajoute rien de ton propre fonds ; et, de cette façon, elles ne sont rien. Ou plutôt ajoutes-y, mais en homme qui connaît de reste tous les accidents dont ce monde est le théâtre.
L. Ce melon est amer. — Laisse-le. — Il y a des ronces dans mon chemin. — Détourne-toi. C’est tout ce qu’il faut faire ; mais n’ajoute pas : « Pourquoi y a-t-il de pareilles choses dans le monde[145] ? » Prends-y garde ; par cette question, tu te ferais moquer de toi par quelqu’un qui aurait étudié les lois de la nature, de même que tu prêterais à rire au menuisier ou au cordonnier si tu allais leur reprocher les copeaux et les rognures qui sont dans leurs ateliers. Encore, ces ouvriers ont-ils toujours la possibilité de jeter ces débris dans un autre endroit, tandis que la nature n’a pas un lieu quelconque dans l’univers qui soit en dehors d’elle. Ce qu’il y a précisément de merveilleux dans l’art que déploie la nature, c’est que, s’étant donné à elle-même des limites, elle transforme en sa propre substance tout ce qui en elle semble fait pour se corrompre, vieillir et devenir inutile, et qu’avec ces débris eux-mêmes elle compose des êtres nouveaux, sans avoir jamais besoin d’emprunter des matériaux étrangers, ni d’avoir un lieu quelconque où elle rejette les immondices. Elle sait donc se contenter, et de l’espace qui est à elle, et de la matière qui lui appartient également, et de l’art[146] qui est spécialement le sien.
LI. Quand on agit, ne point hésiter[147] ; quand on s’entretient avec les gens, ne point s’animer ; dans les perceptions qu’on reçoit, ne pas se tromper[148] ; ne pas se concentrer en soi-même tout d’une pièce, et n’en pas sortir trop inopinément ; ne point être affairé dans la vie. Les hommes se tuent, se massacrent, s’accablent d’exécrations. Mais qu’est-ce que tout cela fait pour le devoir qu’a ton âme de rester pure, intelligente, sage et juste ? Autant vaudrait, en passant près d’une eau limpide et savoureuse, l’accabler d’outrages. Mais l’eau ne cesserait pas de s’épancher, toujours excellente à boire. On aurait beau y jeter de la boue et du fumier, elle aurait bientôt dissous ces ordures ; bientôt elle les aurait rejetées, sans en avoir contracté la moindre souillure. À quel prix peux-tu donc te faire en toi-même une source qui ne tarisse jamais[149], comme tarit un puits intermittent[150] ? Le seul moyen, c’est de te rendre à tout instant de plus en plus libre, sans jamais te départir de la bienveillance, de la simplicité et de la modestie indispensables.
LII. Quand on ignore ce qu’est le monde[151], on ignore le lieu où l’on est ; quand on ignore pourquoi on a été naturellement fait, on ignore ce qu’on est soi-même, comme on ignore ce qu’est le monde ; et quand on en est à ignorer une de ces choses, on ne sait même pas pourquoi soi-même on a été créé par la nature[152]. Mais que te semble de celui[153] qui redoute le blâme, ou qui recherche les éloges, de ces hommes dont l’ignorance va jusqu’à ne savoir, ni où ils sont, ni ce qu’ils sont ?
LIII. Tu recherches les éloges[154] d’un homme qui, trois fois par heure, s’accable de ses propres malédictions[155] ; tu prétends plaire à un homme qui se déplaît à lui-même souverainement ; car peut-on se plaire à soi-même quand on se repent, ou peu s’en faut, de tout ce qu’on fait ?
LIV. Ne pas se borner à respirer l’air qui nous environne, mais s’associer en outre par la raison[156] au principe intelligent qui enveloppe toutes choses ; car la force intelligente est répandue dans l’univers entier, et elle ne se communique pas moins à celui qui veut la conquérir que la force de l’air ne se communique à celui qui est fait pour le respirer.
LV. Considéré d’une façon générale[157], le vice ne peut pas nuire au monde ; considéré dans un individu séparé, il ne nuit pas à autrui[158] ; mais il est exclusivement nuisible à l’être même, qui d’ailleurs a la possibilité d’en être délivré, pourvu que d’abord ce soit lui qui le veuille.
LVI. Pour tout ce qui regarde ma volonté personnelle[159], la volonté de mon voisin m’est aussi parfaitement indifférente et étrangère que sa respiration ou son corps. Sans doute, nous sommes faits les uns pour les autres autant que possible ; mais la raison qui nous conduit n’en a pas moins dans chacun de nous son domaine distinct. Autrement, le vice de mon voisin deviendrait mon vice personnel. Mais Dieu ne l’a pas voulu[160], afin qu’un autre ne pût pas à son gré faire mon malheur.
LVII. Le soleil semble épancher et répandre sa lumière, et en effet il l’épanche dans le monde entier ; mais, en s’épanchant, il ne s’épuise jamais[161]. Cet écoulement n’est qu’une simple extension. Le mot qui, dans la langue grecque[162], signifie ses Rayons a la même étymologie que le mot qui exprime l’idée de s’étendre et de s’épancher. Tu peux voir en effet ce qu’est précisément un rayon de soleil, en observant la lumière qui s’introduit dans une pièce obscure, à travers une ouverture étroite. Elle s’étend et marche en ligne droite ; puis elle se partage, pour ainsi dire[163], en rencontrant un obstacle solide, qui en prive l’air placé au-delà[164]. C’est sur cet obstacle que la lumière s’arrête, sans glisser en bas et sans tomber[165]. C’est justement ainsi que ton intelligence doit s’écouler et se répandre en tous sens. C’est une diffusion ; ce n’est pas un épuisement, et, quand elle rencontre des obstacles, elle ne doit montrer ni colère ni emportement[166] dans la résistance qu’elle leur oppose ; elle ne tombe pas ; elle reste debout, et elle éclaire de sa lumière tout ce qui la reçoit. Ce qui ne peut pas la réfléchir se prive soi-même de son splendide éclat.
