Marco Aurelio / Lingua del testo : francese

Pensées pour moi-même

Testo / traduzione : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Edizione : 1876

I testi storici possono usare ortografia o vocaboli antichi. L’edizione originale viene conservata: non è una nuova traduzione.

Fonte ed edizione

Livre II (continua)

23. Comme conséquence nécessaire. C’est là tout le problème, qui consiste à bien distinguer ce que l’ordre exige. Ce problème d’ailleurs n’est rendu difficile que par les vices qui peuvent dégrader notre âme.

24. Théophraste. Marc-Aurèle n’indique pas l’ouvrage de Théophraste où cette pensée était développée ; elle est fort juste ; car il n’est pas de législation pénale qui n’ait fait et qui n’applique cette distinction. Il n’y a délit complet que là où il y a intention. D’ailleurs, Marc-Aurèle, en se rangeant à la doctrine de Théophraste, qu’il approuve, s’éloigne de celle de quelques Stoïciens exagérés, qui déclaraient que toutes les fautes sont égales. C’était un de leurs paradoxes favoris et un des plus étranges, quoiqu’il découlât très-logiquement de leurs principes. Il est probable que Marc-Aurèle reproduit ici presque textuellement un passage de Théophraste.

25. N’a rien de bien effrayant. C’est la pensée de Socrate dans l’Apologie et dans le Phédon, pp. 117 et suiv., et pp. 314 et suiv. de la traduction de M. V. Cousin. Voir aussi plus loin, liv. III, § 3. Si la mort est lui sommeil éternel et un anéantissement, elle n’est rien. Si l’âme est immortelle, elle trouve des Dieux justes dans l’autre vie.

26. Nous en garantir d’une façon absolue. Par le libre arbitre, que Dieu nous a accordé, et par la pratique du bien qu’il nous a permise.

27. Toutes ces choses-là ne sont ni belles ni laides. Forte maxime, empruntée au Platonisme, très-vraie, mais qui n’est à l’usage que des âmes les plus vigoureuses et les plus désintéressées. La distinction des vrais et des faux biens suffit à régler, comme il convient, toute la conduite de la vie. Mais combien d’hommes sont-ils capables de la faire ? Un empereur romain, pour arriver à la reconnaître aussi franchement, avait dû, sans doute, résister à bien des tentations, que les conditions privées rendent plus surmontables.

28. Comme tout disparaît. Sentiment vrai et profond du néant de l’homme.

29. Notre intelligence et notre raison. C’est à notre sensibilité que s’adressent surtout les choses ordinaires de la vie, et si nous étions davantage en garde contre nous-mêmes, nos sens nous séduiraient moins souvent et moins grossièrement.

30. Qu’est-ce que mourir ? Grande et éternelle question, que la philosophie et la religion se posent et qui est toujours à résoudre. Le Christianisme a sur ce problème essentiel une solution puisée dans la Bible, et qui remonte jusqu’au Paradis terrestre. Le Platonisme a aussi la sienne, qui se fonde surtout sur l’éternité de l’âme, prouvée par la réminiscence.

31. Une simple fonction de la nature. Le vulgaire peut se plaindre de la mort, comme il se plaint de la vie elle-même. Je ne crois pas qu’on puisse citer un sage qui se soit plaint de l’une ou de l’autre. Mais il est encore plus difficile de les comprendre que de s’y résigner.

32. Comment l’homme entre-t-il en rapport avec Dieu ? Il est clair d’après toutes les pensées qui précèdent que Marc-Aurèle ne peut songer ici qu’aux suites de la mort. Il ne semble pas avoir le moindre doute sur l’immortalité de l’âme, bien qu’il ne voie pas précisément par quelle partie de son être l’homme peut entrer en communication avec l’être infini, dont il tient tout, son existence, sa grandeur et aussi son infirmité. Bossuet a dit : « C’est donc là mon exercice, c’est là ma vie, c’est là ma perfection et tout ensemble ma béatitude, de connaître et d’aimer celui qui m’a fait. Par là je reconnais que tout néant que je suis moi-même devant Dieu, je suis fait toutefois à son image, puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui, c’est-à-dire dans lui-même, et dans de semblables opérations, c’est-à-dire en connaissant et en aimant. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § 10.

