Marco Aurelio / Lingua del testo : francese

Pensées pour moi-même

Testo / traduzione : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Edizione : 1876

I testi storici possono usare ortografia o vocaboli antichi. L’edizione originale viene conservata: non è una nuova traduzione.

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Livre VII (continua)

132. Et soumis à la volonté de Dieu. C’est le point essentiel, pourvu que cette résignation ne dégénère pas en un quiétisme coupable. Mais, dans les doctrines de Marc-Aurèle, cet excès peut être évité par le dévouement à l’intérêt commun, qui est une cause suffisante d’activité.

133. Le genre humain tout entier… la dent des bêtes féroces. Il est déjà assez difficile de braver l’opinion, même quand elle est inique ; mais braver les tortures et les supplices du corps est d’une difficulté presque insurmontable. Cependant ce n’est pas absolument impossible ; et le Stoïcisme ne demande à ses disciples après tout que le courage montré par les martyrs chrétiens, et par un assez grand nombre de héros de l’antiquité. La nature humaine y suffit donc dans ce qu’elle a de plus grand et de plus fort. Mais il n’y a qu’un long et constant exercice qui puisse ainsi tendre l’âme et la rendre capable de ces énergies, d’ailleurs fort rares, où elle a besoin de s’élever au-dessus d’elle-même.

134. Le Jugement dit. Cette tournure est un peu étrange ; mais j’ai dû la reproduire fidèlement. Cette personnification du Jugement, de l’Accident, de l’Usage et de l’Épreuve, sent déjà la décadence du goût, qui prévaudra dans le Moyen-âge.

135. Ni surprise, ni difficulté. Pour les âmes arrivées à ce degré de force.

136. Comme si c’était le dernier. On peut voir plus haut une pensée semblable, liv. II, § 11. Être toujours prêt à paraître devant Dieu, c’est là aussi une des recommandations les plus saintes et les plus pratiques du Christianisme. Mais la religion chrétienne y ajoute une espérance, que ne repousse pas Marc-Aurèle, mais qu’il n’affirme pas aussi précisément. Sur ce point essentiel, Marc-Aurèle est moins avancé que Sénèque, qui n’a jamais hésité à affirmer l’immortalité de l’âme, avec toutes les facultés dont elle jouit ici-bas. — Bossuet a dit dans son superbe langage : « La vertu tient cela de l’éternité qu’elle trouve tout son être en un point. Ainsi un jour lui suffit, parce que son étendue est de s’élever tout entière à Dieu et non de se dilater par parties. Celui-là donc est le vrai sage qui trouve toute sa vie en un seul jour, de sorte qu’il ne faut pas se plaindre que la vie est courte, parce que c’est le propre d’un grand ouvrier de renfermer le tout dans un petit espace ; et quiconque vit de la sorte, quoique son âge soit imparfait, sa vie ne laisse pas d’être parfaite. » Réflexions chrétiennes et morales, § 16, De la Vertu.

137. Les Dieux, qui sont immortels. C’est le patiens quia æternus, qu’on peut appliquer à l’indulgence des Dieux ; mais la pensée n’en est pas moins juste ; car, si l’homme ne peut s’appuyer sur son éternité, il peut du moins considérer sa faiblesse, qui le rend capable des fautes qu’il reproche si durement à ses semblables.

138. Toi aussi un de ces méchants. Puissant motif d’indulgence et de patience. — Il faut rapprocher de ces idées de Marc-Aurèle le sermon de Bossuet, pour le cinquième dimanche après l’Épiphanie, sur le Mélange des bons avec les méchants.

139. Il est assez plaisant. Cette maxime est la suite de la précédente et n’est pas moins juste. Il est bien peu sage en effet de tenter ce qu’on ne peut pas, lorsqu’on néglige ce qu’on pourrait faire si aisément. Voir plus loin, liv. XI, § 18.

140. N’est ni sensée. Voilà pour l’individu même.

141. Ni utile au bien commun. Voilà pour la société où il vit, et où la providence des Dieux l’a fait naître. Voir plus haut, liv. III, § 6, un développement superbe de cette même pensée, exposée ici d’une façon plus concise.

