Pensées pour moi-même
Testo / traduzione : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Edizione : 1876
I testi storici possono usare ortografia o vocaboli antichi. L’edizione originale viene conservata: non è una nuova traduzione.
Fonte ed edizioneLivre XI (continua)
88. La seule à désobéir. C’est ce pouvoir à la fois monstrueux et presque divin, qui fait la grandeur de l’homme et sa faiblesse. En ce sens, on a pu dire par métaphore que l’homme est un ange déchu.
89. Pour être pieuse et pour adorer les Dieux. Doctrine plus platonicienne encore que stoïcienne. Sénèque a dit : « Vous semble-t-il si étrange que l’âme aille trouver les Dieux ? Dieu vient bien trouver les hommes ; et qui plus est, faire sa demeure avec eux. L’âme ne peut être bonne si Dieu n’est avec elle. Il y a des semences divines répandues dans le cœur des hommes. » Épître LXXIII, à Lucilius. Divinæ particulam auræ, a dit Horace.
90. Quand on n’a pas dans la vie un seul et unique but. Voilà une admirable maxime, d’une utilité pratique incontestable, et qui suffit à régler toute la conduite de la vie. Dans la Morale à Nicomaque, un des premiers soins d’Aristote est de montrer de quelle importance suprême il est pour l’homme de se fixer un but dans la vie, « afin que, comme des archers qui visent à un but bien marqué, nous soyons alors mieux en état de remplir notre devoir », liv. I, ch. I, § 7, de ma traduction, pag. 4
91. L’intérêt de la communauté. C’est-à-dire, l’obéissance absolue aux lois de l’ordre universel.
92. Et l’intérêt de l’État. C’est la règle supérieure dans la vie civile et dans la vie politique, où l’intérêt général doit toujours l’emporter sur l’intérêt particulier.
93. Le rat de ville et le rat des champs. Cette pensée inachevée, et sans forme régulière, est sans doute une note que Marc-Aurèle avait prise pour lui-même. Voir, sur la fable du rat de ville et du rat des champs, Horace, Satires, liv. II, § 6.
94. Socrate appelait les croyances vulgaires des Lamies. Je ne saurais dire où Socrate a exprimé cette pensée, que je ne trouve pas dans Platon ni dans Xénophon. Dans le Criton, il dédaigne l’opinion du vulgaire, pag. 135, traduction de M. Victor Cousin ; mais ce n’est pas en fait de croyances religieuses, comme Marc-Aurèle semble le supposer ici. Loin de là, Socrate s’est toujours montré sincèrement respectueux du culte national et des croyances reçues. Les Mémoires de Xénophon, les Lois de Platon et la République attestent quels étaient ses sentiments à cet égard. Quand il se moque des Hippocentaures, des Chimères, des Gorgones, des Pégases et autres monstres plus effrayants les uns que les autres, ce n’est pas à des dogmes religieux qu’il s’adresse ; c’est à des superstitions puériles, sans aucune importance. Voir le Phèdre, pag. 8, traduction de M. V. Cousin.
95. Les Spartiates. Les mœurs des Spartiates devaient plaire au Stoïcisme ; et, après de longs siècles, elles excitaient encore l’admiration et l’estime, comme le prouve ce souvenir, d’ailleurs bien mérité, de Marc-Aurèle.
96. Perdiccas. Selon Aristote, Rhétorique, liv. II, ch. XXIII, § 13, pag. 336 de ma traduction, c’est à Archélaüs et non pas à Perdiccas, que Socrate fit cette réponse. Le témoignage d’Aristote, étant le plus rapproché, est sans doute le plus exact. Sénèque nomme aussi Archélaüs et non Perdiccas. Voir le Traité des Bienfaits, pag. 209, édition Nisard, liv. V, ch. VI.
97. Que je ne pourrais pas rendre. C’est une fierté légitime, qui peut d’ailleurs se faire pardonner par la politesse des formes, dont il est toujours possible d’accompagner le refus.
98. Les lois écrites d’Éphèse. C’est le seul témoignage de l’antiquité sur ce point assez curieux. On a proposé pour ce passage de Marc-Aurèle des variantes, qui en modifieraient beaucoup le sens, mais qui ne s’appuient sur aucun manuscrit.