33. Est-il rien de plus méprisable. Toutes ces réflexions de Marc-Aurèle sur l’infirmité de l’homme, qui est poussé à sortir sans cesse de lui-même, ont déjà le ton de tristesse majestueuse et de grandeur que prendra plus tard notre Pascal, au nom de la foi chrétienne, ou plus simplement peut-être au nom de sa propre nature. « Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être. Nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. » Pensées, article 2, p. 23, édition Havet. Socrate, par une réflexion tout à fait analogue à celle de Marc-Aurèle, disait : « J’en suis encore à accomplir le précepte de l’oracle de Delphes, Connais-toi toi-même ; et quand on en est là, je trouve bien plaisant qu’on ait du temps de reste pour les choses étrangères… Je m’occupe non de ces choses indifférentes, mais de moi-même. Je tâche de démêler si je suis en effet un monstre plus compliqué et plus furieux que Typhon lui-même, ou un être plus doux et plus simple qui porte l’empreinte d’une nature noble et divine. » Phèdre, p. 9, traduction de M. V. Cousin.

34. Comme dit le poëte. C’est Pindare, à ce qu’on suppose ; mais je ne saurais dire où précisément.

35. Au seul génie que nous portons en nous. C’est la pensée de Socrate, qui vient d’être citée. Voir aussi plus bas, § 17.

36. Ce qui vient des hommes est digne d’affection, c’est le Caritas generis humani de Cicéron, sons une autre forme.

37. Notre famille est commune. C’est la fraternité humaine, grande et féconde idée, que le Stoïcisme avait développée en l’empruntant à Socrate et à Platon. Bossuet a dit : « Je dois aussi aimer, pour l’amour de Dieu, ceux à qui il a donné une âme semblable à la mienne, et qu’il a faits comme moi capables de le connaître et de l’aimer ; car le lien de la société le plus étroit qui puisse être entre les hommes, c’est qu’ils peuvent tous en commun posséder le même bien, qui est Dieu. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. iv, § 12.

38. Quand même tu aurais à vivre trois mille ans. Toute cette réflexion est très-profonde ; et elle semble parfaitement originale. Pascal a dit : « Nous ne nous tenons jamais au présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt. Si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient ! » Pensées, article 3, p. 38, édit. Havet.

39. Font exactement la même perte. En ce sens que l’un et l’autre ne perdent que l’instant présent, et qu’en regard de l’infini de l’éternité, la longueur de la vie humaine ou sa brièveté sont un égal néant. Mais comparativement de l’un à l’autre, la perte n’est pas la même ; et le deuil qui accompagne certaines morts le prouve bien. La société ne perd pas grand’chose dans un enfant ; elle peut perdre immensément par la mort d’un homme de génie, capable de bien des services encore après tous ceux qu’il aurait déjà rendus.

40. Que tout soit opinion. Cette expression est un peu vague, et elle peut présenter plusieurs sens. Nous pourrions mieux savoir quel est le véritable, si nous avions les ouvrages de Monime, le Cynique ; mais on ne le connaît que par quelques passages fort courts de Sextus Empiricus, Adversus mathematicos, liv. VII, §§ 48, 67, 88, et liv. VIII, § 5. Par Opinion, faut-il entendre ici ce que Pascal appelle Imagination, quand il dit : « Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plait à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature… Qui dispense la réputation ? Qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, si ce n’est cette faculté imaginante ? Toutes les richesses de la terre sont insuffisantes sans son consentement. » Pensées, article 3, pp. 31 et 32, édit. Havet.

41. La part de ce qu’il contient de vraiment profond. C’est là, en effet, toute la difficulté. Sénèque a dit : « Considérez bien toutes les choses dont la perte nous tire des larmes et nous trouble le sens ; vous trouverez que ce qui nous afflige n’est pas tant ce que nous perdons que ce que nous croyons avoir perdu. Personne ne sent la perte que dans son imagination (opinionem). Celui qui se possède ne peut rien perdre ; mais il y en a bien peu qui sachent se posséder. » Épître XLII, à Lucilius.

