Pensées pour moi-même
Texte / traduction : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Édition : 1876
Ces textes historiques peuvent employer une orthographe ou un vocabulaire anciens. L’édition d’origine est conservée : il ne s’agit pas d’une nouvelle traduction.
Source et éditionLivre IX (suite)
21. Ce ne sont pas des gens partageant tes sentiments. Parce qu’en effet, des âmes telles que celle de Marc-Aurèle sont bien rares.
22. Le seul motif qui pourrait nous rattacher à la vie. Un des motifs qui consolent le plus sérieusement Socrate de sa mort, c’est que, dans l’autre vie, il s’attend à trouver des hommes avec qui il pourra converser sans désaccord sur tous les sentiments qui l’animent. Voir le Phédon, pag. 198, traduction de M. V. Cousin.
23. Je n’en arrive, moi aussi, à me méconnaître. Acte d’humilité vraiment philosophique. Sénèque, faisant parler Dieu même, lui fait dire : « Comme je ne pouvais vous soustraire aux afflictions, aux revers, aux épreuves, j’ai armé vos âmes ; souffrez courageusement, c’est par là que vous pouvez surpasser Dieu même. Méprisez la pauvreté ; nul ne vit aussi pauvre qu’il est né ; méprisez la douleur ; elle finira, ou vous finirez ; méprisez la fortune ; je ne lui ai donné aucun trait qui porte jusqu’à l’âme ; méprisez la mort ; ce n’est qu’une fin ou une transformation. » De la Providence, ch. VI.
24. On en commet une aussi contre soi-même. Si chacun de nous faisait cette réflexion, on commettrait moins de fautes envers ses semblables.
25. En négligeant d’agir. Ce sont les fautes d’omission ; et il est bien vrai que la négligence et la paresse nous rendent coupables presque aussi souvent, et aussi gravement que la perversité et le vice.
26. Qui t’occupait actuellement… de remplir actuellement, d’être actuellement. Ces répétitions sont dans le texte ; et je les ai conservées, parce qu’elles sont destinées à bien marquer la pensée de Marc-Aurèle ; c’est surtout du présent que l’homme doit s’occuper ; le passé ne lui appartient plus ; l’avenir n’est pas encore à lui. Le présent seul lui appartient, bien que ce présent même lui échappe sans cesse.
27. Que la cause infinie. Le texte dit simplement la Cause. Voir plus haut, liv. VII. § 57.
28. Effacer les impressions sensibles. Voir plus haut, liv. VII § 29, la même pensée presque dans les mêmes termes.
29. Maîtres de la raison qui doit nous guider. C’est pour que la raison soit la souveraine maîtresse qu’il faut soigneusement éviter à l’âme tout ce qui peut lui ravir sa parfaite tranquillité. De là, l’ataraxie stoïcienne.
30. Une seule et même âme. Il ne faut pas prendre ceci au pied de la lettre, ni attribuer à Marc-Aurèle un panthéisme aveugle, qui n’est pas le sien. Il vient de montrer dans les paragraphes précédents qu’il distingue profondément son âme propre de celle de ses semblables ; et il n’admet pas une confusion qui serait la négation de toute responsabilité personnelle. Voir plus haut, liv. VIII, § 56 ; liv. VII, § 55, et passim.
31. Tout être qui a quelque chose de commun. Tout ce long développement a pour objet de blâmer les hommes qui ne ressentent pas, pour les autres hommes, cette bienveillance que doivent avoir entre eux des êtres de la même espèce et de la même famille.
32. Le feu monte toujours en haut. Il est clair qu’il n’y a pas à s’arrêter beaucoup à cette physique, que Marc-Aurèle accepte telle qu’il la trouve de son temps, et telle sans doute qu’il l’a reçue de ses maîtres.
33. Vers l’être qui est de la même espèce que lui. Soit homme, soit Dieu.
34. Comme sont les astres. Qui font en effet partie d’un vaste système, où chacun a son rôle bien marqué, pour concourir à l’unité universelle.
