Lun-Yu, ou les Entretiens philosophiques
Text / translation : Guillaume Pauthier (1801–1873) · Edition : 1846
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Chapitre XII (continued)
17. Ki-kang-tseu questionna KHOUNG-TSEU sur le gouvernement. KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Le gouvernement, c'est ce qui est juste et droit. Si vous gouvernez avec justice et droiture, qui oserait ne pas être juste et droit?
18. Ki-kang-tseu ayant une grande crainte des voleurs, questionna KHOUNG-TSEU à leur sujet. KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: Si vous ne désirez point le bien des autres, quand même vous les en récompenseriez, vos sujets ne voleraient point.
19. Ki-kang-tseu questionna de nouveau KHOUNG-TSEU sur la manière de gouverner, en disant: Si je mets à mort ceux qui ne respectent aucune loi, pour favoriser ceux qui observent les lois, qu'arrivera-t-il de là? KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Vous qui gouvernez les affaires publiques, qu'avez-vous besoin d'employer les supplices? aimez la vertu, et le peuple sera vertueux. Les vertus d'un homme supérieur sont comme le vent; les vertus d'un homme vulgaire sont comme l'herbe; l'herbe, lorsque le vent passe dessus, s'incline.
20. Tseu-tchang demanda quel devait être un chef pour pouvoir être appelé illustre [ou d'une vertu reconnue par tous les hommes]?
Le Philosophe répondit: Qu'appelez-vous illustration?
Tseu-tchang répondit avec respect: Si l'on réside dans les provinces, d'entendre bien parler de soi; si l'on réside dans sa famille, d'entendre bien parler de soi.
Le Philosophe dit: Cela, c'est simplement une bonne renommée, et non de l'illustration. L'illustration dont il s'agit consiste à posséder le naturel, la droiture, et à chérir la justice; à examiner attentivement les paroles des hommes, à considérer leur contenance, à soumettre sa volonté à celle des autres hommes. [De cette manière] si l'on réside dans les provinces, on est certainement illustre; si l'on réside dans sa famille, on est certainement illustre.
Cette renommée, dont il s'agit, consiste quelquefois à ne prendre que l'apparence de la vertu de l'humanité, et de s'en éloigner dans ses actions. En demeurant dans cette voie, on n'éprouve aucun doute; si l'on réside dans les provinces, on entendra bien parler de soi; si l'on réside dans sa famille, on entendra bien parler de soi.
21. Fan-tchi ayant suivi le Philosophe dans la partie inférieure du lieu sacré où l'on faisait les sacrifices au ciel pour demander la pluie [Wou-yu] dit: Permettez-moi que j'ose vous demander ce qu'il faut faire pour accumuler des vertus, se corriger de ses défauts, et discerner les erreurs de l'esprit[13]?
Le Philosophe dit: Oh! c'est là une grande et belle question!
Il faut placer avant tout le devoir de faire ce que l'on doit faire [pour acquérir la vertu], et ne mettre qu'au second rang le fruit que l'on en obtient; n'est-ce pas là accumuler des vertus? combattre ses défauts ou ses mauvais penchants, ne pas combattre les défauts ou les mauvais penchants des autres, n'est-ce pas là se corriger de ses défauts? par un ressentiment ou une colère d'un seul matin perdre son corps, pour que le malheur atteigne ses parents, n'est-ce pas là un trouble de l'esprit?
22. Fan-tchi demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le Philosophe dit: Aimer les hommes.--Il demanda ce que c'était que la science. Le Philosophe dit: Connaître les hommes. Fan-tchi ne pénétra pas le sens de ces réponses.
Le Philosophe dit: Elever aux honneurs les hommes justes et droits, et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi, rendre les pervers justes et droits.
Fan-tchi, en s'en retournaut, rencontra Tseu-hia, et lui dit: Je viens de faire une visite à notre maître, et je l'ai questionné sur la science. Le maître m'a dit: Elever aux honneurs les hommes justes et droits, et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi, rendre les pervers justes et droits. Qu'a-t-il voulu dire?
