Pensées pour moi-même
Text / Übersetzung : Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805–1895) · Ausgabe : 1876
Historische Texte können eine ältere Rechtschreibung oder Wortwahl verwenden. Die ursprüngliche Ausgabe bleibt erhalten; dies ist keine neue Übersetzung.
Quelle und AusgabeLivre X (Fortsetzung)
41. Sors définitivement. Le conseil est terrible ; et l’on sait que, dans le Stoïcisme, il était sérieux. Mais, pour en arriver à cette extrémité et s’y décider par le jugement de la raison la plus froide, il faut être à ses propres yeux bien criminel et désespérer absolument de pouvoir s’amender. Il n’est pas possible non plus de justifier son suicide par le dégoût qu’on aurait de la vie. Est-ce un motif raisonnable de s’en défaire ? Souvent le remords produit cet homicide effet sur des scélérats, qui ne peuvent supporter l’existence souillée qu’ils se sont faite.
42. Te rappeler aussi qu’il y a des Dieux. C’est la foi en Dieu et en sa bonté. Cette confiance de l’homme en son créateur est en effet le plus ferme appui qu’il puisse se donner.
43. C’est d’être imités. Doctrine platonicienne que nous avons déjà vue plus haut, liv. III, § 4, et livre V, § 27.
44. Un histrion, des travaux de guerre. Il est assez probable qu’ici Marc-Aurèle fait allusion à quelque détail de sa vie intime, et qu’il retrace au vrai les distractions inévitables de son âme, au milieu de toutes les occupations dont il était assailli. L’âme se dissipe malgré elle dans les mille riens de chaque jour ; et de là, la nécessité de fortes maximes qu’on ne perd pas de vue un instant dans sa conduite. De là aussi, la nécessité de quelques retraites où l’âme se retrempe dans la solitude et la méditation.
45. La science des choses. Et la contemplation de l’ordre universel, dont chacun de nous fait partie.
46. Cette chose est dans son essence. C’est-à-dire indépendamment des idées personnelles que nous pouvons ajouter à la nature même de la chose. Voir des exemples plus haut, liv. VI, § 13.
47. Une mouche… un lièvre… des Sarmates. Dans la bouche d’un empereur faisant la guerre aux Barbares, l’épigramme est sanglante. Le trait est-il aussi vrai qu’il est vif ? Malheureusement la guerre n’est bien souvent qu’un brigandage, surtout quand elle se prolonge un peu. Au début, elle peut servir un intérêt général de nation ; mais plus tard ce noble but s’efface aux yeux de l’armée ; l’intérêt individuel prend le dessus ; et c’est alors une sorte de pillage organisé. Après plusieurs campagnes, Alexandre est obligé de faire brûler les bagages de ses soldats, c’est-à-dire le fruit de leurs vols. Ce qu’il y a de pis, c’est que le courage décroît à mesure que la cupidité se satisfait et que la richesse augmente.
48. Des brigands. Au temps de Marc-Aurèle, c’était là une idée bien neuve et bien hardie.
49. Et des voleurs. Il n’y a dans le texte grec qu’un seul mot, qui a la force des deux que j’ai dû employer. — Cette réflexion de Marc-Aurèle a déjà le ton et le tour que plus tard doit prendre Pascal, sans connaître sans doute son prédécesseur.
50. Rien n’est plus propre à élever l’âme. En lui faisant voir la mobilité perpétuelle de toutes choses, et la vanité de nos passions et de nos intérêts.
51. Elle se dépouille du corps. C’est la doctrine platonicienne, qui fait de la philosophie l’apprentissage de la mort. L’âme peut le réaliser à peu près dès cette vie, en s’isolant autant que possible de son compagnon.
52. Satisfait de ces deux seuls points. Ce sont non seulement les deux points essentiels ; mais, de plus, ils renferment toute la destinée de l’homme.
