Mark Aurel / Textsprache : Französisch

Pensées pour moi-même

Text / Übersetzung : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Ausgabe : 1876

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Quelle und Ausgabe

Livre IV (Fortsetzung)

XVIII. Que de temps on pourrait se ménager en ne regardant point à ce qu’a dit le voisin[34], à ce qu’il a fait, à ce qu’il a pensé, et en ne songeant qu’à ce qu’on fait soi-même, afin de rendre toutes ses actions justes et saintes ! Oui, à l’exemple de l’homme de bien[35], il faut ne point plonger ses regards dans les mœurs ténébreuses, mais marcher tout droit sur la ligne, sans le moindre écart.

XIX. Si l’on ambitionne avec tant d’ardeur la renommée qu’on doit laisser après soi[36], c’est qu’on ne réfléchit pas assez qu’il n’est point un seul de ces hommes qui se seront souvenus de vous qui ne doive aussi mourir à son tour, qu’il en sera de même indéfiniment, et pour celui qui héritera de ce premier admirateur, et pour tous ceux qui suivront, jusqu’à ce que, enfin, s’éteigne cette renommée tout entière, passant de ceux qui la recherchent avec tant d’ardeur à ceux qui s’éteignent après l’avoir un instant entretenue. Suppose même, si tu le veux, que ceux qui garderont ton souvenir soient immortels et que le souvenir soit immortel ainsi qu’eux ; qu’est-ce que tout cela peut te faire, je ne dis pas après la mort, mais je dis de ton vivant ? Qu’est-ce que la louange des hommes, à moins toutefois qu’on ne veuille en faire un calcul et un profit ? Car voilà que tu négliges bien à contre-temps les dons de la nature, tandis que le reste suit une tout autre raison[37].

XX. Tout ce qui est beau[38], en quelque genre que ce puisse être, est beau de soi seul, et n’aboutit qu’à soi-même, sans que la louange qu’on peut en faire en constitue une partie essentielle. Ainsi donc, un objet quelconque, parce qu’on le loue, n’en est ni pire ni meilleur. Et ce que je dis ici s’applique aux choses qu’on qualifie de belles dans un sens plus vulgaire, à savoir les objets purement matériels et les œuvres de l’art. Quand une chose est belle réellement, de quoi peut-elle avoir encore besoin ? Il ne lui manque absolument rien pas plus qu’à la loi, pas plus qu’à la vérité, pas plus qu’à la bonté ou à la pudeur. De tous ces biens, en est-il un qui soit beau parce qu’on le loue, ou qui puisse périr parce qu’on le critique ? Une émeraude perd-elle du prix qu’elle avait parce qu’on ne la loue pas ? Et l’or, et l’ivoire, et la pourpre, et la lyre, et le poignard, et la fleur, et l’arbuste[39] ?

XXI. Si les âmes subsistent et continuent de vivre, comment, depuis des temps infinis, l’air est-il assez vaste pour les contenir toutes[40] ? Mais comment la terre contient-elle les corps de tant d’êtres ensevelis depuis tant de siècles dans son sein ? Eh bien ! de même que, dans la terre, après un séjour plus ou moins long, la transformation et la dissolution de ces cadavres font de la place à d’autres ; de même, les âmes, après un certain séjour dans l’air où elles sont transportées, changent, s’épanchent et se consument, absorbées et reprises dans la raison génératrice de l’univers. De cette manière, elles font place aux autres, qui viennent habiter les mêmes lieux. Voilà bien ce qu’on peut répondre quand on soutient le système de la permanence des âmes. Mais il ne faut pas supputer seulement cette foule innombrable de corps ensevelis de la sorte ; il faut calculer aussi cette autre foule d’animaux que nous mangeons ou que d’autres animaux dévorent. Quel nombre n’en est pas détruit, et comme enseveli de cette façon dans les corps de ceux qui s’en nourrissent ! Et pourtant, cet étroit espace les peut conserver parce qu’ils changent, et qu’ils se transforment en particules de sang, d’air ou de feu.

Mais, dans une telle question[41], quel est le moyen de savoir la vérité ? C’est de distinguer l’élément matériel, et la cause d’où vient cet élément[42].