142. Quand tu as rendu service à quelqu’un. C’est là une maxime très-sage, qui pourrait éviter dans la vie bien des mécomptes et bien des dissensions. Il faut toujours se borner à faire le bien pour lui-même et sans aucun esprit d’égoïsme. On a rempli son devoir ; c’est bien, et c’est tout. Demander en outre ou la reconnaissance des hommes ou un service réciproque, c’est toujours une sorte de salaire qu’on attend, et qui manque trop souvent. Le désintéressement le plus absolu est à la fois ce qu’il y a de plus noble et de plus sûr. Ce salaire-là ne fait jamais défaut.

143. Le service que nous pouvons nous rendre. Cette pensée est parfaitement juste, quoique la forme sous laquelle elle est présentée ici soit un peu recherchée.

144. En en faisant à autrui. Le texte n’est peut-être pas aussi précis.

145. Même dans les êtres les plus importants. La pensée n’est peut-être pas assez développée pour être parfaitement claire. D’ailleurs on la comprend : Si l’on niait qu’il y ait de l’ordre dans l’univers, il faudrait nier aussi qu’il y a de la raison dans ces êtres supérieurs auxquels Dieu semble avoir donné des soins tout particuliers.

146. Augmentera encore ta profonde tranquillité. Conserver à tout prix la paix de l’âme, gage de l’exercice de la raison, est une des prescriptions les plus essentielles du Stoïcisme.

Livre VIII

I. Une considération bien faite pour te détourner de la présomption de la vaine gloire, c’est que tu ne peux pas te flatter d’avoir passé ta vie entière, du moins à partir de ta jeunesse[1], comme un vrai philosophe. Bien des gens l’ont su[2] ; et toi-même, tu sais aussi bien que personne que tu étais alors très-loin des sentiers de la philosophie. Voilà donc ton personnage défiguré ; et te faire la réputation d’un philosophe n’est plus guère facile pour toi. La supposition seule est un contre-sens. Si donc tu comprends réellement le fond des choses, ne t’inquiète pas de l’apparence que tu pourras avoir ; mais sache te contenter, pour ce qui te reste de vie, de la passer comme le veut ta nature[3]. Ainsi tâche de connaître ses volontés, et n’aie pas d’autre préoccupation. En effet, l’expérience t’a montré que d’erreurs tu as commises, sans jamais trouver le bonheur[4] ; tu ne l’as rencontré ni dans l’étude, ni dans la richesse, ni dans la gloire, ni dans le plaisir, nulle part en un mot. Où donc l’obtiendras-tu ? Uniquement en faisant ce qu’exige la nature de l’homme. Et comment l’homme accomplit-il le vœu de sa nature ? En ayant d’immuables principes, d’où ses actes découlent[5]. Et à quoi s’appliquent ces principes ? Au bien et au mal[6] ; le bien ne pouvant jamais être pour l’homme que ce qui le rend juste, prudent, courageux et libre ; le mal n’étant non plus que ce qui produit les dispositions contraires à celles que je viens d’énumérer.

II. Toutes les fois que tu fais quelque chose, adresse-toi cette question[7] : « Qu’est-ce que je fais précisément ? Ne le regretterai-je pas ? Encore un peu, je meurs[8] ; et tout disparaît pour moi. Ai-je à chercher autre chose que de savoir si l’acte que je fais actuellement est bien l’acte d’un être intelligent, dévoué à l’intérêt commun, et soumis aux mêmes lois que Dieu s’est données à lui-même ? »

III. Que sont Alexandre, et César, et Pompée, si on les compare à Diogène, à Héraclite, à Socrate[9] ? Ces philosophes ont scruté les choses ; ils ont approfondi les éléments qui les composent ; et les principes qui dirigeaient ces grandes âmes ne variaient point[10]. Mais les autres, à quoi ont-ils songé ? De quoi ne se sont-ils pas faits les esclaves ?

IV. Les hommes n’en continueront pas moins à faire les mêmes choses que tu leur vois faire, dusses-tu en crever de fureur[11].

V. D’abord ne te trouble pas[12] ; car tout s’accomplit selon les lois de la nature universelle ; et dans un temps qui ne peut pas être bien long, tu ne seras absolument rien, pas plus que ne sont à cette heure Adrien ou Auguste[13]. Puis, fixant ton esprit sur la chose en question, vois clairement ce qu’elle est, et rappelle-toi sans cesse que tu dois être homme de bien[14]. Souviens-toi de ce que veut la nature de l’homme ; et satisfais à ses exigences, sans jamais t’y soustraire. Que tes paroles n’expriment que ce que tu crois le plus juste ; seulement, parle toujours avec bienveillance, modestie et franchise[15].