53. Obéir à Dieu, dont les sentiers sont toujours droits. Personne n’a dit mieux, et personne ne pourra mieux dire.
54. Vois ce que tu dois faire. La vue du devoir est beaucoup plus facile qu’on ne le pense en général ; et à cet égard, notre conscience ne nous trompe pas. Mais ce qui nous trompe, ce sont les passions ou les intérêts ; et la ferme résolution de faire ce qu’on doit devient alors très-difficile et très-rare. En ceci d’ailleurs comme dans tout le reste, l’habitude exerce une influence souveraine ; et l’on accomplit le devoir, même pénible, d’autant plus aisément qu’on l’a déjà plusieurs fois accompli.
55. À t’arrêter. Ou, à suspendre ton jugement.
56. Tu peux toujours t’avancer. Conseils analogues à ceux que donne Descartes dans le Discours de la Méthode, p. 150, édit. Victor Cousin.
57. Qu’un autre que toi se conduise avec justice. Peut-être cette pensée est-elle trop évidente et trop simple. La conduite des autres peut nous faire un tort matériel ; mais il n’y a que notre propre conduite qui puisse nous faire un tort moral, parce que notre personnalité ne peut se confondre avec aucune autre.
58. Ces gens, si impertinents. Marc-Aurèle a raison de dédaigner les jugements du vulgaire ; mais il ne faut pas pousser ce dédain jusqu’à se rendre soi-même trop orgueilleux à l’égard de ses semblables. La misanthropie n’est souvent que le résultat de la vanité.
59. Le bon génie de l’homme. Le Christianisme dirait : l’Ange gardien. Voir plus haut, liv. VIII, § 45.
60. La nature. En d’autres termes, Dieu ; il n’y a ici qu’une différence de mots.
61. Donne-moi ce que tu veux. C’est la résignation poussée au dernier degré de la raison et de la foi ; c’est la confiance absolue en la bonté divine. Job dit aussi, ch. I, § 21 : « Le Seigneur me l’a donné ; le Seigneur me l’a enlevé. Il en est arrivé ce que le Seigneur a voulu ; que le nom du Seigneur soit béni. » Voir plus haut, liv. VIII, § 55.
62. À vivre. Le texte n’est pas aussi précis ; mais la suite prouve que c’est bien là le sens.
63. Au sommet d’un mont. La pensée ici non plus n’est pas assez claire ; et elle n’est qu’incomplètement rendue. C’est peut-être de l’isolement moral du sage que Marc-Aurèle veut parler ; c’est peut-être aussi du spectacle qu’il donne aux autres hommes, qui peuvent le voir de toute part, comme de toute part on voit la cime élevée d’une montagne. Je préfère le premier sens au second. Voir plus loin, § 23.
64. Qu’ils l’égorgent. C’est le destin de Socrate ; c’est le destin de Jésus-Christ.
65. Il n’est plus temps de discuter. Le Stoïcisme n’a pas laissé de discuter ; mais il faut lui rendre cette justice qu’il a mis en général la pratique fort au-dessus de la théorie. À certains égards, c’était une tendance à descendre, bien que ce fût aussi une réaction contre certaines exagérations du Platonisme ; mais dans les temps où le Stoïcisme apparut et surtout sous l’Empire romain, la morale stoïcienne soutint les âmes et les fortifia plus que ne pouvait le faire aucune autre doctrine. L’histoire en fournit une foule de preuves.
66. De la totale durée, de la totale substance. En d’autres termes, de l’infinité du temps et de l’infinité de la matière. J’ai préféré la première version à la seconde, qui aurait eu une nuance trop moderne.
67. Soumis au changement. Voir plus haut, § 11 et passim. L’idée de la mobilité des choses ne saurait être trop souvent présente à la raison de l’homme ; elle le remet à sa juste place, et lui fait mieux apprécier le monde où il est.
68. Quel orgueil n’ont-ils pas d’être hommes ! Le sens n’est pas sûr, parce que le mot dont se sert ici Marc-Aurèle est extrêmement douteux.
