Pensées pour moi-même
Texte / traduction : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Édition : 1876
Ces textes historiques peuvent employer une orthographe ou un vocabulaire anciens. L’édition d’origine est conservée : il ne s’agit pas d’une nouvelle traduction.
Source et éditionLivre II (suite)
IX. Que ta mémoire se rappelle sans cesse les questions que voici : « Quelle est la nature de l’ensemble des choses[22] ? Quelle est ma propre nature ? Quelle relation ma nature soutient-elle avec l’autre ? Quelle partie forme-t-elle dans le tout ? Quel est ce tout dont elle fait partie ? » Et ajoute qu’il n’est personne au monde qui puisse t’empêcher jamais de faire et de dire ce qui découle comme conséquence nécessaire[23] de la nature dont tu fais partie.
X. C’est une idée bien philosophique que celle de Théophraste[24] lorsque, comparant les fautes entre elles d’une manière plus claire que personne ne l’avait fait avant lui, il établit que les fautes qu’un désir réfléchi fait commettre sont plus graves que celles qu’on commet dans l’enivrement de la colère. En effet, quand la colère nous transporte, il semble que c’est avec une certaine douleur et un entraînement dont on n’a pas conscience qu’on s’égare loin de la raison, tandis qu’au contraire celui que le calcul du désir rend coupable et qui se laisse vaincre par le plaisir, paraît en quelque sorte plus intempérant et plus relâché dans ses fautes. C’est donc une sentence bien vraie et d’une bonne philosophie que celle de Théophraste, quand il dit que la faute accompagnée d’un sentiment de plaisir mérite bien plus de blâme que celle que la douleur accompagne. Et de fait, l’un a bien plutôt l’air d’un homme qui a été provoqué et qu’on a contraint à se mettre en colère, tandis que l’autre s’est porté de son plein gré au méfait, en se laissant aller à des actes reprochables, uniquement pour contenter le désir qu’il ressent.
XI. C’est en songeant toujours qu’à l’instant même tu peux fort bien sortir de la vie, qu’il faut régler chacune de tes actions et de tes pensées. Quitter la société des hommes n’a rien de bien effrayant[25], s’il y a des Dieux ; car certainement ils ne te jetteront pas dans le mal ; et s’il n’y a pas de Dieux, ou s’ils ne s’occupent point des choses humaines, quel intérêt ai-je à vivre dans un monde qui est vide de Dieu, c’est-à-dire vide de Providence ? Mais certes il y a des Dieux, qui prennent à cœur les choses d’ici-bas. Grâce à eux, il ne dépend absolument que de l’homme de ne pas tomber dans les véritables maux. Et, si en dehors de ces maux véritables, il se rencontre encore quelque mal, la Providence divine a également voulu que nous pussions toujours nous en garantir d’une façon absolue[26]. Or comment ce qui ne rend pas l’homme plus mauvais, pourrait-il rendre la vie de l’homme plus mauvaise ? Ce n’est pas parce que la raison universelle ignorait ce désordre apparent, ou parce que tout en le connaissant elle serait impuissante à le prévenir ou à le corriger, qu’elle l’a laissé subsister. Non, il n’est pas à supposer que ce soit par impuissance ou par inhabileté qu’elle ait commis cette grave erreur de répartir indistinctement aux bons et aux méchants, parmi les hommes, les biens et les maux. Le vrai, c’est que, si la vie et la mort, la gloire et l’obscurité, la peine et le plaisir, la richesse et la pauvreté sont distribuées indifféremment aux bons et aux méchants parmi nous, c’est que toutes ces choses-là ne sont ni belles ni laides[27] ; et par conséquent, elles ne sont non plus ni un bien ni un mal.