VI. La nature universelle n’a pour fonctions que de déplacer les choses perpétuellement ; elles sont ici, elle les met là ; elle les transforme ; elle les enlève du lieu où elles sont pour les porter dans un autre ; toutes transformations, où il n’est pas à craindre qu’il se produise jamais rien de nouveau[16], où tout est régulier, et où les répartitions[17] sont éternellement équitables.

VII. Toute nature est pleinement satisfaite de suivre son droit chemin[18]. Or la nature raisonnable suit tout droit le sien, lorsque, dans les apparences que lui fournissent les sens, elle ne s’arrête ni au faux, ni à l’obscur ; lorsqu’elle dirige uniquement ses puissances en vue de l’intérêt commun ; lorsqu’elle n’adresse ses désirs et ses répugnances qu’à ce qui dépend de nous seuls[19] ; lorsqu’elle embrasse avec amour le destin que lui fait la commune nature. C’est qu’en effet l’être raisonnable en est une partie, tout comme la nature de la feuille est une partie de celle de la plante ; si ce n’est pourtant que la nature de la feuille fait partie d’une nature insensible, dénuée de raison, et qui peut être contrariée dans son développement, tandis que celle de l’homme relève d’une nature que rien ne contrarie, ni n’arrête, d’une nature douée d’intelligence, ayant le sentiment de la justice, répartissant à tous les êtres, en proportions égales et selon leur importance, le temps, la substance, la cause, la faculté d’agir[20] et les relations avec tout ce qui les entoure. D’ailleurs, quand je parle d’égalité, il est entendu qu’il ne s’agit pas de l’égalité d’un détail isolé avec le tout[21], mais bien de l’égalité d’un tout pris dans tout ce qu’il est, et d’un autre tout considéré de même dans sa totalité entière.

VIII. Il ne t’est plus possible de lire[22], soit ; mais ce qui t’est toujours possible, c’est de repousser de ton cœur l’insolence ; il t’est toujours possible de te raffermir contre les plaisirs et les peines ; il t’est possible de te mettre au-dessus de la vaine gloire ; tu peux ne pas t’emporter contre les gens qui ne sentent pas tes bienfaits, et qui les paient d’ingratitude ; il t’est même toujours possible de continuer à leur faire du bien[23].

IX. Ne fais jamais entendre de plaintes à personne ni contre la vie qu’on mène à la cour[24], ni contre ta propre vie[25].

X. Le regret[26] est un secret reproche qu’on se fait à soi-même d’avoir négligé son intérêt ; or c’est le bien qui doit être notre intérêt véritable, et le bien seul est digne des soins d’un homme vertueux. Mais l’homme de bien ne peut jamais se repentir d’avoir négligé un plaisir. Donc le plaisir n’est pas notre intérêt[27], pas plus qu’il n’est le bien.

XI. Cet objet que j’ai sous les yeux[28], quel est-il en lui-même et dans ses conditions propres ? Quelle est son essence, et quelle est sa matière ? Quelle est sa cause ? Et lui-même, que produit-il dans le monde ? Pour combien de temps existe-t-il ?

XII. Quand tu as de la peine à t’arracher au sommeil[29], il faut te dire que ton organisation propre, aussi bien que l’organisation naturelle de l’homme, c’est d’accomplir des actes utiles à la communauté[30], tandis que dormir est une fonction que partagent avec nous les animaux privés de raison. Or ce qui pour chaque être est conforme à sa nature est aussi pour lui plus familier, plus habituel, et même plus attrayant.

XIII. En présence de toute perception sensible[31], aie toujours le soin, si tu le peux, de distinguer la nature de l’objet, l’impression qu’il fait sur toi et les raisonnements que tu en tires[32].

XIV. Avec qui que ce soit que tu discutes, demande-toi sur-le-champ à toi-même[33] : « Quels principes cette personne a-t-elle sur le bien et sur le mal ? » Car, selon qu’elle aura tels ou tels principes sur le plaisir ou la douleur, et sur les objets qui produisent l’un ou l’autre, sur la gloire et le déshonneur, sur la mort et la vie, je ne m’étonnerai pas, surtout je ne me choquerai pas, qu’elle agisse de telle ou telle façon ; et je me dirai qu’elle est dans la nécessité de faire ce qu’elle fait[34].