XXII. Ne point se laisser entraîner par le tourbillon ; mais, dans toute entreprise, s’appliquer à ce qui est juste ; et, dans toute pensée, conserver avant tout la plénitude de l’intelligence, qui comprend les choses.

XXIII. Ô monde[43], tout me convient de ce qui peut convenir à ton harmonie ; rien n’est pour moi prématuré ni tardif de ce qui pour toi vient à son temps. Tout est fruit pour moi, ô nature, de ce que produisent les saisons fixées par toi. Tout vient de toi, tout vit en toi, tout retourne en toi. Dans la tragédie[44], un personnage s’écrie : « Ô douce cité de Cécrops ! » Et toi, tu ne t’écrierais pas : « Ô douce cité de Jupiter ! »

XXIV. « Si tu veux conserver la paix de ton âme, dit un philosophe[45], n’agis que le moins possible. » Mais ne serait-ce pas encore mieux de ne s’occuper que de ce qui est absolument nécessaire, et uniquement de ce qu’exige la raison d’un être essentiellement sociable[46], dans les conditions où la raison l’exige ? De cette façon on ne jouit pas seulement de la satisfaction d’avoir fait bien ; mais on jouit en outre de l’avantage de n’avoir agi que fort peu. C’est qu’en effet la plupart du temps ce que nous disons, ce que nous faisons n’a rien de bien nécessaire ; retrancher tout cela, ce serait s’assurer plus de loisir et aussi plus de tranquillité. Par conséquent, il faut, pour chaque chose, se souvenir de se poser cette question[47] : « N’est-ce point là quelque chose qui n’est point nécessaire ? » Bien plus, ce qu’il faut ainsi retrancher, ce ne sont pas seulement les actions qui ne sont pas indispensables, mais ce sont en outre les pensées[48] ; car, de ce moment, les actions qui nous entraînent et nous dévient ne pourraient plus suivre des pensées qui n’existeraient point.

XXV. Essaie de voir dans quelle mesure tu peux, toi aussi, réaliser la vie de l’homme de bien, qui sait se contenter du destin qu’il reçoit en partage dans l’ordre universel des choses, et qui se borne, en ce qui dépend de lui, à pratiquer la justice et à conserver la sérénité de son âme[49].

XXVI. As-tu vu cela ? Vois encore ceci[50]. Ne te trouble pas ; simplifie ta vie tant que tu le peux. Quelqu’un a-t-il fait une faute ? C’est à son détriment qu’il l’a commise. Te survient-il un accident ? C’est fort bien ; car tout ce qui t’arrive t’était destiné dès l’origine et faisait partie de la trame universelle des choses. Somme toute, la vie est bien courte, et il faut mettre le présent à profit avec un calcul éclairé et avec justice. Sois sobre dans le relâche que tu te donnes.

XXVII. Ou le monde a été bien réglé, ou ce n’est qu’un chaos. Dit-on qu’il est confus ? Il n’en est pas moins le monde. Eh quoi ! Ne peux-tu pas réaliser en toi-même un certain monde[51] régulièrement ordonné ? Et dans l’univers, il y aurait du désordre ! Et cela quand toutes choses sont si bien distinctes les unes des autres, si habilement combinées et si harmonieuses entre elles !

XXVIII. Caractère sombre[52], caractère efféminé, caractère opiniâtre, féroce, puéril, brutal, bouffon, perfide, sacrilége, cupide, tyrannique.

XXIX. Si c’est être étranger au monde que d’ignorer les éléments qui le composent, ce n’est pas l’être moins que d’ignorer ce qui s’y passe. On n’est qu’un fuyard, quand on se soustrait aux lois et à la raison de la cité[53] ; on n’est qu’un aveugle, quand on ferme l’œil de l’entendement ; un mendiant, quand on a besoin d’autrui et qu’on ne sait pas se procurer par soi-même[54] tout ce qu’il faut pour vivre ; une superfétation du monde, quand on s’y dérobe et qu’on s’isole de l’existence de la commune nature[55], en se révoltant contre ce qui arrive[56] ; car c’est elle qui produit les événements, comme c’est elle qui t’a produit toi-même ; enfin, on n’est plus qu’un fragment détaché de la cité, quand on détache[57] son âme de celle des êtres raisonnables, dont on brise ainsi l’unité.