35. Seuls, les êtres doués d’intelligence. Et de liberté.
36. Ce bon accord qu’ils se doivent mutuellement. Voilà la pensée essentielle de ce paragraphe.
37. Un homme absolument isolé de l’homme. C’est que l’homme est essentiellement sociable, comme l’a démontré Aristote. Voir plus haut, liv. VIII, § 59, la note.
38. Comme Dieu porte le sien. L’assimilation ne laisse pas que d’être un peu audacieuse ; mais il est certain que l’homme, quand il se dévoue au bien, peut se dire qu’il se rend semblable à Dieu autant que le lui permet son infirmité naturelle.
39. Une multitude d’autres. C’est-à-dire que, d’un acte raisonnable, il peut sortir une multitude d’autres actes que dicte également la raison. Sénèque a dit : « Une marche irrévocable entraîne également et les Dieux et les hommes. Le Créateur lui-même, l’arbitre de toutes choses, a pu écrire la loi du destin ; mais il y est soumis. Il obéit toujours ; il n’a ordonné qu’une fois. » De la Providence, ch. V.
40. Si tu le peux. Voir plus haut, liv. V, § 28.
41. La bienveillance t’a été accordée. La bienveillance doit être prise ici dans le sens de Charité.
42. Ils les aident à se donner. Peut-être dans bien des cas serait-il plus exact de dire : « Ils les laissent se donner. »
43. Tu peux imiter les Dieux. Voir le paragraphe précédent et la note.
44. C’est un malheur pour toi de travailler. Il faut considérer le travail, non pas même comme une nécessité pour l’homme, mais comme un honneur et une dignité. À proprement parler, il n’y a que l’homme qui travaille, et c’est un privilége glorieux qu’il ne partage avec aucun autre être. Il peut régler son activité comme il lui convient.
45. Dans les idées que je m’en faisais. Voir plus haut, liv. VIII, § 49.
46. Tout est absolument ce qu’il était. Il y aurait exagération à prendre cette pensée dans toute sa rigueur. Les choses ne sont pas aussi uniformes que le dit Marc-Aurèle ; et bien qu’il y ait toujours un fonds identique, il y a toujours aussi des détails nouveaux. Marc-Aurèle pouvait se dire modestement à lui-même que son règne était bien différent de celui de Néron, quoique lui et Néron fussent également empereurs.
47. Et restent à notre porte. L’image est dans le texte ; et elle est parfaitement juste.
48. Qui nous en apprend donc quelque chose ? Cette doctrine est bien loin de celle du Sensualisme au dix-huitième siècle ; elle en est distante par les idées non moins que par le temps.
49. Le bien ne consiste pas dans ce qu’il pense. Ceci est un peu contraire à la doctrine platonicienne, qui prétend qu’il suffit de connaître le bien pour le pratiquer, et qui confond ainsi la science et la vertu. Il est bien vrai qu’un être raisonnable ne peut agir sans avoir préalablement pensé ; mais Marc-Aurèle a raison : l’essentiel pour la société, c’est ce que fait l’individu ; autrement, on arrive à une foule d’erreurs et de paradoxes, où se sont perdus trop souvent les mystiques, sacrifiant les œuvres à la pensée. La foi sans les œuvres n’est presque rien ; et elle peut être bien souvent plus dangereuse qu’utile.
50. Pour le caillou qu’on lance en l’air. Marc-Aurèle s’est déjà servi d’une comparaison analogue, plus haut, liv. VIII, § 20. Dans ce dernier passage, qui est plus explicite, il s’agit de montrer que l’homme doit se résigner à la destinée qui lui est faite. Sénèque a insisté bien souvent sur ces virils conseils, auxquels se complaît le Stoïcisme : « Pourquoi Dieu souffre-t-il qu’il arrive malheur aux gens de bien ? Non ; il ne le souffre pas. Il a éloigné d’eux tous les maux : les crimes, les forfaits, les pensées coupables, les désirs ambitieux, les aveugles désirs, et l’avarice qui convoite le bien d’autrui ; il veille sur eux et les protège. Ne faut-il pas aussi exiger de Dieu qu’il garde leur bagage ? Ils l’exemptent eux-mêmes de ce soin, en méprisant les choses extérieures. » De la Providence, ch. VI.