69. De qui n’étaient-ils pas les esclaves ? Cette peinture des lâchetés humaines se rapporte surtout aux mœurs des cours, où les bassesses sont plus apparentes. Aujourd’hui, nous sommes un peu blasés sur ces critiques, quelque justes qu’elles soient ; elles étaient très-neuves au temps de Marc-Aurèle, qui était en position de bien connaître les choses, et qui avait l’âme assez haute pour les bien juger.
70. La nature universelle. Nouvel hommage rendu à la Providence. Voir plus haut, liv. II, § 3.
71. La terre aime la pluie. Il semble que le début de ce paragraphe est une citation, et, sans doute, de quelque poëte.
72. Pour le monde. Ordonné et gouverné par la Providence.
73. Je dis donc au monde. Voir plus haut, § 14.
74. Elle aime à être de telle ou telle façon. La pensée n’est pas très-claire ; et l’on ne voit pas nettement le but de cette comparaison. Le sens général de ce passage, c’est simplement que l’homme doit aimer le sort que la Providence lui a fait.
75. Tu t’en vas. Il s’agit ici du suicide, que le Stoïcisme permettait au sage, ne voyant pas que le suicide est une révolte contre la Providence, et contre le destin qu’elle nous départit.
76. Ainsi, aie bon courage. La conclusion est excellente, quoique les prémisses ne soient pas toutes également acceptables.
77. Que la ville que tu habites. J’ai rendu la pensée plus précise qu’elle n’est dans le texte ; et le sens que je donne me paraît plus d’accord avec ce qui suit. La Ville est opposée à la Campagne.
78. Les rois ne sont ni moins grossiers… On voit que Marc-Aurèle ne se fait pas la moindre illusion sur les grandeurs et les magnificences qui l’entourent. Il sait bien qu’elles n’ajoutent rien à sa valeur personnelle. Le passage de Platon est tiré du Théétète, p. 130, traduction de M. V. Cousin.
79. Dans quel état est en moi. C’est comme un examen de conscience, que la philosophie recommande aussi bien que la religion. C’est l’antique précepte de l’oracle de Delphes, que Socrate s’était approprié : « Connais-toi toi-même. »
80. De la communauté. C’est-à-dire de l’ordre universel, dont chacun de nous fait partie.
81. Dans cette misérable chair. Voir plus haut, liv. IX, § 41. Pour la pensée générale de ce paragraphe, voir plus haut, liv. VIII, § 34.
82. L’esclave qui fuit son maître. La comparaison est peut être plus frappante qu’elle n’est juste. L’homme n’est pas, à vrai dire, l’esclave de la loi ; il en est le serviteur, puisqu’il s’y associe par sa raison, et qu’en l’exécutant il se fait gloire d’y obéir et de l’approuver.
83. Par Celui qui régit l’univers. C’est-à-dire Dieu, avec sa toute-puissance et sa miséricorde infinie.
84. La crainte, la douleur, la colère. Ce sont des passions bien naturelles à l’homme ; mais c’est à la raison de les dompter et de les restreindre dans de sages limites.
85. Le père disparaît… l’enfant. L’expression du texte est plus générale ; mais la suite prouve bien qu’il s’agit de l’être humain spécialement.
86. Quel début, quel progrès ! L’admiration de Marc-Aurèle pour l’organisation de l’homme est aussi vive que justifiée, et tout ce qu’il dit ici est d’une vérité incontestable. Le matérialisme contemporain a obscurci toutes ces grandes et claires idées ; et certainement, l’homme est à lui-même la plus prodigieuse merveille de ce monde, si, de sa constitution matérielle et de sa vie purement animale, il passe à sa vie morale et au spectacle de sa conscience et de son libre arbitre. Ce sont là des contemplations que chacun de nous peut se donner. La sagesse antique ne s’y était pas méprise, et ces idées étaient déjà si répandues, même avant notre ère, que les poëtes eux-mêmes en étaient l’écho. Os homini sublime dedit… disait Ovide. Ces vérités éclatantes, voilées pour un instant, ne reparaîtront que plus puissantes et plus belles.
87. La force qui précipite les corps. Nos matérialistes devraient se dire, comme Marc-Aurèle, que l’attraction, à laquelle ils croient, n’est pas plus visible aux yeux du corps que l’âme, à laquelle ils ne croient pas. Mais Elle n’en est pas moins d’une évidence éclatante.