99. Les Pythagoriciens. Il est à regretter que Marc-Aurèle ne désigne pas nommément les philosophes auxquels il fait allusion.
100. Dès le point du jour. C’est une sorte de prière matinale.
101. C’est se rappeler en même temps. Je préfère ce sens, bien qu’on puisse rapporter aux astres l’idée de pureté et de nudité, comme l’ont entendu plusieurs traducteurs. Sénèque, Consolation à Marcia, ch. XVIII, a dit : « Suppose qu’au jour de ta naissance, je sois appelé pour te donner des conseils. Tu vas entrer dans la cité commune des Dieux et des hommes, qui embrasse tout, qui est soumise à des lois immuables et éternelles, où dans leurs révolutions les astres accomplissent leur ministère infatigable. Là, tu verras d’innombrables étoiles et cet astre merveilleux qui remplit tout à lui seul, ce soleil dont le cours quotidien marque les intervalles du jour et de la nuit, et dont le cours annuel partage également les étés et les hivers… Quand, rassasiés de ces grands spectacles, tes yeux s’abaisseront sur la terre, ils y trouveront un autre ordre de choses et d’autres merveilles. » Traduction Nisard, pag. 115.
102. Il faut faire comme Socrate. C’est-à-dire ne pas se plaindre et se contenter patiemment de ce qu’on a. D’ailleurs, on ne connaît pas ce trait de la vie de Socrate par un autre témoignage que celui-ci.
103. Pour l’art de la vie. C’est la philosophie qui donne ces leçons, en s’appuyant sur l’observation, et de la nature de l’homme, et des circonstances où il vit.
104. Vil esclave, tais-toi ; tu n’as pas la parole. On ne sait de qui est ce vers. Il est probable que Marc-Aurèle l’applique au corps, qui doit obéir à la raison, comme l’esclave doit obéir à son maître.
105. Mon cœur en a souri. Homère, Odyssée, chant XI, vers 413. On ne voit pas à quoi s’applique ce souvenir poétique ; Marc-Aurèle l’avait noté sans doute pour en tirer quelque conséquence morale, que la mort l’aura empêché d’écrire.
106. Poursuivant la vertu de reproches amers. On ignore de qui est ce vers ; et l’on ne voit pas à qui Marc-Aurèle voulait en faire application. Brutus, avant de se tuer, après sa défaite de Philippes, avait semblé douter de la vertu, dans le mot célèbre qu’on lui prête.
107. Vouloir des figues en hiver, c’est folie. La pensée est d’Épictète ; mais ce ne sont pas ses expressions textuelles. Voir les Dissertations d’Arrien, liv. III, ch. XXIV, §§ 86 et 87, p. 72. édit. Firmin-Didot.
108. Quand on embrasse son enfant. Ce n’est pas non plus une citation textuelle ; c’est bien d’ailleurs la pensée d’Épictète, quoiqu’il l’exprime d’une manière plus douce ; Dissertations d’Arrien, liv. III, ch. XXIV, § 91, p. 192, édit. Firmin-Didot. Sénèque, Consolation à Polybe, ch. XXX, a dit : « Combien était plus juste celui qui, apprenant la mort de son fils, fit entendre cette parole digne d’une grande âme : « Du jour que je l’engendrai, j’ai su qu’il mourrait. » Puis il ajouta encore avec plus de sagesse et de fermeté : C’est pour cela que je l’élevai. »
109. Raisin vert… mûr… sec. C’est toujours du raisin ; il change, mais ne disparaît pas ; même, il y a là transformation plutôt encore que changement proprement dit.
110. Il n’y a point de voleur pour notre libre arbitre. Cette citation d’Épictète n’est pas textuelle. Voir les Dissertations d’Arrien, liv. I, ch. XVIII, § 12, édit. Firmin-Didot.
111. Épictète disait encore. Il serait difficile de dire à quelle pensée d’Épictète ceci se rapporte précisément, bien qu’il ait plus d’une fois traité des sujets analogues. Voir spécialement, dans les Dissertations d’Arrien, liv. III, ch. VIII. La doctrine que rappelle ici Marc-Aurèle est au fond celle d’Épictète et de tout le Stoïcisme.
