Lun-Yu, ou les Entretiens philosophiques
Testo / traduzione : Guillaume Pauthier (1801–1873) · Edizione : 1846
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Chapitre XIII (continua)
Il poursuivit ainsi: Ceux qui sont de nos jours à la tête de l'administration publique, quels hommes sont-ils?
Le Philosophe dit: Hélas! ce sont des hommes de la même capacité que le boisseau nommé téou et la mesure nommée chao. Comment seraient-ils dignes d'être comptés?
21. Le Philosophe dit: Je ne puis trouver des hommes qui marchent dans la voie droite, pour leur communiquer la doctrine; me faudra-t-il recourir à des hommes qui aient les projets élevés et hardis, mais qui manquent de résolution pour exécuter, ou, à défaut de science, doués d'un caractère persévérant et ferme? Les hommes aux projets élevés et hardis, mais qui manquent de résolution pour exécuter, en avançant dans la voie droite, prennent, pour exemple à suivre, les actions extraordinaires des grands hommes; les hommes qui n'ont qu'un caractère persévérant et ferme s'abstiennent au moins de pratiquer ce qui dépasse leur raison.
22. Le Philosophe dit: Les hommes des provinces méridionales ont un proverbe ainsi conçu: «Un homme qui n'a point de persévérance n'est capable ni d'exercer l'art de la divination, ni celui de la médecine.» Ce proverbe est parfaitement juste.
«Celui qui ne persévère pas dans sa vertu éprouvera quelque honte.» [Y-king.]
Le Philosophe dit: Celui qui ne pénètre pas le sens de ces paroles n'est propre à rien.
23. L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois agir absolument de même.
L'homme vulgaire agit absolument de même, sans toutefois s'accorder avec eux.
24. Tseu-koung fit une question en ces termes: Si tous les hommes de son village chérissent quelqu'un, qu'en faut-il penser? Le Philosophe dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un jugement équitable.--Si tous les hommes de son village haïssent quelqu'un, qu'en faut-il penser? Le Philosophe dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un jugement équitable. Ce serait, bien différent si les hommes vertueux d'entre les habitants de ce village le chérissaient, et si les hommes vicieux de ce même village le haïssaient.
25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est facilement servi, mais difficilement satisfait. Si on tâche de lui déplaire par des moyens contraires à la droite raison, il n'est point satisfait. Dans l'emploi qu'il fait des hommes, il mesure leur capacité [il les emploie selon leur capacité]. L'homme vulgaire est difficilement servi et facilement satisfait. Si on tâche de lui plaire, quoique ce soit par des moyens contraires à la raison, il est également satisfait. Dans l'emploi qu'il fait des hommes il ne cherche que son avantage personnel.
26. Le Philosophe dit: L'homme supérieur, s'il se trouve dans une haute position, ne montre point de faste et d'orgueil; l'homme vulgaire montre du faste et de l'orgueil, sans être dans une position élevée.
27. Le Philosophe dit: L'homme qui est ferme, patient, simple et naturel, sobre en paroles, approche beaucoup de la vertu de l'humanité.
28. Tseu-lou fit une question en ces termes: A quelles conditions un homme peut-il être appelé lettré du premier ordre, ou homme d'État? Le Philosophe dit: Rechercher le vrai avec sincérité, exposer le résultat de ses recherches ou de ses informations avec la même sincérité; avoir toujours un air affable et prévenant: voilà ce que l'on peut appeler les conditions d'un lettré de premier ordre. Les amis et les connaissances doivent être traités avec sincérité et franchise; les frères, avec affabilité et prévenance.
29. Le Philosophe dit: Si un homme vertueux instruisait le peuple pendant sept ans, il pourrait le rendre habile dans l'art militaire.
30. Le Philosophe dit: Employer à l'armée des populations non instruites dans l'art militaire, c'est les livrer à leur propre perte.
[14] Ces deux maximes sont exprimées dans le texte par quatre caractères: sian-tchi, lâo-tchî; PRÆEAS EO, LABORES EO.
[15] Un laps de temps de trente années. (TCHOU-HI.)
[16] Wêï kiùn, nân; wêï tchin, pòu ì: agere principem, difficile; agere ministrum, non facile.