Tseu-hia dit: O que ces paroles sont fertiles en applications!
Chun, ayant obtenu l'empire, choisit parmi la foule, et éleva aux plus grands honneurs Kao-yao; ceux qui étaient vicieux et pervers, il les tint éloignés. Chang, ayant obtenu l'empire, choisit parmi la foule, et éleva aux plus grands honneurs Y-yn; ceux qui étaient vicieux et pervers, il les tint éloignés.
23. Tseu-koung demanda comment il fallait se comporter dans ses relations avec ses amis? Le Philosophe dit: Avertissez avec droiture de cœur, et ramenez votre ami dans le chemin de la vertu. Si vous ne pouvez pas agir ainsi, abstenez-vous. Ne vous déshonorez pas vous-même.
24. Thsêng-tseu dit: L'homme supérieur emploie son éducation [ou ses talents acquis par l'étude] à rassembler des amis, et ses amis à l'aider dans la pratique de l'humanité.
[11] Plusieurs commentateurs chinois regardent cette phrase comme défectueuse ou interpolée.
[12] Ce paragraphe se trouve déjà dans le Ta-hio, chap. IV, §1.
[13] Voyez l'Article 10 de ce même chapitre.
Chapitre XIII
COMPOSÉ DE 30 ARTICLES.
1. Tseu-lou fit une question sur la manière de bien gouverner. Le Philosophe dit: Donnez le premier au peuple, et de votre propre personne, l'exemple de la vertu; donnez le premier au peuple, et de votre propre personne, l'exemple des labeurs[14].
--Je vous prie d'ajouter quelque chose à ces instructions.--Ne vous lassez jamais d'agir ainsi.
2. Tchoung-koung, exerçant les fonctions de ministre de Ki-chi, fit uue question sur la manière de bien gouverner. Le Philosophe dit: Commencez par avoir de bons fonctionnaires sous vos ordres pour diriger avec intelligence et probité les diverses branches de votre administration; pardonnez les fautes légères; élevez les hommes de vertus et de talents aux dignités publiques. [Tchoung-koung] ajouta: Comment connaître les hommes de vertus et de talents afin de les élever aux dignités? [Le Philosophe] dit: Elevez aux dignités ceux que vous connaissez être tels; ceux que vous ne connaissez pas, croyez-vous que les autres hommes les négligeront?
3. Tseu-lou dit: Supposons que le prince de l'Etat de Meï vous désire, maître, pour diriger les affaires publiques; à quoi vous appliqueriez-vous d'abord de préférence?
Le Philosophe dit: Ne serait-ce pas à rendre correctes les dénominations mêmes des personnes et des choses?
Tseu-lou dit: Est-ce véritablement cela? Maître, vous vous écartez de la question. A quoi bon cette rectification?
Le Philosophe dit: Vous êtes bien simple, Yeou! L'homme supérieur, dans ce qu'il ne connaît pas bien, éprouve une sorte d'hésitation et d'embarras.
Si les dénominations ne sont pas exactes, correctes, alors les instructions qui les concernent n'y répondent pas comme il convient; les instructions ne répondant pas aux dénominations des personnes et des choses, alors les affaires ne peuvent être traitées comme il convient.
Les affaires n'étant pas traitées comme il convient, alors les rites et la musique ne sont pas en honneur; les rites et la musique n'étant pas en honneur, alors les peines et les supplices n'atteignent pas leur but d'équité et de justice; les peines et les supplices n'atteignant pas leur but d'équité et de justice, alors le peuple ne sait où poser sûrement ses pieds et tendre ses mains.
C'est pourquoi l'homme supérieur, dans les noms qu'il donne, doit toujours faire en sorte que ses instructions y répondent exactement; les instructions étant telles, elles devront être facilement exécutées. L'homme supérieur, dans ses instructions, n'est jamais inconsidéré ou futile.
4. Fan-tchi pria son maître de l'instruire dans l'agriculture. Le Philosophe dit: Je n'ai pas les connaissances d'un vieil agriculteur. Il le pria de lui enseigner la culture des jardins. Il répondit: Je n'ai pas les connaissances d'un vieux jardinier.