112. Disait-il encore. Comme plus haut, la citation n’est pas textuelle ; mais on peut trouver des pensées de ce genre dans les Dissertations d’Arrien, liv. I, ch. 22, §§ 17 et suiv., et ch. XXVIII, § 33, édit. Firmin-Didot.
113. Que voulez-vous avoir, disait Socrate. On ne trouve rien dans Platon ni dans Xénophon qui corresponde à la citation que fait ici Marc-Aurèle. D’ailleurs, c’est bien l’esprit de la doctrine socratique ; mais il eût été curieux de savoir à quel ouvrage Marc-Aurèle emprunte cette idée du sage d’Athènes.
Livre XII
I. Tu peux te procurer immédiatement[1] tous les biens que tu cherches à acquérir par de si longs détours ; pour cela, tu n’as qu’à ne pas te nuire à toi-même. Tout se réduit à mettre de côté le passé[2], à laisser l’avenir à la Providence[3], à régler le seul présent[4], d’après les lois de la piété et de la justice : de la piété, pour savoir être heureux de la part qui t’est faite en ce monde, puisque c’est la nature[5] qui a fait ce destin pour toi et qui t’a fait pour ce destin ; de la justice, pour que tu dises toujours le vrai[6], en toute liberté et sans réticence, pour que tu agisses conformément à la loi et dans la mesure de chaque chose, pour que tu ne sois jamais arrêté par la perversité des autres hommes, ni par leurs opinions, ni par leurs paroles, pour que tu ne cèdes pas à tes sens, ni aux suggestions de cette chair qui n’est que ton enveloppe matérielle, et dont ce qui en souffre a seul à s’inquiéter[7].
Si donc, à quelque moment qu’il te faille sortir de la carrière, tu es prêt à tout abandonner, uniquement occupé de l’âme[8] qui te gouverne et de la partie divine de ton être[9] ; si tu ne crains jamais de cesser de vivre, mais seulement de ne pas vivre comme le veut la nature ; alors, tu deviendras un homme digne du monde qui t’a produit[10] ; tu cesseras d’être un étranger dans ta patrie ; tu ne t’étonneras plus désormais de tout ce qui arrive chaque jour, comme si c’étaient là des choses absolument inopinées ; et tu ne seras plus le jouet des événements.
II. Dieu voit les âmes toutes nues[11], et dépouillées de ces enveloppes charnelles, de ces feuillages et de ces impuretés qui les cachent. C’est par son intelligence toute seule[12] que Dieu touche aux seuls êtres qui soient émanés de lui, pour s’écouler et descendre dans leur condition actuelle. Si tu parviens en ceci à imiter l’exemple de Dieu[13] même, tu te débarrasseras de bien des agitations qui te déchirent ; car celui qui ne tient pas compte de cette masse de chair où il est plongé, ne s’inquiétera guère, à plus forte raison, d’un vêtement, d’une maison[14], de la renommée qu’il peut avoir, ni de tout ce vain attirail et de toute cette mise en scène.
III. Trois éléments[15] entrent dans la composition totale de ton être : le corps, le souffle de vie qui t’anime, et l’intelligence. De ces trois éléments, deux te regardent bien, en ce sens que c’est à toi d’en prendre soin ; mais en vérité, il n’y a que le troisième qui soit réellement tien[16]. Si tu sais écarter loin de toi, je veux dire de ta pensée, tout ce que font les autres hommes, tout ce qu’ils disent ; si même tu en écartes tout ce que personnellement tu as pu faire jadis, ou tout ce que jadis tu as pu dire, tout ce qui te trouble dans l’avenir, tout ce qui ne concerne que le corps qui t’enveloppe et le principe de vie que tu as reçu à ta naissance, sans que tu y sois pour rien, tout ce que roule à l’extérieur le tourbillon dont les flots t’environnent, de telle manière que la force intelligente, dégagée de l’empire du destin, pure et libre, vive de son propre fonds, pratiquant la justice, acceptant tout ce qui lui arrive, et ne disant jamais que la vérité ; si, dis-je, tu isoles de ton esprit ainsi disposé toutes les relations du corps, dont il subit le contact, du temps qui doit suivre, du temps qui a précédé, tu deviendras comme le dit Empédocle[17] :
« Un Sphærus arrondi, goûtant son fier repos. »
Et enfin, si tu t’appliques à ne vivre que là où tu vis, c’est-à-dire dans le présent, à ces conditions, tu pourras jusqu’à la mort passer ce qui te reste d’existence sans trouble, avec dignité, et en un constant accord avec le génie qui te gouverne[18].