XII. Comme tout disparaît[28] en un instant : dans le monde, les personnes ; et dans la durée, les souvenirs qu’elles laissent après elles ! Qu’est-ce que toutes les choses sensibles, et surtout celles qui nous séduisent par le plaisir ou nous épouvantent par la douleur, et dont notre vanité fait tant de bruit ? Comment des objets si frivoles, si méprisables, si décousus, si périssables et si parfaitement morts, pourraient-ils occuper notre intelligence et notre raison[29] ? Que sont même les hommes dont les jugements et les suffrages distribuent la gloire ? Qu’est-ce que mourir[30] ? Si l’on considère la mort en elle-même, et si, par la pensée et l’analyse, on dissipe les vains fantômes qu’on y joint sans raison, que peut-on penser d’elle sinon qu’elle est une simple fonction de la nature[31] ? Mais pour redouter une fonction naturelle, il faut être un véritable enfant. Bien plus, ce n’est pas même là une simple opération que la nature accomplit ; c’est en outre une opération qui lui est éminemment utile. Comment l’homme entre-t-il en rapport avec Dieu[32] ? Par quelle partie de son être ? Et en quoi cette partie de l’homme doit-elle alors se modifier ?
XIII. Est-il rien de plus méprisable[33] que de sortir sans cesse de soi-même pour parcourir tout le cercle des choses, « pour sonder toutes les profondeurs, » comme dit le poëte[34], pour pénétrer à force de conjectures ce qui se passe dans l’âme du prochain, et de ne pas sentir que tout ce qu’il nous faut au monde, c’est de ne penser qu’au seul génie que nous portons en nous[35] et de le servir en toute sincérité ? Or le servir, c’est le conserver pur de toute passion, de toute imprudence, de toute impatience contre ce qui vient ou des Dieux ou des hommes ; car ce qui vient des Dieux est digne de respect à cause de leur sainte puissance ; et ce qui vient des hommes est digne d’affection[36], parce que notre famille est commune[37], et quelquefois aussi est digne d’une certaine pitié, quand le fait est causé par l’ignorance du bien et du mal, cécité qui est égale tout au moins à celle qui nous prive de discerner le blanc et le noir.
XIV. Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans[38], dis-toi bien que l’on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu’on vit ici-bas, et qu’on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu’on perd. À cet égard, la plus longue vie en est tout à fait au même point que la plus courte. Pour tout le monde, le présent, le moment actuel est égal, bien que le passé qu’on laisse en arrière puisse être très-inégal. Ainsi, ce qu’on perd n’est évidemment qu’un instant imperceptible. On ne peut perdre d’aucune façon ni le passé ni l’avenir ; car une chose que nous ne possédons pas, comment pourrait-on nous la ravir ? Voici donc deux considérations qu’il ne faut jamais perdre de vue : la première, que tout en ce monde roule éternellement dans le même cercle, et qu’il n’y a pas la moindre différence à voir toujours des choses pareilles, ou cent ans de suite, ou deux cents ans, et même pendant la durée infinie ; la seconde, que celui qui aie plus vécu et celui qui aura dû mourir le plus prématurément font exactement la même perte[39] ; car ce n’est jamais que du présent qu’on peut être dépouillé, puisqu’il n’y a que le présent seul qu’on possède, et qu’on ne peut pas perdre ce qu’on n’a point.
XV. Que tout soit opinion[40], c’est ce qui ressort avec la dernière évidence des démonstrations de Monime, le Cynique ; et l’utilité de son système n’est pas moins évidente, si l’on sait faire la part de ce qu’il contient de vraiment profond[41].
XVI. L’âme de l’homme ne saurait s’infliger une plus cruelle injure à elle-même que de devenir en quelque sorte un rebut et comme une superfétation de l’univers. Or, prendre jamais en mal quoi que ce soit dans ce qui arrive[42], c’est se révolter contre la nature universelle[43], qui renferme les natures si diverses de tous les êtres. En second lieu, notre âme ne se fait guère moins de tort, quand elle prend un homme en aversion et qu’elle s’emporte contre lui dans l’intention de lui nuire, avec cette passion aveugle des cœurs livrés à la colère. Troisièmement, notre âme se fait injure, quand elle se laisse subjuguer par le plaisir ou par la souffrance ; quatrièmement, quand elle commet quelque mensonge et qu’elle fait ou dit quelque chose qui n’est pas franc ou qui n’est pas exact ; cinquièmement enfin, lorsqu’elle néglige de diriger vers un but précis ses actes ou ses sentiments, et qu’elle les laisse aller à l’aventure et sans suite, tandis que c’est notre devoir de calculer nos moindres actions en les rapportant au but suprême de la vie. Or le but suprême pour des êtres doués de raison[44], c’est de se conformer toujours à la raison, et aux lois de la cité la plus auguste et du plus auguste des gouvernements.