88. La manière dont les choses se passent. Il ne s’agit pas des choses en général, mais des choses qui se passent à la cour des Rois et des Empereurs, comme le prouve la suite du paragraphe.
89. À la cour d’Adrien. Marc-Aurèle avait passé une partie de son enfance à la cour d’Adrien, et il avait dix-sept ans lorsque cet empereur mourut, en 138. Quant à la cour d’Antonin, il y avait vécu plus de vingt ans de suite, mêlé à toutes les affaires, avant d’être empereur lui-même.
90. Qui s’afflige de quoi que ce soit. Voir plus haut, § 25.
91. Un de ces pourceaux. L’image est violente ; mais il n’y a pas de principe qui tienne plus à cœur à Marc-Aurèle que la résignation de l’homme à l’ordre de la Providence, et la foi absolue en sa bonté infinie et toute puissante. Il n’a pas moins raison, quand il nous rappelle que la révolte est parfaitement inutile, puisque la nécessité est inévitable. S’y associer en s’y soumettant, c’est encore ce que nous ayons de mieux à faire, au point de vue pratique. Voir plus haut, liv. VIII, § 49, la note et la citation de Sénèque.
92. Si la mort te semble plus particulièrement affreuse. Le côté le plus utile de ce précepte, c’est de se familiariser avec l’idée de la mort, en y songeant aussi souvent qu’on le peut. Voir plus loin, liv. XII, § 31.
93. Fais un retour sur toi-même. C’est un conseil plein de sagesse et de charité ; car le meilleur moyen de supporter les fautes d’autrui, c’est de s’avouer celles qu’on commet soi-même.
94. Fais disparaître la contrainte. C’est la charité vraiment active et efficace. Voir plus haut, liv. VII, § }63. Bossuet a dit : « En voyant les fautes des autres, nous devrions songer par la même raison que nous en sommes capables, et gémir pour eux en tremblant pour nous ; nous ne pardonnons rien aux autres ; nous ne nous redisons rien à nous-mêmes. » Réflexions chrétiennes et morales, § 15, Des Jugements humains.
95. Satyron… Eutychès… Hymen, etc., etc. La plupart de ces noms sont absolument inconnus ; et, comme nous ignorons ce qu’étaient les personnages qui les portaient, il nous est difficile de comprendre très-précisément la pensée de ce paragraphe. La suite semble prouver que ce sont des comparaisons que Marc-Aurèle recommande de faire, afin de mieux juger les autres et de mieux se juger soi-même. C’en ainsi qu’il a l’intention de se comparer personnellement à quelqu’un de ses prédécesseurs.
96. Que fumée et que néant. On a déjà vu des idées et des expressions semblables, liv. II, § 17, et on les retrouvera plus bas, liv. XII, §§ 27 et 33. L’image de la fumée appliquée aux choses de la vie est aussi naturelle que juste.
97. Comme il convient. C’est-à-dire, en accomplissant sans cesse le devoir, sous toutes les formes où il se présente.
98. Quelle réalité, quelle chimère. Le texte n’est peut-être pas aussi précis.
99. Ce que valent les choses de la vie. Il ne faut pas oublier que c’est un empereur qui parle.
100. De même qu’un estomac robuste. Image très-exacte.
Rechte und Herkunft
Texte intégral des douze livres et notes de la traduction de 1876, publiée à Paris chez Germer-Baillière. Marc Aurèle et Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, mort en 1895, sont dans le domaine public en France. Transcription Wikisource réutilisée avec attribution ; les éventuelles contributions protégées restent sous CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/). Seuls les retours à la ligne et la présentation ont été adaptés. Sources, liens vers les versions et mentions conservés dans /texts/meditations-barthelemy-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer hors de France.
Historical text: public domain in France. Wikisource transcription: attribution / CC BY-SA 4.0 where applicable.
Quellausgabe ansehenQuelle mit Hinweisen herunterladen