IV. Bien souvent je me suis demandé, non sans surprise, comment il se peut que chacun de nous, tout en se préférant au reste des êtres, fasse pourtant moins de cas de sa propre opinion sur lui-même que de l’opinion des autres[19]. Si un Dieu veillant sur nous, ou un maître plein de sagesse, nous prescrivait de ne concevoir aucune pensée, de ne faire aucune réflexion sans l’exprimer à l’instant même où nous l’aurions dans l’esprit, nous serions incapables de supporter cette contrainte un seul jour. Tant il est vrai que nous respectons[20] l’opinion que les autres se font de nous, bien plutôt que l’opinion que nous en avons nous-mêmes !
V. Comment est-il possible de concevoir que les Dieux, qui ont ordonné si bien les choses et avec tant d’amour pour l’humanité, n’aient oublié qu’un seul point, à savoir que ces quelques hommes, qui ont été complètement bons, qui furent en quelque sorte presque toute leur vie en commerce étroit avec la divinité, qui sont entrés le plus avant dans sa familiarité, par leurs œuvres saintes et par leurs pieux sacrifices, ne reviennent plus à la vie[21] une fois qu’ils sont morts, et qu’ils s’éteignent à jamais ? Puisqu’il en est ainsi, sois bien persuadé que, s’il avait fallu qu’il en fût autrement, les Dieux l’eussent certainement fait ; que, si cet arrangement eût été juste, il aurait été possible ; et que, s’il eût été conforme à la nature, la nature n’eût pas manqué de le produire. De ce que cela n’est pas de cette façon, puisqu’en effet il n’en est pas ainsi, tire cette conclusion convaincante qu’il ne fallait pas que cela fût. Toi-même, tu peux voir aisément que tenter une telle recherche, c’est faire le procès à Dieu. Mais nous ne pourrions pas même élever ces objections contre les Dieux, s’ils n’étaient pas souverainement bons et justes envers nous. Que si c’est là une vérité évidente, il n’est pas moins clair que les Dieux n’auraient pas laissé passer, dans l’ordonnance de ce monde, quelque chose qui, par une négligence étrange, eût été contraire à la justice et à la raison[22].
VI. Apprends à faire par l’habitude[23] les choses mêmes qui te répugnent. C’est ainsi que la main gauche, qui est cependant la plus inhabile, faute d’habitude, tient la bride plus solidement que la main droite, parce qu’elle a été dressée à la tenir.
VII. L’état de corps et d’âme[24] où il faut être quand la mort viendra nous surprendre, la brièveté de la vie, le gouffre insondable du temps, soit en arrière, soit en avant[25], la fragilité de toute matière…
VIII. Considérer les causes toutes nues sans les écorces[26] qui les cachent ; apprécier les intentions sans les actes ; bien peser ce que c’est que la douleur, ce que c’est que le plaisir, ce que c’est que la mort, ce que c’est que la gloire ; voir comment on se crée à soi-même tous ses tourments, comment on n’est jamais arrêté par un autre que soi, et comment l’importance des choses dépend uniquement de l’idée qu’on s’en forme.
IX. Dans l’usage qu’on fait des principes par lesquels on se guide, il faut ressembler à l’athlète exercé à tous les genres de luttes[27] plutôt qu’au gladiateur, qui ne connaît qu’une seule manière de combattre[28]. Le gladiateur, une fois qu’il a perdu le glaive qu’il tient, n’a plus qu’à mourir, tandis que l’athlète du Pancrace a toujours ses mains à sa disposition, et il n’a qu’à les manœuvrer énergiquement.
X. Voir ce que les choses sont dans leur réalité, en y distinguant leur matière, leur cause[29] et leurs conséquences.
XI. Quelle admirable puissance[30] l’homme n’a-t-il pas, puisqu’il lui est donné de ne faire que ce que Dieu doit approuver[31], et d’accepter toujours le destin[32] que Dieu lui fait !