XVII. Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point[45] ; son être est dans un perpétuel écoulement ; ses sensations ne sont que ténèbres. Son corps composé de tant d’éléments est la proie facile de la corruption ; son âme est un ouragan ; son destin est une énigme obscure ; sa gloire un non-sens. En un mot, tout ce qui regarde le corps est un fleuve qui s’écoule ; tout ce qui regarde l’âme n’est que songe et vanité ; la vie est un combat, et le voyage d’un étranger ; et la seule renommée qui nous attende après nous, c’est l’oubli. Qui peut donc nous diriger au milieu de tant d’écueils ? Il n’y a qu’un seul guide, un seul, c’est la philosophie[46]. Et la philosophie, c’est de faire en sorte que le génie qui est en nous[47] reste pur de toute tache et de tout dommage, plus fort que les plaisirs ou les souffrances, n’agissant en quoi que ce soit ni à la légère, ni avec fausseté ou dissimulation, sans aucun besoin de savoir ce qu’un autre fait ou ne fait pas, acceptant les événements de tout ordre et le sort qui lui échoit, comme une émanation de la source d’où il vient lui-même, et par-dessus tout, attendant, d’une humeur douce et sereine, la mort, qu’il prend pour la simple dissolution des éléments dont tout être est composé. Or si, pour les éléments eux-mêmes, ce n’est point un mal quelconque que de changer perpétuellement les uns dans les autres, pourquoi regarder d’un mauvais œil le changement et la dissolution de toutes choses ? Ce changement est conforme aux lois de la nature ; et dans ce que fait la nature, il n’y a jamais rien de mal.
Écrit à Carnuntum[48].
Notes de la traduction de 1876 :
1. Il faut se prémunir. Cette admonition intime peut être bonne pour un homme public, qui doit avoir affaire dans la journée à une multitude de clients ; elle est moins utile dans une condition privée. Mais les conseils de charité et de tolérance qui terminent ce paragraphe peuvent servir à tout le monde ; et il n’est pas un de nous qui n’en puisse profiter aussi bien qu’un empereur. Dans le Sermon sur la Montagne, le Christ fait des recommandations analogues, sans en donner des motifs aussi profonds. Saint Matthieu, ch. v, verset 22 : « Mais moi, je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, sans cause, méritera d’être condamné par le jugement. » Sous une autre forme, la philosophie stoïcienne de Marc-Aurèle exprime la même pensée et les mêmes conseils. Sénèque, avant Marc-Aurèle, avait dit : « Le sage ne sort jamais de chez lui sans se dire : Je rencontrerai beaucoup d’ivrognes, beaucoup de débauchés, beaucoup d’ingrats, beaucoup d’avares, beaucoup de gens agités par les furies de l’ambition…… Il les regardera tous avec la même bienveillance que le médecin regarde ses malades. » De la Colère, liv. II, ch. x. — Bossuet a dit : « Un homme ne peut être étranger à un homme ; et si nous n’avions perverti les inclinations naturelles, il nous serait aisé de sentir que nous nous touchons de bien près. Devant Dieu, il n’y a ni Barbare, ni Grec, ni Romain, ni Scythe. Nous avons tous une même cité dans le ciel et une même société dans la nature. » Sermon sur la Réconciliation.