XXX. Celui-ci, quoique sans tunique[58], n’en est pas moins philosophe ; celui-là sait l’être même sans livres[59] ; tel autre sait l’être aussi quoique à moitié nu. — « Je n’ai pas de pain, dit-il, et je n’en reste pas moins fidèle à la raison. » — Et moi, je dis : Je n’ai pas même besoin de l’aliment de la science[60] pour y demeurer également fidèle.

XXXI. Plais-toi au pauvre métier que tu as appris[61], et sache t’en contenter et t’y tenir ; et, pour tout le reste dans la vie, supporte-le comme un homme qui, du fond de l’âme, a remis aux Dieux le soin de tout ce qui le regarde, et ne veut se faire le maître ni l’esclave de qui que ce soit.

XXXII. Songe un peu, pour prendre cet exemple entre tant d’autres, au temps de Vespasien[62]. Voici tout ce que tu y verras : On se marie, on élève ses enfants, on est malade, on meurt, on fait la guerre, on est en fête, on trafique, on cultive, on flatte, on a de l’arrogance, on a des soupçons, on dresse des embûches, on ourdit la perte de ses ennemis, on se plaint de l’état où l’on est, on fait l’amour, on amasse de l’argent, on brigue le consulat, on recherche la couronne ; eh bien ! cette existence que menaient tous les gens de ce temps a disparu complètement. Passe si tu le veux au temps de Trajan[63] ; c’est toujours la même chose, et son monde a cessé d’exister, comme a cessé l’autre. Considère si tu le veux encore les souvenirs de tous les autres temps, le souvenir de nations entières ; vois quelle multitude d’êtres humains sont tombés après quelques efforts passagers et se sont dissous dans les éléments matériels. Surtout rappelle-toi ceux que tu as vus toi-même s’épuiser en vains projets, négligeant d’accomplir ce qu’exigeait leur condition particulière, oubliant de s’y tenir opiniâtrement et de s’en contenter. Une autre chose non moins nécessaire, c’est de te souvenir que chacun des actes auxquels on se livre a son mérite propre et son harmonie avec le tout. En prenant ainsi les choses, tu n’auras jamais de mécomptes, puisque tu n’auras pas donné à des choses inférieures[64] plus de prix qu’elles n’en ont réellement.

XXXIII. Les mots qui naguère étaient compris de tout le monde ont aujourd’hui besoin d’explications. Il en est de même des noms qui jadis étaient les plus illustres, et qui à cette heure ont aussi besoin en quelque sorte qu’on les explique. Camille, Céson, Volésus[65], Léonnatus[66], et, peu de temps après eux[67], Scipion, et Caton, puis ensuite Auguste, et ensuite encore Adrien et Antonin, tous ces noms s’effacent pour passer bientôt à l’état de légendes. Le plus parfait oubli les a bien vite submergés. Encore, je ne parle ici que de ceux qui ont jeté, on peut dire, un éclat prodigieux[68]. Car, pour les autres, à peine ont-ils rendu le dernier soupir : « On ne les connaît plus[69], on ne s’en inquiète plus. » Qu’est-ce donc après tout même que cette éternelle mémoire ? Une pure vanité. Alors à quoi donc devons-nous appliquer nos soins ? À une seule chose, et la voici : Pensée dévouée à la justice ; activité consacrée au bien commun ; disposition à aimer tout ce qui nous arrive, comme chose nécessaire, comme chose familière, qui découle du principe et de la source d’où nous venons nous-mêmes.

XXXIV. Abandonne-toi de ton plein gré à l’empire de Clotho[70], l’aidant à tisser la trame de tous les événements qu’il lui plaira de t’envoyer.

