Pensées pour moi-même
Texte / traduction : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Édition : 1876
Ces textes historiques peuvent employer une orthographe ou un vocabulaire anciens. L’édition d’origine est conservée : il ne s’agit pas d’une nouvelle traduction.
Source et éditionLivre VIII (suite)
16. Il se produise jamais rien de nouveau. Plus haut, liv. VII, § 1, la même pensée s’est déjà présentée. On peut y voir la note dans laquelle cette pensée a été combattue, ou plutôt, restreinte dans ses vraies limites.
17. Les répartitions. Le mot grec est aussi vague ; mais la pensée est parfaitement claire : L’homme n’a point à se plaindre de la part que Dieu lui a faite, parce que sa bonté n’est pas plus douteuse que sa puissance. La réflexion qui suit est une sorte de développement de celle-ci.
18. Suivre son droit chemin. C’est la figure dont se sert le texte et qui est comprise dans l’étymologie du mot qu’il emploie.
19. À ce qui dépend de nous seuls. C’est la première réflexion du Manuel d’Épictète.
20. La faculté d’agir. Peut-être faut-il comprendre ceci en un sens plus général : « La réalité, l’existence actuelle. » Le mot du texte peut avoir ces deux significations.
21. L’égalité d’un détail isolé avec le tout. Le texte grec n’est pas plus précis ; et il serait difficile de l’interpréter d’une manière absolument claire. Je crois que la pensée au fond est simplement celle-ci : « Pour bien juger du destin de deux individus que l’on compare, il ne faut pas s’arrêter à un détail ; il faut prendre la vie entière de l’un et de l’autre, et apprécier les deux existences dans leur totalité. »
22. Il ne t’est plus permis de lire. Il est possible que ceci fasse allusion à quelque infirmité prématurée dont Marc-Aurèle aurait été atteint. On ne connaissait pas de son temps l’art de l’opticien et tous les moyens que nous avons pour suppléer à l’affaiblissement naturel de la vue. Dans un autre passage, on a vu liv. II, § 2, que Marc-Aurèle, tout en faisant le plus grand cas de l’étude, trouve cependant qu’à un certain moment de la vie, il faut laisser les livres de côté. D’ailleurs il a raison ; et, quelle que soit la situation de santé où l’on soit, il reste toujours bien des vertus qu’on peut exercer malgré la défaillance des organes.
23. À leur faire du bien. C’est une idée qui peut toujours consoler de l’ingratitude que l’on rencontre ; continuer de faire du bien aux gens, c’est souvent un moyen de les corriger et de provoquer leur reconnaissance, en les ramenant à de meilleurs sentiments. Sénèque a excellemment dit : « En cette occasion, la prudence ne vous servira qu’à vous empêcher d’être bienfaisant, si pour éviter l’ingratitude vous ne faites jamais plaisir à personne. Ainsi, de peur qu’un bienfait ne périsse entre les mains d’autrui, vous le laissez périr entre les vôtres. » Épître LXXXI, à Lucilius.
24. Contre la vie qu’on mène à la cour. On peut se faire aisément une idée des ennuis et des fatigues que la vie de la cour, si vide et si occupée tout ensemble, devait causer à une âme telle que celle de Marc-Aurèle. Mais il la supportait par devoir, et il ne s’en est plaint que rarement.
25. Ni contre ta propre vie. Le sage n’a jamais à se plaindre de sa vie personnelle, parce qu’il dépend toujours de lui de la changer en l’améliorant.
26. Le regret. Ou le repentir.
27. Le plaisir n’est pas notre intérêt. Voir plus haut, liv. V, § 15, une très-noble pensée, qui est analogue à celle-ci et qui peut servir à la compléter.
28. Cet objet que j’ai sous les yeux. Un peu plus haut, liv. VI, § 13, Marc-Aurèle a recommandé de toujours se rendre compte des choses avec la plus grande attention. C’est un exemple d’analyse de ce genre qu’il donne ici. Voir un peu plus loin, § 13.