2. Le principe directeur de tout le reste. Distinction toute spirituelle des deux principes dont notre nature est composée ; le principe supérieur doit commander au principe subordonné, qui est fait pour obéir. La doctrine de Marc-Aurèle est ici très-platonicienne.
3. Dédaigne ce triste amas de chairs. C’est le langage le plus austère de l’ascétisme stoïcien et chrétien.
4. Le principe chef et maître. C’est la raison mise au-dessus du principe vital, et de la matière dont le corps est composé.
5. Tu es vieux. Marc-Aurèle est mort à soixante-deux ans ; et en supposant même qu’il ait écrit ceci dans les dernières années de sa vie, il semble qu’il exagère un peu en parlant de sa vieillesse dans des termes qui la feraient supposer beaucoup plus avancée. Voir plus loin, § 6.
6. Ne souffre plus que ce principe soit jamais esclave. C’est la lutte du principe supérieur contre le principe inférieur qui fait toute la grandeur de l’homme, et qui explique sa destinée morale. Bossuet a dit : « Le devoir essentiel de l’homme, dès là qu’il est capable de raisonner, est de vivre selon la raison et de chercher son auteur ; de peur de lui manquer de reconnaissance, si, faute de le chercher, il l’ignorait. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § 2.
7. Plein de prévoyance. C’est la foi à la Providence, que la raison humaine sent invinciblement, sans pouvoir d’ailleurs se l’expliquer et la comprendre tout entière.
8. L’ordre universel dont tu fais partie. Grande et féconde maxime, que nous oublions trop souvent au milieu de toutes les préoccupations de la vie.
9. La soif désordonnée des livres. Voir plus haut, § 2, le conseil de laisser les livres de côté pour ne songer qu’à la pratique de la vie. Le conseil est excellent ; mais il y a temps pour tout ; et dans sa jeunesse, Marc-Aurèle n’avait pas eu tort de se livrer avec tant d’ardeur à l’étude. Sans ces exercices préalables et sans les maîtres, si justement célébrés par lui dans le livre précédent, il n’eut pas, plus tard, été si sage.
10. De mourir… sans murmures. Forte maxime d’une application très-difficile et très-rare, et que Socrate a sanctionnée de son admirable exemple.
11. Le cœur plein d’une juste reconnaissance envers les Dieux. Il n’y a pas un cœur bien fait qui, en approchant du terme, ne doive partager ces sentiments virils, Bossuet, en parlant de la Providence, a dit : « Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables ; et nous nous appliquerons aujourd’hui à méditer les secrets de cette céleste politique, qui régit toute la nature et qui, enfermant dans son ordre l’instabilité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d’égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers que les grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires. » Sermon sur la Providence. Ailleurs, Bossuet dit encore : « Ainsi, sous le nom de Nature, nous entendons une sagesse profonde, qui développe, avec ordre et selon de justes règles, tous les mouvements que nous voyons. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV.
12. Tu remets de jour en jour cette résolution. Excellents conseils, dont le prix s’accroît avec la durée même de la vie. Plus on s’approche de la mort, plus on doit sentir la nécessité de se recueillir. Bossuet, dans le sermon sur la Mort, prêché devant le Roi, a dit : « C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés et sous mille formes diverses… et je puis dire que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts mêmes. » Sénèque a dit : « Ce jour que vous appréhendez comme le dernier de votre vie est celui de votre naissance pour l’éternité. » Épître ciii, à Lucilius. Puis il ajoute : « Que direz-vous de cette clarté divine quand vous la pénétrerez dans sa source ? »
13. Comme Romain et comme homme. Si la première de ces deux qualités est particulière, l’autre est générale ; et les conseils qui suivent s’adressent à tout le monde. Il n’est pas interdit de chercher dans l’idée de la patrie un nouvel aiguillon pour bien faire ; mais la nature humaine comprise dans toute son étendue y suffit ; et les devoirs de l’homme sont encore les plus universels de tous. Ceux du citoyen ne viennent qu’en seconde ligne, à la fois comme plus étroits, et moins désintéressés.