51. Pénètre au fond de leurs cœurs. L’idée est juste ; et quoiqu’on puisse dire avec raison que de tels juges sont bien peu compétents, on les redoute cependant, en ce sens tout au moins qu’on recherche leur approbation et qu’on craint leur blâme. Voir plus haut, liv. VI, § 59, ce qui a été dit sur le dédain de la gloire, et la réponse de Pascal.
52. Tout est soumis au changement. L’observation est exacte ; mais elle contredit ce qui a été dit plus haut, liv. VII, §§ 1 et 47, sur l’uniformité des choses. Du moment qu’il y a changement, il y a nécessairement nouveauté ; car une de ces idées implique l’autre.
53. L’univers entier est comme toi. Il n’y a que Dieu d’immuable et d’éternel.
54. Il faut laisser à autrui la faute d’autrui. La concision de cette pensée la rend un peu obscure ; on peut voir des pensées analogues, mais plus développées et plus claires, liv. V, § 25, et liv. IV, § 3.
55. Il n’y a pas là le moindre mal. La réflexion est très-juste, et cet argument est très-bon contre la crainte de la mort. Ce n’est qu’un changement, auquel tant d’autres changements nous ont préparés. Mais, en général, on redoute la mort elle-même moins que les douleurs dont elle est ordinairement précédée.
56. De ton grand-père, de ta mère, de ton père. Voir les trois premiers paragraphes du liv. I, et les notes qui s’y rapportent
57. Le terme de la vie tout entière. En d’autres termes, la mort. ? Sénèque, citant Démétrius, a dit : « Voulez-vous ma vie ? Pourquoi non ? Je ne ferai pas difficulté de vous laisser reprendre ce que vous m’avez donné. C’est de mon plein gré que vous remporterez tout ce que vous me demanderez. Oui sans doute, j’aurais mieux aimé offrir qu’abandonner. Qu’est-il besoin d’enlever ce que vous pouvez recevoir ? Cependant, aujourd’hui même, vous n’enlevez rien ; car on n’arrache qu’à celui qui retient. » De la Providence, ch. V.
58. À la pensée du principe souverain qui te régit. C’est-à-dire à ta raison, qui peut à la fois se sentir en rapport, et avec celle qui régit l’univers, et avec celle qui régit chacun de nos semblables. On ne peut pas donner à l’homme une plus haute idée de ce qu’il est dans le monde et dans la société.
59. S’il agit par ignorance. Voir plus haut, liv. VIII, § 14.
60. Du système entier que la cité compose. Il s’agit ici de la cité universelle, du système général des choses, et non pas seulement de la cité politique et sociale que les hommes forment entre eux.
61. De la société. Universelle, qui comprend tout ensemble les hommes, les choses et les Dieux. Le sens de ce passage est déterminé par la fin même de ce paragraphe. Voir aussi plus haut, liv. IV, § 29, et liv. II, § 16, et spécialement liv. VII, § 9, sur les rapports de toutes les choses entre elles.
62. Fureurs d’enfants. Cette apostrophe doit s’adresser à la vie en général, où les événements, quelque tragiques qu’ils soient, sont toujours si passagers.
63. Chargée des cadavres qu’elles portent. Voir plus haut une expression toute pareille, liv. II, § 16.
64. L’Évocation des morts. Voir l’Odyssée, chant XI, vers 218 et suivants ; discours d’Anticlée à Ulysse, son fils.
65. Dans l’Odyssée. Ces mots ne sont pas dans le texte ; mais ils sont impliqués dans le mot consacré et très-spécial dont se sert Marc-Aurèle.
66. Remonte jusqu’à la qualité essentielle de la cause. Cette pensée n’est pas très-claire ; et il est à croire qu’elle n’est qu’un fragment d’une pensée plus étendue et plus complète. D’ailleurs, Marc-Aurèle a déjà recommandé des procédés analogues d’analyse et d’examen. Voir plus haut, liv. IV, § 21.