Chapitre XIV
COMPOSÉ DE 47 ARTICLES.
1. Hien[17] demanda ce que c'était que la honte. Le Philosophe dit: Quand l'État est gouverné par les principes de la droite raison, recevoir des émoluments[18]; quand l'État n'est pas gouverné par les principes de la droite raison, recevoir également des émoluments: c'est là de la honte.
2.--Aimer à dompter son désir de combattre, et ne pas satisfaire ses ressentiments, ni ses penchants avides; cela ne peut-il pas être considéré comme la vertu de l'humanité?
Le Philosophe dit: Si cela peut être considéré comme difficile, comme la vertu de l'humanité, c'est ce que je ne sais pas.
3. Le Philosophe dit: Si un lettré aime trop l'oisiveté et le repos de sa demeure, il n'est pas digne d'être considéré comme lettré.
4. Le Philosophe dit: Si l'État est gouverné par les principes de la droite raison, parlez hautement et dignement, agissez hautement et dignement. Si l'État n'est pas gouverné par les principes de la droite raison, agissez toujours hautement et dignement, mais parlez avec mesure et précaution.
5. Le Philosophe dit: Celui qui a des vertus doit avoir la faculté de s'exprimer facilement; celui qui a la faculté de s'exprimer facilement ne doit pas nécessairement posséder ces vertus. Celui qui est doué de la vertu de l'humanité doit posséder le courage viril; celui qui est doué du courage viril ne possède pas nécessairement la vertu de l'humanité.
6. Nan-koung-kouo questionna KHOUNG-TSEU en ces termes: Y savait parfaitement tirer de l'arc; Ngao savait parfaitement conduire un navire, même dans un bassin à sec. L'un et l'autre cependant ne trouvèrent-ils pas la mort? Yu et Tsie labouraient la terre de leur propre personne, et cependant ils obtinrent l'empire. Le maître ne répondit point. Nan-koung-kouo sortit. Le Philosophe dit: C'est un homme supérieur que cet homme-là! comme il sait admirablement rehausser la vertu!
7. Le Philosophe dit: Il y a eu des hommes supérieurs qui n'étaient pas doués de la vertu de l'humanité; mais il n'y a pas encore eu d'homme sans mérite qui fût doué de la vertu de l'humanité.
8. Le Philosophe dit: Si l'on aime bien, ne peut-on pas aussi bien châtier[19]? Si l'on a de la droiture et de la fidélité, ne peut-on pas faire des remontrances?
9. Le Philosophe dit: S'il fallait rédiger les documents d'une mission officielle, Pi-chin en traçait le plan et les esquissait; Chi-chou les examinait attentivement et y plaçait les dits des anciens; l'ambassadeur chargé de remplir la mission, Tseu-yu, corrigeait le tout; Tseu-tchan, de Thoung-li, y ajoutait les divers ornements du style.
10. Quelqu'un demanda quel était Tseu-tchan? Le Philosophe dit: C'était un homme bienfaisant.
On demanda aussi quel était Tseu-si? [Le Philosophe] dit: Celui-là? celui-là? [cette question est déplacée].
On demanda quel était Kouan-tchoung? Il dit: C'est un homme qui avait enlevé à Pe-chi[20] un fief de trois cents familles. [Cependant ce dernier] se nourrissant d'aliments grossiers, ne laissa échapper jusqu'à la fin de ses jours aucune parole de ressentiment ou d'indignation.
11. Le Philosophe dit: Il est difficile d'être pauvre, et de n'éprouver aucun ressentiment; il est facile en comparaison d'être riche, et de ne pas s'en enorgueillir.
12. Le Philosophe dit: Meng-kong-tcho (grand fonctionnaire du royaume de Lou) est très-propre à être le premier intendant des familles Tchao et Weï[21]; mais il n'est pas capable d'être grand fonctionnaire des petits États de Ting et de Sie.
13. Tseu-lou demanda en quoi consistait l'homme accompli. Le Philosophe répondit: S'il réunit la science de Wou-tchoung[22], la modération de Kong-tcho[22b], la force virile de Tchouang-tseu de Pian[23], l'habileté dans les arts de Jen-khieou; si, outre cela, il est versé dans la connaissance des rites et de la musique, il peut être considéré comme un homme accompli.