XII. Ne jamais s’en prendre aux Dieux pour ce qui est conforme aux lois de la nature ; car les Dieux ne font jamais rien de mal[33], ni volontairement, ni involontairement ; ne pas s’en prendre davantage aux hommes ; car leurs fautes sont toujours involontaires[34]. En résumé, ne s’en prendre jamais à personne[35].
XIII. C’est être bien ridicule, ou étrangement inexpérimenté, que de s’étonner de quoi que ce soit dans la vie[36] !
XIV. Ou il n’y a dans le monde qu’une nécessité aveugle[37] et un arrangement d’où l’homme peut sortir ; ou bien, il y a une Providence miséricordieuse[38] ; ou enfin, il n’y a qu’une confusion infinie[39], sans cause supérieure. Si c’est une nécessité insurmontable, à quoi bon luttes-tu contre elle ? Si c’est une Providence, qui permet qu’on la fléchisse[40], rends-toi digne de recevoir l’appui de la divinité. Si c’est une confusion sans aucun maître qui la dirige, prends-en bravement ton parti, puisque toi du moins, dans cette affreuse tourmente, tu as le bonheur de porter en toi une intelligence[41] qui peut te diriger. Si le flot t’emporte, qu’il emporte donc cette chair dont ton corps est formé, ce souffle qui t’anime, et tout le reste également ; mais, quant à ton intelligence, il ne l’emportera pas[42].
XV. Eh quoi ! la lumière de la lampe resplendit et ne cesse point de briller jusqu’au moment où elle s’éteint ; et la vérité, la justice, la sagesse[43], qui sont en toi, s’éteindraient avant toi-même !
XVI. Quand quelqu’un me paraît avoir commis une faute, je me demande[44] : « Suis-je bien sûr que ce soit là une faute de sa part ? » Et si, de fait, il est réellement coupable, je me dis : « Ne s’est-il pas déjà condamné lui-même ? » Alors, c’est bien à peu près comme s’il s’était arraché les yeux de ses propres mains. Prétendre que le méchant ne fasse pas le mal, c’est comme si l’on prétendait que le figuier n’ait pas de suc dans ses figues[45], que les enfants à la mamelle s’abstiennent de vagir, que les chevaux ne hennissent pas ; c’est vouloir empêcher tant d’autres choses non moins nécessaires. Pouvait-on attendre autre chose d’un homme qui a une pareille complexion ? Guéris donc cette complexion même, si tu es si habile.
XVII. Si la chose n’est pas convenable, ne la fais pas ; si elle n’est pas vraie, ne la dis point[46]. Que ce soit toujours là tes motifs d’agir.
XVIII. Pour toute espèce de choses, regarde toujours[47] ce qu’est en lui-même l’objet qui te produit cette apparence sensible ; analyse cet objet en y distinguant la cause, la matière, la conséquence, et en calculant l’intervalle de temps[48] où il faudra nécessairement qu’il cesse d’exister.
XIX. Comprends donc enfin que tu portes en toi quelque chose de plus noble, quelque chose de plus divin[49] que tous ces objets qui causent tes impressions, et te font mouvoir tout d’un coup[50], comme les fils font mouvoir la marionnette. En ce moment, quelle est au vrai la disposition de ton âme[51] ? N’est-ce pas la crainte ? N’est-ce pas le soupçon ? N’est-ce pas le désir, ou quelque autre passion aussi peu louable ?
XX. En premier lieu, ne faire quoi que ce soit au hasard[52], ou sans le rapporter à un but. En second lieu, ne rapporter jamais l’acte qu’on fait à une autre fin que celle même de la communauté[53].
XXI. Il ne s’écoulera pas beaucoup de temps[54] encore pour que toi-même tu ne sois absolument rien, non plus que chacune de ces choses que tu vois présentement, non plus que chacun de ceux qui présentement vivent avec toi[55]. La nature veut que tout change[56], que tout se transforme, que tout périsse, pour que d’autres êtres puissent à leur tour succéder à ce qui est.
XXII. Sache bien que les choses ne sont que l’idée que tu t’en fais[57]. Or cette idée dépend toujours de toi ; supprime-la donc, quand tu le veux ; et, ainsi qu’un vaisseau qui a doublé un promontoire, tu trouveras une mer calme, une pleine tranquillité, et un port[58] où les vagues ne pénètrent plus.
Diritti e provenienza
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
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