XV. N’oublie jamais que, de même qu’on aurait tort de trouver mauvais qu’un figuier produise des figues, de même on a tort de s’irriter[35] quand on voit le monde porter les fruits qui sont les siens. Un médecin, un pilote n’ont pas à se choquer de ce que le malade a la fièvre[36], ou de ce que le vent est contraire.

XVI. Sois bien persuadé que changer d’avis et savoir profiter de la juste critique[37] de quelqu’un qui te redresse, ce n’est pas perdre quoi que ce soit de ta liberté ; car le nouvel acte que tu fais se règle toujours par ta volonté et par ton jugement, et se conforme à ta propre raison.

XVII. Si la chose ne dépend que de toi, alors pourquoi la faire ? Si elle dépend d’autrui, à qui vas-tu t’en prendre ? Est-ce aux atomes ou aux Dieux[38] ? De part et d’autre, ce serait une égale erreur. N’accuse donc personne. Si tu le peux, corrige celui qui a commis la faute ; si tu ne le peux pas, corrige du moins la chose ; et si tu ne peux pas même cela, à quoi te servirait-il de te fâcher ? C’est qu’en effet il ne faut jamais rien faire en pure perte.

XVIII. Ce qui meurt dans le monde n’en sort pas pour cela[39]. Il y demeure, et il y subit certains changements, se dissolvant dans ses éléments propres, qui sont ceux de l’univers et les tiens. Ces éléments eux-mêmes changent encore, et ils ne s’en plaignent pas[40].

XIX. Tout a été fait en vue d’un certain résultat, le cheval[41], la vigne. T’en étonnes-tu ? Le soleil même te dira[42] : « J’ai été fait dans tel but. » Les autres Dieux en pourront dire autant. À quelle intention as-tu donc été fait toi-même ? Est-ce pour le plaisir ? Examine un peu si la raison te permet de le croire.

XX. La nature se propose toujours un but[43], et elle ne s’occupe pas moins de la fin des choses que de leur origine et de leur existence. Elle ressemble assez à un joueur de ballon[44]. Est-ce donc un bien pour le ballon de monter si haut ? Est-ce un mal de descendre si bas, ou même de tomber tout à fait ? Est-ce un bien pour la bulle d’air de se soutenir ? Est-ce un mal pour elle de crever ? Est-ce un bien, est-ce un mal pour la lampe de briller ou de s’éteindre ?

XXI. Retourne un peu le corps[45] en tous sens, et demande-toi ce qu’en font la vieillesse, la maladie, la débauche. La vie est bien courte pour celui qui loue[46] et pour celui qui est loué, pour celui qui célèbre un nom illustre et pour celui dont le nom est célébré. Ajoute que ce bruit se fait dans un coin de cette région de la terre où nous sommes. Et encore, dans ce coin même, tous ne s’entendent pas entre eux ; et il n’y a pas même un individu qui s’entende avec lui-même ! Et la terre tout entière n’est qu’un point dans l’univers[47] !

XXII. Applique bien ton attention[48] à l’objet qui t’occupe, au jugement que tu en portes, à l’acte qui est la suite de ce jugement, et aux paroles qui te servent pour l’exprimer. Tu as bien raison d’apporter tant de soin à tout cela ; car c’est aujourd’hui que tu veux devenir homme de bien plutôt encore que demain.

XXIII. Dois-je faire quelque chose, je tâche de le faire en le rapportant à l’intérêt des hommes, mes semblables. Un accident me survient-il[49], je l’accepte en le rapportant aux Dieux, et à la source de toutes choses, d’où s’épanchent, en s’enchaînant, tous les événements de l’univers.

XXIV. Que te représente le bain que tu prends ? De l’huile, de la sueur, de l’ordure, de l’eau visqueuse, toutes choses dégoûtantes. Eh bien, voilà ce qu’est la vie dans toutes ses parties[50] ; voilà ce qu’est tout objet, quel qu’il soit[51].