XXXV. Tout est éphémère[71], et l’être qui se souvient des choses, et la chose dont il se souvient[72].

XXXVI. Ne te lasse point de considérer tout ce qui par un simple changement se produit en ce monde, et dis-toi bien que la nature universelle n’aime rien tant que de changer les choses qui existent, et d’en faire de nouvelles toutes pareilles à celles qui disparaissent ; car ce qui est, est toujours, on peut dire, le germe de ce qui doit en sortir. Mais toi, tu ne prends pour des germes que ceux qui sont déposés, ou dans la terre, ou dans une matrice, sans te douter que c’est là une opinion des plus grossières[73].

XXXVII. Tu seras mort dans quelques instants[74] ; et tu n’as pas su encore, ni simplifier ta vie, ni assurer ta tranquillité, ni te débarrasser de cette fausse opinion que les choses du dehors peuvent te nuire[75], ni être bienveillant envers tout le monde, ni apprendre que la sagesse ne consiste que dans la justice.

XXXVIII. Examine avec soin les principes qui conduisent l’âme des sages[76], et rends-toi compte de ce qu’ils évitent et de ce qu’ils recherchent.

XXXIX. Ton mal ne peut jamais être dans l’âme d’un autre, pas plus qu’il n’est dans les variations ou le changement de ton enveloppe matérielle[77]. Où peut donc être réellement ton mal ? Là où est aussi pour toi la faculté qui juge des biens et des maux. Que cette faculté s’abstienne de juger ; et alors tout est bien. Que ton pauvre corps, qui est son voisin le plus proche, soit mutilé, brûlé, couvert d’ulcères et de plaies qui le dévorent, la partie qui, en toi, juge de tout cela doit garder néanmoins la paix la plus profonde, c’est-à-dire qu’elle doit toujours penser qu’il n’y a ni mal ni bien dans tous ces accidents, qui peuvent frapper également les méchants et les bons ; car il faut se dire que tout ce qui peut indifféremment atteindre celui-là même qui vit selon la nature, n’est ni selon la nature, ni contre ses lois.

XL. Se représenter continuellement le monde[78] comme un seul être animé, qui ne renferme qu’une seule substance et qu’une seule âme ; essayer de comprendre comment toutes choses doivent se rapporter à une perception unique, qui est la sienne ; comment c’est lui qui fait tout par une unique impulsion ; comment chaque détail coopère réciproquement à tout ce qui arrive ; et enfin comment tout s’enchaîne et tout est solidaire dans l’ensemble de l’univers[79].

XLI. Tu n’es qu’une âme débile qui traîne un cadavre, ainsi que le disait Épictète[80].

XLII. Il n’y a pas pour les êtres le moindre mal à être absorbés dans un changement[81], pas plus que ce n’est un bien pour eux de devoir à un changement quelconque leur constitution et leur existence.

XLIII. Le temps est comme un fleuve[82] qui entraîne toutes choses ; c’est comme un torrent irrésistible. À peine a-t-on pu y apercevoir une chose qu’elle disparaît entraînée dans le tourbillon ; le flot en apporte une nouvelle, qui à son tour sera bientôt emportée.

XLIV. Tout ce qui nous arrive est aussi ordinaire et aussi prévu que la rose au printemps, ou la moisson en été[83]. Telles sont aussi pour nous la maladie, la mort, la calomnie[84] qui nous déchire, l’inimitié qui nous tend des pièges, et tant d’autres événements, qui sont pour les ignorants des sujets de joie ou d’affliction.

XLV. Toujours les choses qui succèdent à d’autres se rattachent étroitement à ce qui les a précédées. C’est qu’ici il n’en est point comme d’une suite de nombres qui sont isolés entre eux, et qui n’ont chacun que la quantité nécessaire qui les forme. Loin de là, c’est une connexion parfaitement raisonnée ; et de même que toutes les choses qui jouissent d’une existence perpétuelle[85] sont disposées en un ordre harmonieux, de même celles qui se produisent sous nos yeux attestent, non pas seulement une simple succession, mais une sorte de parenté qui les unit merveilleusement entre elles.