42. Prendre jamais en mal quoi que ce soit dans ce qui arrive. Voilà l’optimisme dans toute son énergie pratique. Ce n’est pas le quiétisme ; c’est une confiance réfléchie dans la bonté et la puissance de Dieu.

43. C’est se révolter contre la nature universelle. Voir plus haut, §§ 3 et 9.

44. Le but suprême pour des êtres doués de raison. C’est le devoir, qui se confond avec l’obéissance aux lois qui régissent le monde, « La cité la plus auguste et le plus auguste des gouvernements, » comme le dit si bien Marc-Aurèle. Sénèque a dit : « Je consens plutôt que je n’obéis à la volonté de Dieu ; je le suis de bon cœur et non point par force. Il ne m’arrivera jamais rien que je reçoive avec un visage triste et renfrogné. » Épître XCVI, à Lucilius. — « Il est bon de souffrir ce qu’on ne saurait corriger et de suivre sans murmures les ordres de Dieu, qui est auteur de tous les événements. » Épître CVII. — « Dieu, qui est notre père commun, a mis proche de nous tout ce qui pourrait nous servir pour notre bien. » Épître CX. — Bossuet a dit : « La nature humaine connaît des vérités éternelles ; et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change, puisque son génie est de rappeler les changements à des règles immuables. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 6. — Ailleurs, Bossuet ajoute : « Est-on moins libre pour obéir à la raison et à la raison souveraine, c’est-à-dire à Dieu ? N’est-ce pas au contraire une dépendance vraiment heureuse, qui, nous assujettissant à Dieu seul, nous rend maîtres de nous-mêmes et de toutes choses ? » Sermon pour la Véture d’une postulante Bernardine.

45. Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point. Ces pensées ont la grandeur de Pascal, sans en avoir l’incurable tristesse. Voir plus loin, liv. III, § x.

46. Un seul guide, un seul, c’est la philosophie. Magnifique et juste éloge de la philosophie, bien placé dans la bouche d’un tel élève. Sénèque a dit : « Voulez-vous savoir ce que la philosophie promet à tout le genre humain ? De bons avis.» Épître xlviii, à Lucilius.

47. Le génie qui est en nous. Voir plus haut, § 13.

48. Écrit à Carnuntum. Dans la Pannonie supérieure, un peu à l’Est de Vienne et sur le Danube. Il paraît que cette ville avait été fondée par une colonie de Carnutes, venus de la Gaule ; elle devint après Marc-Aurèle un municipe romain. Il y résida longtemps pour ses préparatifs militaires contre les barbares de ces contrées. On a vu plus haut que le premier livre des réflexions intimes de Marc-Aurèle avait été écrit chez les Quades, au bord du Gran. Le second est écrit dans les mêmes contrées et aussi dans les mêmes conditions. On peut remarquer qu’à quinze ou seize cents ans de distance, ce fut à peu près dans le même pays et dans un quartier d’hiver, que Descartes conçut le projet de sa Méthode, pas très-loin des lieux où Marc-Aurèle avait écrit : « J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres, qui ne sont pas encore finies, m’avait rappelé, etc. » Discours de la méthode, 2e partie, p. 132, édit. de M. V. Cousin. Il est regrettable que Marc-Aurèle n’ait pas daté tous les livres de ses Pensées, comme il a daté les deux premiers. Autant qu’on en peut juger d’après le récit, d’ailleurs très-confus, de Capitolin, l’Empereur dut faire au moins deux expéditions en Germanie, et contre les Quades sur les bords du Danube. On peut croire que c’est dans la dernière de ces expéditions qu’il écrivit ses Pensées, c’est-à-dire vers l’an 178 ou 179 après Jésus-Christ.