Fan-tchi étant sorti, le Philosophe dit: Quel homme vulgaire que ce Fan-siu!
Si ceux qui occupent les rangs supérieurs dans la société aiment à observer les rites, alors le peuple n'osera pas ne pas les respecter; si les supérieurs se plaisent dans la pratique de la justice, alors le peuple n'osera pas ne pas être soumis; si les supérieurs chérissent la sincérité et la fidélité, alors le peuple n'osera pas ne pas pratiquer ces vertus. Si les choses se passent ainsi, alors les peuples des quatre régions, portant sur leurs épaules leurs enfants enveloppés de langes, accourront se ranger sous vos lois. [Quand on peut faire de pareilles choses], à quoi bon s'occuper d'agriculture?
5. Le Philosophe dit: Qu'un homme ait appris à réciter les trois cents odes du Livre des Vers, s'il reçoit un traitement pour exercer des fonctions dans l'administration publique, qu'il ne sait pas remplir; ou s'il est envoyé comme ambassadeur dans les quatre régions du monde, sans pouvoir par lui-même accomplir convenablement sa mission; quand même il aurait encore lu davantage, à quoi cela servirait-il?
6. Le Philosophe dit: Si la personne de celui qui commande aux autres ou qui les gouverne est dirigée d'après la droiture et l'équité, il n'a pas besoin d'ordonner le bien pour qu'on le pratique; si sa personne n'est pas dirigée par la droiture et l'équité, quand même il ordonnerait le bien, il ne serait pas obéi.
7. Le Philosophe dit: Les gouvernements des Etats de Lou et de Wëi sont frères.
8. Le Philosophe disait de Kong-tseu-king, grand de l'Etat de Weï, qu'il s'était parfaitement bien comporté dans sa famille. Quand il commença à posséder quelque chose, il disait: J'aurai un jour davantage; quand il eut un peu plus, il disait: C'est bien; quand il eut de grandes richesses, il disait: C'est parfait.
9. Le Philosophe ayant voulu se rendre dans l'Etat de Wëi, Yan-yeou conduisit son char.
Le Philosophe dit: Quelle multitude [quelle grande population]!
Yan-yeou dit: Une grande multitude en effet. Qu'y aurait-il à faire pour elle? Le Philosophe dit: La rendre riche et heureuse. [Le disciple] ajouta: Quand elle serait riche et heureuse, que faudrait-il faire encore pour elle? [Le Philosophe] dit: L'instruire.
10. Le Philosophe dit: Si [un gouvernement] voulait m'employer aux affaires publiques, dans le cours d'une douzaine de lunes je pourrais déjà réformer quelques abus; dans trois années, la réformation serait complète.
11. Le Philosophe dit: «Si des hommes sages et vertueux gouvernaient un Etat pendant sept années, ils pourraient dompter les hommes cruels [les convertir au bien] et supprimer les supplices.» Qu'elles sont parfaites ces paroles [des anciens sages]!
12. Le Philosophe dit: Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait pas plus d'une génération[15] pour faire régner partout la vertu de l'humanité.
13. Le Philosophe dit: Si quelqu'un règle sa personne selon les principes de l'équité et de la droiture, quelle difficulté éprouvera-t-il dans l'administration du gouvernement? s'il ne règle pas sa personne selon les principes de l'équité et de la droiture, comment pourrait-il rectifier la conduite des autres hommes?
14. Yan-yeou étant revenu de la cour, le Philosophe lui dit: Pourquoi si tard? [Le disciple] lui répondit respectueusement: Nous avons eu à traiter des affaires concernant l'administration. Le Philosophe dit: C'étaient des affaires de famille, sans doute; car, s'il se fût agi des affaires d'administration publique, quoique je ne sois plus en fonctions, je suis encore appelé à en prendre connaissance.
15. Ting-kong (prince de Lou) demanda s'il y avait un mot qui eût la puissance de faire prospérer un Etat. KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: Un seul mot ne peut avoir cette puissance; on peut cependant approcher de cette concision désirée.
Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Faire son devoir comme prince est difficile; le faire comme ministre n'est pas facile[16].»
Si vous savez que de faire son devoir comme prince est une chose difficile, n'est-ce pas en presque un seul mot trouver le moyen de faire prospérer un Etat?
[Le même prince] ajouta: Y a-t-il un mot qui ait la puissance de perdre un Etat? KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Un seul mot ne peut avoir cette puissance; on peut cependant approcher de cette concision désirée. Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Je ne vois pas qu'un prince ait plaisir à remplir ses devoirs, à moins que ses paroles ne trouvent point de contradicteurs.» Qu'il fasse le bien, et qu'on ne s'y oppose pas: n'est-ce pas en effet très-bien? qu'il fasse le mal, et que l'on ne s'y oppose pas: n'est-ce pas, dans ce peu de mots, trouver la cause de la ruine d'un État?
16. Ye-koung demanda ce que c'était que le bon gouvernement.
Le Philosophe dit: Rendez satisfaits et contents ceux qui sont près de vous, et ceux qui sont éloignés accourront d'eux-mêmes.
17. Tseu-hia, étant gouverneur de Kiu-fou (ville de l'Etat de Lou), demanda ce que c'était que le bon gouvernement. Le Philosophe dit: Ne désirez pas aller trop vite dans l'expédition des affaires, et n'ayez pas en vue de petits avantages personnels. Si vous désirez expédier promptement les affaires, alors vous ne les comprendrez pas bien; si vous avez en vue de petits avantages personnels, alors les grandes affaires ne se termineront pas convenablement.
18. Ye-kong, s'entretenant avec KHOUNG-TSEU, dit: Dans mon village, il y a un homme d'une droiture et d'une sincérité parfaites; son père ayant volé un mouton, le fils porta témoignage contre lui.
KHOUNG-TSEU dit: Les hommes sincères et droits de mon lieu natal diffèrent beaucoup de celui-là: le père cache les fautes de son fils, le fils cache les fautes de son père. La droiture et la sincérité existent dans cette conduite.
10. Fan-tchi demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le Philosophe répondit: Dans la vie privée, ayez toujours une tenue grave et digne; dans le maniement des affaires, soyez toujours attentif et vigilant; dans les rapports que vous avez avec les hommes, soyez droit et fidèle à vos engagements. Quand même vous iriez parmi les barbares des deux extrémités de l'empire, vous ne devez point négliger ces principes.
20. Tseu-koung fit une question en ces termes: A quelles conditions un homme peut-il être appelé lettré du premier ordre (ssè), ou homme d'État? Le Philosophe dit: Celui qui, dans ses actions et dans sa personne, a toujours le sentiment de la honte du mal; qui, envoyé comme ambassadeur dans les quatre régions, ne déshonore pas le mandat de son prince; celui-là peut être appelé lettré du premier ordre ou homme d'État.
[Tseu-koung] ajouta: Permettez-moi de vous demander quel est celui qui vient après? [Le Philosophe] dit: Celui dont les parents et les proches vantent la piété filiale, et dont les compagnons de jeunesse célèbrent la déférence fraternelle.
Il ajouta encore: Permettez-moi de vous demander quel est celui qui vient ensuite? [Le Philosophe] dit: Celui qui est toujours sincère dans ses paroles, ferme et persévérant dans ses entreprises; quand même il aurait la dureté de la pierre, qu'il serait un homme vulgaire, il peut cependant être considéré comme celui qui suit immédiatement.
Rights and provenance
Les vingt chapitres du Lun-Yu dans la traduction française de Guillaume Pauthier publiée en 1846, avec les notes de cette édition. Les autres livres et l’introduction du volume source sont exclus. Le texte ancien et Pauthier, mort en 1873, sont dans le domaine public en France. Les marqueurs typographiques de l’édition numérique ont été retirés. Fichier Gutenberg original, crédits et licence conservés dans /texts/analects-pauthier-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer selon les pays.
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