29. Quand tu as de la peine à t’arracher au sommeil. Déjà, liv. V, § 1, Marc-Aurèle s’est fait une recommandation toute pareille. On peut en inférer qu’il avait quelque peine à se lever de grand matin, et qu’il se met en garde contre lui-même.
30. Des actes utiles à la communauté. Ici, comme dans plusieurs autres passages, j’ai préféré le mot de Communauté à celui de Société ; il répond davantage à l’étymologie grecque, et aussi à la pensée générale du Stoïcisme. À proprement parler, la Communauté stoïcienne, c’est l’ordre universel des choses, dont l’homme a sa part ainsi que Dieu, qui a bien voulu le prendre pour son associé.
31. En présence de toute perception sensible. Voir un peu plus haut, § 11.
32. Et les raisonnements que tu en tires. Lesquels raisonnements dépendent toujours de nous.
33. Demande-toi sur-le-champ à toi-même. Le précepte est excellent ; il contribue certainement à nous inspirer de l’indulgence. Il ne faudrait pas cependant le pousser trop loin, et croire que les opinions des hommes soient absolument nécessaires. Ce serait alors nous réduire à n’être que de pauvres machines, sous l’impulsion de forces extérieures, ou des instruments entièrement passifs sous la main de Dieu. Il y a du vrai sans doute dans ces doctrines ; mais il faut tenir compte avant tout du libre arbitre ; et, bien que nos pensées ne dépendent pas absolument de nous, elles ne dépendent toujours assez pour que nous en soyons responsables, soit devant la société, soit devant Dieu, et avant tout devant notre propre conscience.
34. Dans la nécessité de faire ce qu’elle fait. Il faut entendre la Nécessité dans le sens restreint que je viens de dire.
35. On a tort de s’irriter. C’est la modération dans les sentiments que cette maxime recommande ; mais elle ne supprime ni ne blâme les trop justes sentiments que peut nous inspirer le spectacle de la vie. Il y a des choses qu’on doit aimer et admirer ; il y en a d’autres qu’il faut haïr et réprouver. Autrement tout se confondrait ; et il n’y aurait plus de distinction entre le bien et le mal, ni entre les diverses impressions qu’ils doivent faire sur nous.
36. Se choquer de ce que le malade a la fièvre. Le médecin peut aussi avoir pitié de son malade, et il cherche à le soulager autant qu’il le peut.
37. Savoir profiter de la juste critique. C’est là une humilité qui est toujours bien difficile, même pour les simples particuliers ; mais pour un prince, il faut presque avoir une âme héroïque comme celle de Marc-Aurèle. En tout cas, il faut aimer la vérité comme bien peu d’hommes savent l’aimer. La raison d’ailleurs que donne Marc-Aurèle est très-solide ; et elle peut contribuer à apaiser l’amour-propre, qui se révolte toujours contre une rétractation. Voir plus haut, livre VI, § 21.
38. Aux atomes ou aux Dieux. C’est-à-dire à la matière ou à l’intelligence, à la force aveugle qui mène la nature, ou à la Providence divine ? Dans un cas, sa plainte est puérile ; et dans l’autre, elle est sacrilége. Voir plus haut, liv. IV, § 3, la même opposition entre les atomes et Dieu.
39. N’en sort pas pour cela. La chose est évidente de soi : car rien ne peut être anéanti, quoique tout se transforme.
40. Et ils ne s’en plaignent pas. Tandis que l’homme se plaint presque toujours, tant qu’il ne s’est pas rendu compte de sa nature et de sa destinée.
41. Tout a été fait en vue d’un certain résultat. Le grand principe des causes finales éclate dans l’homme lui-même bien plus encore que dans la nature. Il est de toute évidence que notre œil a été fait pour voir, notre oreille pour entendre, et que chacun de nos organes a son but spécial dont nous ne pouvons pas douter. Au contraire, les objets du dehors sont employés par nous selon leurs conditions et leurs aptitudes ; mais on ne peut pas dire aussi précisément en vue de quoi ils ont été faits. Le cheval est un admirable auxiliaire de l’homme ; mais on ne peut pas dire que le cheval ait été fait expressément pour devenir une monture, ni la vigne pour que nous en tirions une liqueur excellente. Cette incertitude n’existe pas en ce qui nous concerne directement ; et notre organisation si complexe et si merveilleuse est une preuve manifeste que nous portons sans cesse en nous-mêmes, indépendamment et au-dessus de toutes les œuvres extérieures.