Livre III

I. Ce n’est pas le tout de se dire que chaque jour la vie se perd, et que ce qui nous en reste diminue sans cesse ; il faut aussi se répéter que l’existence fût-elle beaucoup plus longue, nous ne sommes jamais sûrs que notre esprit demeurera jusqu’au bout également capable de bien comprendre la vérité[1], et de s’élever à ces hautes spéculations qui nous conduisent à la connaissance des choses divines et humaines. Ne se peut-il pas, en effet, qu’on tombe en un commencement de démence, sans que pour cela la respiration, la nutrition, l’imagination, les désirs et toutes les autres facultés de même ordre, viennent à défaillir en nous ? Mais jouir pleinement de soi, mesurer exactement le nombre et l’espèce de tous ses devoirs, être en état de préciser le moment où l’on doit s’éconduire soi-même de la vie[2], et tant d’autres actes qui, comme ceux-là, exigent la raison la plus éprouvée par des luttes antérieures, ce sont là des puissances qui s’éteignent prématurément en nous. Ainsi donc, voilà des motifs de se hâter[3], non pas seulement parce qu’à chaque instant nous nous rapprochons de la mort, mais de plus, parce que la conception des choses et leur enchaînement peuvent nous échapper avant la vie même.

II. Il est d’autres considérations analogues[4] qu’il ne faut pas davantage perdre de vue. Ainsi, les objets acquièrent je ne sais quelle grâce et quel attrait par les accidents mêmes qui leur surviennent. Par exemple, le pain, quand il cuit, crève sur quelques points ; et il se trouve cependant que les trous qui se forment et qui sont réellement des fautes dans l’art et le dessein de la boulangerie, présentent une certaine convenance et stimulent en nous l’appétit des aliments. C’est de même encore que les figues se fendent quand elles sont tout à fait à point, et que, dans les olives qui sont mûres, ce goût, qui annonce l’approche de la décomposition, ajoute au fruit une saveur toute particulière. De même encore, les épis penchant vers le sol, le fier sourcil du lion, l’écume ruisselant de la gueule des sangliers, et tant d’autres choses qui, si on les regarde en soi, sont fort loin d’être belles, contribuent néanmoins à donner aux êtres un nouveau charme qui nous ravit. Concluons donc[5] que, si quelqu’un avait la passion d’étudier les phénomènes de l’univers, et les comprenait plus profondément qu’on ne le fait d’ordinaire, il ne trouverait pas une seule chose, pour ainsi dire, qui n’offrît un agrément spécial dans ses rapports avec l’ensemble, même parmi les phénomènes qui ne sont que des conséquences tout à fait secondaires. S’il considérait à ce point de vue les bêtes les plus féroces, ouvrant leurs gueules toutes béantes, il ne s’y plairait pas moins qu’à ces imitations sorties de la main des peintres et des sculpteurs. Ses regards intelligents ne manqueraient pas de découvrir dans les traits d’une vieille femme ou d’un vieillard[6] une grâce et une beauté secrètes, qui rappelleraient les charmes de l’enfance. Mais tout le monde n’est pas fait pour pénétrer ces mystères ; et ces jouissances sont réservées exclusivement au sage, qui se familiarise avec la nature et avec ses œuvres[7].

III. Après avoir guéri bien des malades, Hippocrate est mort, lui aussi, atteint par la maladie. Les Chaldéens, après avoir prédit le trépas de tant de gens, n’ont pu échapper plus que d’autres aux prises de la destinée. Alexandre, Pompée, Caïus-César, après avoir tant de fois ruiné de fond en comble des cités entières, après avoir massacré un nombre incalculable de cavaliers et de fantassins en bataille rangée, ont dû à leur tour aussi sortir un jour de la vie. Héraclite, après avoir tant disserté sur l’embrasement du monde[8] détruit par le feu, est mort d’hydropisie et couvert de bouse de vache[9]. La vermine a fait mourir Démocrite[10] ; une vermine d’une autre espèce[11] a tué Socrate. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Le voici : Tu t’es embarqué sur un navire ; tu as navigué ; tu es parvenu au port ; débarque. Si c’est dans une autre vie que tu abordes, rien au monde n’est vide des Dieux[12], et tu les trouveras là tout aussi bien qu’ailleurs. Si, au contraire, tu dois tomber alors dans une insensibilité absolue, te voilà délivré des souffrances et des plaisirs, et tu n’as plus à te soumettre servilement à cette enveloppe matérielle, d’autant plus vile que son esclave lui est absolument supérieur ; car d’un côté, c’est l’intelligence et le génie ; de l’autre, la terre et la fange.