67. Tu as beaucoup souffert dans la vie. Il est probable que Marc-Aurèle s’applique directement à lui-même cette réflexion, et que ce n’est pas une simple forme de style qu’il emploie à l’adresse de ses futurs lecteurs. Il faut toujours se rappeler le caractère tout intime de ces Pensées. Sénèque, portant la parole au nom même de Dieu, a dit : « J’ai placé tous vos biens au-dedans de vous ; votre bonheur est de n’avoir pas besoin de bonheur. » De la Providence, ch. 6.
68. Va droit à leurs âmes. C’est le conseil très pratique que Marc-Aurèle s’est donné déjà plusieurs fois. Voir plus haut, liv. VI, § 59. Le mieux est peut-être encore de s’interroger soi-même ; et, si l’on trouve qu’on n’est point en faute, de ne tenir aucun compte d’attaques imméritées.
69. Conserver ta bienveillance envers eux. C’est la charité exercée dans toute sa grandeur et sa magnanimité. Voir plus haut, liv. VI, § 47, à la fin, et liv. VII, § 22.
70. Les Dieux mêmes leur viennent en aide. Voir plus haut, dans ce livre, § 11.
71. Par les songes. Marc-Aurèle croyait aux songes. Voir dans le Ier livre, § 17, ce qu’il dit des faveurs que les Dieux lui avaient accordées par ce moyen.
72. L’objet de leurs vœux. C’est-à-dire, santé, richesse, gloire, comme il est dit plus haut, § 21.
73. Dans le même cercle. Plusieurs fois déjà Marc-Aurèle est revenu sur cette uniformité et cette monotonie des choses. Voir plus haut, liv. II, § 14, et liv. VII, § 1. Cette idée est juste si on la prend d’une manière générale ; elle ne l’est plus si l’on veut la pousser trop loin. En dépit de Marc-Aurèle et aussi de l’Ecclésiaste, il y a tous les jours quelque chose de nouveau sous le soleil, quoiqu’il y ait un certain fond qui subsiste et est immuable.
74. Tu dois adorer ce qu’elle a réglé. C’est le parti que Marc-Aurèle a pris lui-même dans la vie, et la confiance absolue en Dieu est la première de ses vertus.
75. Une première impulsion. Voir plus haut, liv. VII, § 75. C’est là d’ailleurs une question qui est surtout théorique ; et soit que Dieu agisse d’une façon continue, soit qu’il n’ait agi qu’à l’origine, le monde n’en est pas moins dirigé par sa providence et sa bonté.
76. Dès lors tout est bien. Il faut ajouter quelque chose à cette idée, à savoir que notre raison doit croire que tout est bien, quoique souvent notre sensibilité ou notre orgueil se révolte.
77. Toi du moins tu n’y es pas soumis. C’est la grandeur indéfectible de l’âme humaine ; et le Stoïcisme l’a senti aussi profondément que possible. Le libre arbitre fait de l’homme un être absolument à part. Entre lui et l’animal, l’hiatus est infranchissable, comme le dit Cuvier. Voir plus haut, liv. II, § 11, l’affirmation énergique du libre arbitre.
78. Ce changement sera éternel. Il y a donc du nouveau dans le monde, puisque tout y change sans cesse. Voir le début de ce paragraphe.
79. Pour tout ce qui est mortel. Cette restriction est nécessaire ; mais les choses de ce monde, si elles sont variables, portent en elles des principes qui ne le sont pas.
80. Régler par la philosophie la pratique des affaires. La critique peut être juste ; mais Marc-Aurèle serait un des premiers à la mériter ; car on ne peut pas douter qu’il n’ait essayé autant qu’il l’a pu d’appliquer la philosophie au gouvernement de l’empire qui lui était confié. Ailleurs, liv. II, § 11, il fait un magnifique éloge de la philosophie ; et il a bien raison.
Droits et provenance
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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