XLVI. Se rappeler toujours cette sentence d’Héraclite[86] : « La mort de la terre, c’est de se changer en eau ; la mort de l’eau, c’est de se changer en air ; la mort de l’air, de se changer en feu ; et réciproquement. » Se souvenir aussi d’un point qu’Héraclite a oublié[87], à savoir : le but où conduit cette route que suivent toutes choses en ce monde. Se souvenir en outre que les êtres s’élèvent d’autant plus qu’ils participent davantage, et plus continûment, à cette raison qui gouverne l’ensemble de l’univers ; et qu’ils regardent les détails de la vie de chaque jour comme leur étant de plus en plus étrangers. Se rappeler également que nous ne devons pas agir et parler comme on le fait en rêve[88] ; car durant le sommeil aussi, on a l’air de parler et d’agir ; et enfin, que nous ne devons pas nous conduire comme des enfants, aveuglément dociles à leurs parents, et toujours prêts à se justifier par ce motif assez futile : « Voilà la leçon que nous avons reçue. »

XLVII. Si quelque Dieu te disait que tu mourras demain, ou si ce n’était demain, au plus tard après-demain, tu ne ferais pas grande différence de mourir le troisième jour au lieu de mourir le second, à moins que tu ne fusses de la plus insigne lâcheté. En effet, que serait un tel sursis ? Eh bien ! pense absolument de même que ce n’est pas grand état[89] de mourir après de longues années, plutôt que demain.

XLVIII. Penser sans cesse à la mort de tant de médecins qui avaient eux-mêmes si souvent froncé le sourcil au lit des malades[90], de tant d’astrologues mathématiciens qui avaient cru faire merveille en pronostiquant la mort des autres ; de tant de philosophes[91] qui avaient composé tant de dissertations sans fin sur la mort et l’immortalité ; de tant de guerriers qui avaient tué tant de monde ; de tant de tyrans qui, avec une férocité hautaine, avaient usé du droit de vie et de mort comme s’ils eussent été eux-mêmes immortels ; enfin à la mort de tant de cités ; car les cités meurent aussi, on peut dire ; témoins Hélice[92], Pompéi, Herculanum, et cette foule d’autres villes, qu’on ne saurait compter. Repasse en ta mémoire[93] les gens que tu as toi-même connus mourant l’un après l’autre ; celui-ci menant le deuil de celui-là, et bientôt enseveli lui-même par tel autre, qui succombe à son tour ; et tout cela en quelques instants ! Pour le dire en un mot, il faut toujours considérer les choses humaines comme éphémères et de bien peu de prix[94]. On doit donc passer ce moment imperceptible de la durée conformément à la nature et quitter la vie avec sérénité, comme une olive mûre[95], qui tombe en remerciant la terre qui l’a produite et en rendant grâces à l’arbre qui l’a portée.

XLIX. Se rendre ferme comme le roc[96] que les vagues ne cessent de battre. Il demeure immobile, et l’écume de l’onde tourbillonne à ses pieds. — « Ah ! quel malheur pour moi, dis-tu, que cet accident me soit arrivé ! — Tu te trompes ; et il faut dire : « Je suis bien heureux, malgré ce qui m’arrive, de rester à l’abri de tout chagrin[97], ne me sentant, ni blessé par le présent, ni anxieux de l’avenir. » Cet accident en effet pouvait arriver à tout le monde ; mais tout le monde n’aurait pas reçu le coup avec la même impassibilité que toi. Pourquoi donc tel événement passe-t-il pour un malheur plutôt que tel autre pour un bonheur ? Mais peux-tu réellement appeler un malheur pour l’homme ce qui ne fait point déchoir en quoi que ce soit la nature de l’homme ? Or, crois-tu qu’il y ait une vraie déchéance de la nature humaine, là où il n’est rien qui soit contraire au vœu de cette nature ? Et quoi ! tu connais précisément ce qu’est ce vœu ; et tu croirais que cet accident qui t’arrive peut t’empêcher d’être juste, magnanime, sage, réfléchi, circonspect, sincère, modeste, libre, et d’avoir toutes ces autres qualités qui suffisent pour que la nature de l’homme conserve tous ses caractères propres ! Quant au reste, souviens-toi, dans toute circonstance qui peut provoquer ta tristesse, de recourir à cette utile maxime : « Non seulement l’accident qui m’est survenu n’est point un malheur ; mais de plus, c’est un bonheur véritable, si je sais le supporter[98] avec un généreux courage. »

Rechte und Herkunft

Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.

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