IV. Ne consume pas le peu qui te reste de vie[13] en des pensées qui ne concernent que les autres, à moins que ce que tu fais ne se rapporte à l’intérêt commun ; car alors tu manques à un autre devoir, quand tu penses, par exemple, à ce que fait telle personne et aux motifs qu’elle peut avoir ; quand tu penses à ce qu’elle dit, à ce qu’elle médite, ou à ce qu’elle entreprend, et que tu te laisses aller à tant d’autres détails qui te détournent de cultiver le principe directeur[14] que tu portes en toi. Ainsi donc, tu dois éviter, dans l’enchaînement successif de tes pensées, tout ce qui est désordonné, tout ce qui est sans but, à plus forte raison encore tout ce qui est inutile et immoral. L’habitude qu’il faut prendre, c’est de ne penser jamais[15] qu’à des choses telles que si l’on te demandait tout à coup : « À quoi penses-tu ? », tu pusses immédiatement répondre en toute franchise : « Voici à quoi je pense. » Il faut qu’on voie à l’instant même, sans l’ombre d’un doute, que tous tes sentiments sont droits et bienveillants, comme il convient à un être destiné à vivre en société, qui ne songe point aux plaisirs et aux illusions de la jouissance, à quelque rivalité, à quelque vengeance, à quelque soupçon ; en un mot, qui ne songe à aucune de ces pensées dont on rougirait de faire l’aveu, s’il fallait convenir qu’on les a dans le cœur. Quand l’homme a pratiqué cette règle, sans rien négliger désormais pour compter entre tout ce qu’il y a de mieux au monde, il devient, on peut dire, le ministre et l’agent des Dieux[16], en s’appuyant sur le principe inébranlable qu’il porte au dedans de lui, et qui met l’homme à l’abri des souillures de la volupté, qui le rend invulnérable à toute souffrance, insensible à tout outrage, inaccessible à toute perversité, qui en fait l’athlète de la plus noble des luttes[17], de la lutte où l’on est vainqueur de toute passion, qui trempe l’homme profondément dans la justice[18], qui le dispose à aimer de toutes les forces de son âme tout ce qui lui arrive et lui échoit en partage, à ne s’occuper que bien rarement, et jamais sans une nécessité pressante d’intérêt commun, de ce que dit un autre[19], de ce qu’il fait et de ce qu’il pense. Les seules affaires, en effet, dont il s’occupe, ce sont les siennes ; il réfléchit perpétuellement à la part qui lui a été faite dans le vaste écheveau de l’univers, y trouvant des choses excellentes, et croyant d’une foi absolue que celles qu’il ne connaît pas doivent être non moins bonnes ; car la part dévolue à chacun de nous, si elle est enveloppée dans l’ensemble des choses, en enveloppe aussi un bien grand nombre. Puis, il se souvient que, si tous les êtres doués de raison ne forment qu’une seule famille, et s’il est conforme à la vraie nature de l’homme d’aimer tous les hommes en général[20], il ne faut pas, quant au jugement qui est à porter sur les choses, tenir compte de celui de tous les hommes sans exception ; mais il faut regarder uniquement à l’opinion de ceux[21] qui savent vivre conformément à la nature[22]. Pour tous ceux qui ne vivent point de cette manière-là, on n’a qu’à voir ce qu’ils sont dans leur intérieur ou hors de chez eux, ce qu’ils sont le jour et la nuit, et ce que sont les sociétés dégradées qu’ils fréquentent. On n’a donc pas à faire le moindre état de la louange de pareilles gens[23], qui ne savent pas même se plaire à leurs propres yeux.

Diritti e provenienza

Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.

Historical text: public domain in France. Wikisource transcription: attribution / CC BY-SA 4.0 where applicable.

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