42. Le soleil même te dira. Tournure d’un goût assez douteux. Voir plus haut, l. VII, § 68.
43. La nature se propose toujours un but. C’est le grand principe qu’Aristote a énoncé et justifié de toutes les manières : « La nature ne fait jamais rien en vain. »
44. Elle ressemble assez à un joueur de ballon. La comparaison n’est peut-être pas très-juste ; et il n’est pas possible de croire que la Providence se joue de ses créatures, comme le joueur s’amuse du ballon, qu’il pousse. Les créatures humaines sont autre chose, sans parler de tous les autres êtres. Marc-Aurèle le sait bien et il l’a dit souvent ; c’est la rhétorique qui l’emporte et l’égare un instant.
45. Retourne un peu le corps. L’idée de Corps n’est pas exprimée positivement dans le texte ; mais elle est évidemment sous-entendue.
46. Pour celui qui loue. Voir plus haut, liv. IV, § 35, la même pensée ; voir surtout liv. III, § 10, et liv. IV, § 3.
47. N’est qu’un point dans l’univers. On pouvait déjà faire cette très-juste remarque du temps de Marc-Aurèle ; mais à combien plus forte raison ne peut-on pas la faire aujourd’hui ! Notre terre se réduit chaque jour de toute l’immensité que nos sciences découvrent et agrandissent chaque jour dans l’univers. Notre terre ne perd rien pour cela de son importance relativement à nous ; mais elle en perd sans cesse relativement à l’ensemble dont elle fait partie. Voir plus haut, liv. VI, § 36.
48. Applique bien ton attention. Conseils excellents qui sont toujours de mise et dont chacun de nous peut faire l’application. Aucune école n’y a insisté plus que l’école stoïcienne. Mais ces conseils sont peut-être plus difficiles à observer de nos jours, où les devoirs de la société et la multiplicité des affaires nous laissent si peu de temps pour nous recueillir et nous observer nous-mêmes. Voir plus haut, liv. VII, § 30.
49. Un accident me survient-il. Voir, à la fin du liv. XII, la dernière pensée de Marc-Aurèle, qui exprime une profonde et suprême résignation à la volonté des Dieux.
50. Voilà ce qu’est la vie dans toutes ses parties. Ce tableau n’est pas juste, et la vie est encore autre chose qu’un ramas d’ordures. C’est à un accès de misanthropie que cède en ce moment Marc-Aurèle. Dans une foule d’autres passages, il a beaucoup mieux apprécié la vie, en en reconnaissant toute la grandeur, quand elle s’applique au bien, pour lequel nous sommes faits.
51. Tout objet, quel qu’il soit. Il y a des distinctions à faire, et Marc-Aurèle les a faites mille fois, en contredisant ce qu’il dit ici.
52. Vérus. C’est Lucius Vérus, frère adoptif de Marc-Aurèle, à qui il avait marié sa fille.
53. Lucille. Fille de Marc-Aurèle, femme de Lucius Vérus, associé à l’Empire.
54. Maximus. Sans doute, le Stoïcien, un des maîtres de Marc-Aurèle, et dont il a fait plus haut un magnifique éloge, liv. I, § 15.
55. Sécunda. Probablement femme de Maximus.
56. Diotimus… Épitynchanus. Tous deux inconnus. Diotimus est encore nommé un peu plus loin, § 37.
57. Antonin. L’Empereur et père adoptif de Marc-Aurèle, Voir plus haut, livre I, § 16, le portrait d’Antonin le Pieux.
58. Faustine. La première Faustine, femme d’Antonin.
59. Adrien. L’Empereur, qui avait adopté Antonin le Pieux.
60. Céler. Rhéteur illustre, qu’Antonin avait donné pour maître à Marc-Aurèle et à son frère. Au premier livre, Marc-Aurèle ne le cite pas parmi ses maîtres.