XXV. Vérus[52] meurt avant Lucille[53] ; puis Lucille meurt à son tour ; Maximus[54] avant Sécunda[55], puis Sécunda ; Diotimus, avant Épitynchanus[56] ; puis Épitynchanus ; Antonin[57], avant Faustine[58] ; puis, Faustine ; il en va ainsi de toutes choses. Adrien[59] avant Céler[60], puis Céler à son tour. Et tous ces autres êtres à l’esprit si vif, si prévoyant de l’avenir, si haut, où sont-ils à cette heure ? Où sont ces philosophes de tant d’intelligence, Charax[61], Démétrius le platonicien, et Eudémon[62], et tant d’autres qui les valaient ? Tout cela a vécu un jour[63] ; et, depuis longtemps, tout cela est mort. Il en est qui n’ont pas même laissé le moindre souvenir après eux ; on a parlé quelque temps de ceux-ci ; déjà on ne dit même plus un mot de ceux-là. Pense donc à eux en te disant aussi qu’il faudra, pour toi comme pour eux, que le composé chétif que tu formes se désagrège un jour, que le souffle qui t’anime s’éteigne[64], ou se déplace[65], et qu’il aille recevoir ailleurs une autre vie[66].

XXVI. La vraie joie de l’homme, c’est de faire ce qui est propre à l’homme. Or le privilége de l’homme[67], c’est d’être bienveillant à l’égard de ses semblables, de surmonter les agitations des sens, de discerner les perceptions qui méritent créance, et de contempler la nature universelle[68] et l’ensemble des faits dont elle règle le cours.

XXVII. Trois relations que nous avons à soutenir[69] : la première avec la cause matérielle qui enveloppe et compose notre corps ; la seconde avec la cause divine[70], d’où tout procède pour tous les êtres sans exception ; enfin la troisième avec nos compagnons d’existence.

XXVIII. Ou la douleur est un mal pour le corps, et dès lors c’est à lui de le dire[71] ; ou elle est un mal pour l’âme. Mais l’âme peut toujours conserver son calme parfait et son absolue sérénité[72], en n’admettant pas que la douleur soit un mal. C’est qu’en effet le jugement, l’émotion, le désir et l’aversion sont toujours au-dedans de nous ; et il n’y a pas de mal qui soit assez puissant[73] pour pénétrer jusque-là.

XXIX. Efface les impressions sensibles[74] en te disant toujours : « Je puis, dans le cas présent où je me trouve, empêcher que cette âme ne soit altérée par aucun vice, par aucune passion, en un mot, par aucun trouble quel qu’il soit[75]. Mais voyant les choses toujours comme elles sont, j’en use selon leur valeur respective. » N’oublie jamais que tu jouis de cette puissance supérieure[76], qui est d’ailleurs si conforme à la nature.

XXX. Parler, soit dans le Sénat[77], soit à une personne quelle qu’elle puisse être, avec douceur et sans éclat de voix ; avoir un langage parfaitement sain et mesuré[78].

XXXI. Vois la cour d’Auguste[79], sa femme, sa fille, ses ascendants, ses descendants, sa sœur, Agrippa, ses parents, ses familiers, ses amis, Aréus, Mécène, ses médecins, ses sacrificateurs ; toute cette cour est morte. Passe à d’autres, si tu le veux, et ne te borne pas à considérer la fin d’un seul individu ; regarde la fin de tous les membres d’une famille[80], de la famille de Pompée[81] par exemple. Puis, souviens-toi de cette inscription qu’on lit sur tant de tombeaux : « Ci-gît le dernier de sa race[82]. » Rappelle-toi alors que de peines s’étaient données leurs ancêtres pour s’assurer un héritier après eux. Mais c’est une nécessité inévitable qu’il y ait enfin un dernier ; et voilà la mort de la race tout entière.

XXXII. Il faut ordonner toutes les actions de ta vie une à une[83] ; et si chacune d’elles produit, autant que possible, tout ce qu’elle doit produire essentiellement, sache t’en contenter ; personne au monde ne peut t’empêcher de faire tout ce que tu peux pour qu’elle produise son effet. — Mais un obstacle extérieur s’y opposera. — Non pas ; rien ne peut faire[84] que tu n’y aies point apporté justice, prudence, réflexion. — Mais peut-être une autre cause non moins puissante annulera toute mon action. — Pas davantage ; car, en sachant prendre aussi cet obstacle comme il convient de le prendre, en acceptant de bon cœur[85] les circonstances données, tu substitues aussitôt une action nouvelle[86] à la première, et tu trouves un aide énergique pour la disposition que je viens de te recommander[87].

XXXIII. Recevoir les choses sans vain orgueil ; et les perdre[88] sans y faire aucune difficulté.

Diritti e provenienza

Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.

Historical text: public domain in France. Wikisource transcription: attribution / CC BY-SA 4.0 where applicable.

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