LVIII. Quand on craint la mort, cela revient à craindre, ou de ne plus rien sentir[167] du tout, ou de sentir autrement que dans cette vie. Mais, si tu ne sens plus quoi que ce soit, tu ne peux par conséquent ressentir aucun mal ; et, si tu as une sensibilité différente, alors tu ne seras qu’un autre être ; mais tu ne cesses pas de vivre[168].
LIX. Les hommes sont faits évidemment les uns pour les autres[169]. Ainsi, éclaire-les, ou sache au moins les supporter.
LX. Autre est le mouvement d’une flèche, autre est celui de l’esprit. Mais l’esprit a cet avantage que, tout en procédant avec le soin nécessaire et en considérant les choses attentivement[170], il n’en va pas moins droit[171], et il n’en arrive pas moins sûrement à son but.
LXI. Il faut entrer dans l’esprit des autres[172], et toujours permettre aux autres d’entrer aussi dans ton esprit.
Notes de la traduction de 1876 :
1. Du moins à partir de ta jeunesse. Ceci semblerait indiquer un souvenir pénible de quelques désordres de jeunesse. Ces écarts ne peuvent pas être allés bien loin, dans une nature aussi élevée que celle de Marc-Aurèle. Dans le premier livre, § 22, il s’est félicité de n’avoir pas été homme avant le temps.
2. Bien des gens l’ont su. Chacun de nous peut faire une égale confession ; et il est bien peu de mortels assez heureux pour s’être toujours maintenus dans les sages limites que la fougue de la jeunesse franchit si aveuglément.
3. Ta nature. Qui est celle d’un être raisonnable, fait pour vivre dans la société des hommes et de Dieu.
4. Sans jamais trouver le bonheur. L’expression grecque pourrait tout aussi bien signifier Vertu. J’ai préféré l’idée de Bonheur, à cause de ce qui suit, bien que la recherche du bonheur n’ait jamais été une des préoccupations du Stoïcisme.
5. D’immuables principes d’où ses actes découlent. C’est ce que fait la religion à l’aide de la foi ; c’est aussi ce que fait la philosophie.
6. Au bien et au mal. Discerner le bien du mal pour suivre l’un et éviter l’autre, c’est là toute la vie morale de l’homme ; et c’est le mot de l’énigme qu’il est à lui-même, tant qu’il ne se connaît pas et ne s’est pas rendu maître de ses passions.
7. Adresse-toi cette question. Il est clair qu’on ne doit s’adresser cette question que pour les choses qui valent la peine qu’on s’interroge, sur le caractère et les conséquences de l’acte qu’on va faire. Voir la même pensée admirablement développée, plus haut, liv. III, § 7.
8. Encore un peu, je meurs. On ne saurait se remettre trop souvent en mémoire cette brièveté nécessaire de la vie, sans même parler de tous les accidents imprévus qui l’abrègent encore. Sénèque a dit : « Hommes, vous vivez comme si vous deviez vivre toujours. Jamais il ne vous souvient de votre fragilité ; vous ne remarquez pas combien de temps a déjà passé. Vous le perdez comme s’il y avait plénitude, surabondance, tandis que ce jour même que vous sacrifiez à un homme, à une chose, sera peut-être le dernier. » De la Brièveté de la vie, ch. IV.
9. À Diogène, à Héraclite, à Socrate. Ceci ne veut pas dire que Marc-Aurèle mette ces philosophes sur la même ligne. Socrate est de beaucoup le plus grand ; et sa doctrine, de beaucoup la plus féconde.
10. Ne variaient point. On pourrait comprendre aussi : « Étaient absolument les mêmes. » J’ai préféré le premier sens à cause de la fin de ce paragraphe. Il semble que Marc-Aurèle veut surtout opposer la fixité des principes philosophiques à la mobilité nécessaire et déplorable des hommes d’État, surtout préoccupés des intérêts de leur ambition et prêts à tout pour la satisfaire. « Omnia serviliter pro dominatione. »
11. Dusses-tu en crever de fureur. L’expression grecque est aussi forte que celle de ma traduction. La pensée d’ailleurs est juste ; et l’indignation qu’on peut ressentir et exprimer contre le vice ne le corrige guère. Mais il est à la fois très-naturel d’éprouver ce sentiment en présence du mal, et d’essayer de l’arrêter en le reprochant à ceux qui le font, surtout quand ils sont nos amis et nos proches. En poussant cette idée un peu loin, on s’abstiendrait aussi de faire des lois contre le crime, sous le prétexte que les châtiments ne le suppriment pas en supprimant quelques criminels.
12. D’abord ne te trouble pas. C’est le premier précepte ou tout au moins un des premiers préceptes du Stoïcisme. J’ai déjà dit pourquoi. Voir liv. VII, § 73, note. C’est qu’avant tout, pour bien juger les choses, il faut être le plus calme possible afin que la raison ait tout son empire et toute sa lucidité.
13. Adrien ou Auguste. Ce souvenir de deux empereurs doit faire croire que Marc-Aurèle s’adresse directement à lui-même cette réflexion, et que l’apostrophe à la seconde personne n’est pas simplement une figure de rhétorique.
14. Tu dois être homme de bien. Marc-Aurèle applique le conseil qu’il se donne ; et il est homme de bien dans toute sa conduite, après s’être dit qu’il doit l’être. C’est un exemple plus efficace encore que ses recommandations.
15. Franchise. C’est l’horreur du mensonge, un des vices les plus dangereux et les plus habituels de l’homme.
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Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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