61. Charax. On ne connaît point ce philosophe ; peut-être le nom est-il altéré, comme l’ont cru quelques éditeurs.
62. Démétrius le Platonicien…. Eudémon. Ces deux personnages ne sont pas autrement connus.
63. Tout cela a vécu un jour. Cette tournure un peu dédaigneuse est dans le texte ; elle ne s’adresse pas aux personnes, mais à la fragilité des choses de ce monde.
64. S’éteigne. Ce serait le néant.
65. Ou se déplace. Ce serait l’immortalité.
66. Et qu’il aille recevoir ailleurs une autre vie. Nulle part plus nettement qu’ici, Marc-Aurèle n’a pressenti une autre vie et n’a paru accepter cette doctrine. En se rappelant quelle distance il met toujours entre l’âme et le corps, et quelle supériorité il donne à notre âme, on doit croire qu’il attribue aussi des destinées fort différentes aux deux éléments dont notre être est composé.
67. Le privilége de l’homme. Il est impossible de se faire de la nature humaine une idée plus vraie, plus haute, ni plus pratique.
68. De contempler la nature universelle. C’est le propre de la philosophie, qui puise dans l’étude des lois de l’univers une force nouvelle pour agir, comme il convient, dans la vie pratique. — Il faut lire dans Sénèque la préface des Questions naturelles, pour voir quelle haute idée le Stoïcisme s’était faite de la nature, de l’univers et de Dieu : « Oui, je rends surtout grâce à la nature lorsque, non content de ce qu’elle montre à tous les yeux, je pénètre dans ses plus secrets mystères ; lorsque je m’enquiers de quels éléments l’univers se compose ; quel en est l’architecte ou le conservateur ; ce que c’est que Dieu ; s’il est absorbé dans sa propre contemplation, ou s’il abaisse parfois sur nous ses regards, etc., etc. »
69. Trois relations que nous avons à soutenir. Cette doctrine est essentiellement spiritualiste ; et aujourd’hui, après tant de siècles, on ne saurait dire mieux, soit au nom de la philosophie, soit au nom de la religion.
70. Avec la cause divine. Qui a réglé l’ordre universel des choses, et, dans cet ordre, a compris ce qui regarde particulièrement chacune de ses créatures.
71. C’est à lui de le dire. Voir plus haut, livre VII, § 14, et liv. IV, § 7. Au premier coup d’œil, cette séparation si absolue de l’âme isolée de son enveloppe corporelle a quelque chose qui étonne. Rien n’est plus réel cependant, et, lorsque l’âme s’est habituée à rentrer en elle-même, comme le lui conseille le Stoïcisme, elle se comprend si bien dans cet isolement que c’est à peine si elle sait encore qu’elle est jointe à un autre principe. Platon déjà avait donné ces conseils, que l’école d’Alexandrie devait pousser jusqu’à l’extrême, en aboutissant à l’extase. L’école stoïcienne a été plus modérée que les ascètes de l’hellénisme ou que les ascètes chrétiens.
72. Son calme parfait et son absolue sérénité. Pour arriver à cet état d’ataraxie, il faut une grande énergie naturelle, et une longue et persévérante pratique. Ce n’est pas l’insensibilité que le Stoïcisme recommande, comme on le lui a reproché si souvent ; c’est la paix intérieure, qui permet à la raison d’exercer tout son empire.
73. Pas de mal qui soit assez puissant. Lorsque l’âme est absolument maîtresse d’elle-même.
74. Efface les impressions sensibles. Voir plus haut, liv. VII, § 29, la même pensée exprimée dans des termes presque identiques.
75. Par aucun trouble, quel qu’il soit. C’est un des premiers principes du Stoïcisme, si ce n’est peut-être le premier de tous. Être maître de soi avant tout, afin de se diriger comme on le doit.
Droits et provenance
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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