14. De quel petit nombre de préceptes on a besoin. Simplifier sans cesse sa vie en la purifiant sans cesse, c’est un des préceptes les plus clairs et les plus utiles de la sagesse. La pratique même des choses y mène directement pour peu qu’on sache s’observer franchement soi-même ; on se détache petit à petit avant de tomber ; et la chute dernière, en nous isolant de tout, nous isole de bien peu de choses.
15. Ô mon âme. Voilà un des rares mouvements d’éloquence pathétique que se soit permis Marc-Aurèle ; et c’est pour se faire un reproche à lui-même qu’il se permet celui-ci.
16. Voilà que la tienne est déjà presque achevée. Voir plus haut, § 2. Il est probable que Marc-Aurèle sentait déjà sa fin prochaine quand il écrivait ceci. Bossuet, Serm. sur la Mort : « Je veux dire que notre esprit s’étendant par de grands efforts sur des choses fort éloignées, et parcourant, pour ainsi dire, le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plus près que nous consumons notre vie, toujours ignorants de ce qui nous touche, et non-seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes… Il n’est rien de plus nécessaire que de recueillir en nous-mêmes toutes ces pensées qui s’égarent. »
17. Ne plaçant jamais ton bonheur que dans l’âme des autres. Réflexion profonde, dont la vérité est aussi évidente que la pratique en est difficile.
18. Voici bientôt le moment. Ceci confirme ce que Marc-Aurèle a déjà dit plus haut, §§ 6 et 2. C’est aussi une preuve de plus que ces réflexions que l’Empereur s’adresse à lui-même, ont été écrites dans les derniers temps de sa vie. Il a toute la maturité qu’exige la sagesse.
19. L’autre carrière. On peut entendre cette expression de deux manières. La plus naturelle et la plus simple, c’est de la rapporter à l’autre vie. Mais elle peut signifier aussi une autre méthode de vie, qui consiste à rentrer en soi après en être constamment sorti sous les provocations et les entraînements du dehors. C’est la réflexion substituée à la pratique instinctive ; c’est la contemplation de la vie intérieure remplaçant le trouble du monde des affaires et des intérêts. La fin de ce paragraphe peut faire croire que cette seconde interprétation est la véritable ; et le paragraphe suivant la fortifie encore.
20. L’âme d’un autre. Cette réflexion fait suite à la fin de la précédente et la complète. Ce qui se passe dans l’âme des autres, même quand ces autres nous sont chers, ne nous touche qu’indirectement, et n’a, sur nous, qu’une influence relative ; au contraire, ce qui se passe dans notre âme a la plus haute importance pour nous ; et nous n’y regardons presque jamais. C’est à peine si l’on y songe quand la vie est près de s’éteindre.
21. Dans le malheur. Il faut comprendre ce mot dans un sens plus large que le sens ordinaire. C’est surtout le mal que le sage veut éviter ; et Marc-Aurèle ne semble pas avoir jamais été très-préoccupé de l’idée du bonheur. C’est la vertu seule qu’il a recherchée.
22. La nature de l’ensemble des choses. C’est en effet une pensée aussi juste que profonde, sagement recommandée à l’homme, de toujours considérer sa fonction dans le monde qu’il habite, dans l’univers dont il fait partie. C’est le mettre à sa vraie place ; et, à cet égard, le Stoïcisme a été plus pratique que tout ce qui l’a suivi. On a trop insisté, plus tard, sur le néant de l’homme, ou même aussi sur sa grandeur. L’homme n’est ni un atome imperceptible ni un géant. Il est ce qu’il est, faisant partie d’un tout qu’il doit s’efforcer de comprendre ; et puisque ce tout est soumis à un ordre que l’homme observe et admire, son devoir est de prendre sa part de l’ordre universel et de ne pas le troubler, même dans la mesure restreinte où par son libre arbitre il peut sortir du système prodigieux qu’il n’a point fait.
Droits et provenance
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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