Il ajouta: Qu'est-il besoin que l'homme accompli de nos jours soit tel qu'il vient d'être décrit? Si, en voyant un profit à obtenir, il pense à la justice; si, en voyant un danger, il dévoue sa vie; si, lorsqu'il s'agit d'anciens engagements, il n'oublie pas les paroles de ses jours d'autrefois, il pourra aussi être considéré comme un homme accompli.
14. Le Philosophe questionna Kong-ming, surnommé Kia[24], sur Kong-tcho-wen-tseu[25], en ces termes: Faut-il le croire? on dit que votre maître ne parle pas, ne rit pas, et n'accepte rien de personne?
Kong-ming-kia répondit avec respect: Ceux qui ont rapporté cela vont trop loin. Mon maître parle en temps opportun; il ne fatigue pas les autres de ses discours. Quand il faut être joyeux, il rit; mais il ne fatigue pas les autres de sa gaîté. Quand cela est juste, il reçoit ce qu'on lui offre; mais on n'est pas fatigué de sa facilité à recevoir. Le Philosophe dit: Il se comporte ainsi! commeut se peut-il comporter ainsi!
15. Le Philosophe dit: Tsang-wou-tchoung cherchait à obtenir du prince de Lou que sa postérité eût toujours la terre de Fang en sa possession. Quoiqu'il eût dit qu'il ne voulait pas l'exiger de son prince, je n'ajoute pas foi à ses paroles.
16. Le Philosophe dit: Wen-kong, prince de Tçin, était un fourbe sans droiture; Wan-kong, prince de Thsi, était un homme droit sans fourberie.
17. Tseu-lou dit: Wan-kong tua Kong-tseu-kieou. Tchao-hoü mourut avec lui; Kouan-tchoung ne mourut pas: ne doit-on pas dire qu'il a manqué de la vertu de l'humanité?
Le Philosophe dit: Wan-kong réunit et pacifia tous les grands de l'État, sans recourir à la force des armes; ce résultat fut dû à l'habileté de Kouan-tchoung: quel est celui dont l'humanité peut égaler la sienne!
18. Tseu-koung dit: Kouan-tchoung n'était pas dénué de la vertu de l'humanité. Lorsque Wan-kong tua Kong-tseu-kieou, [Kouan-tchoung, son ministre] ne sut pas mourir; mais il aida le meurtrier dans ses entreprises.
Le Philosophe dit: Kouan-tchoung aida Wan-kong à soumettre les grands de tous les ordres, à remettre de l'unité et de l'ordre dans l'empire. Le peuple, jusqu'à nos jours, a conservé les bienfaits de son administration. Sans Kouan-tchoung j'aurais les cheveux rasés, et ma robe suspendue en nœuds à mon côté gauche [selon la coutume des barbares][26].
Pourquoi [Kouan-tchoung], comme un homme ou une femme vulgaire, aurait-il accompli le devoir d'une médiocre fidélité, en s'étranglant ou en se jetant dans un fossé plein d'eau, sans laisser un souvenir dans la mémoire des hommes[27]!
19. L'intendant de Kong-tcho-wen-tseu, étant devenu ministre par le choix et avec l'appui de ce grand dignitaire, se rendit avec lui à la cour du prince. Le Philosophe ayant appris ce fait, dit: Il était digne par ses vertus et ses connaissances d'être considéré comme paré des ornements de l'éducation (wen).
20. Le Philosophe ayant dit que Ling-kong, prince de Weï, était sans principes, Khang-tseu observa que s'il en était ainsi, pourquoi n'avait-il pas été privé de sa dignité?
KHOUNG-TSEU dit: Tchoung-cho-yu préside à la réception des hôles et des étrangers; Chou-to préside aux cérémonies du temple des ancêtres; Wang-sun-kia préside aux affaires militaires: cela étant ainsi, pourquoi l'aurait-on privé de sa dignité?
21. Le Philosophe dit: Celui qui parle sans modération et sans retenue met difficilement ses paroles en pratique.
22. Tchin-tching-tseu (grand de l'État de Thsi) mit à mort Kien-kong (prince de Thsi).
KHOUNG-TSEU se purifia le corps par un bain, et se rendit à la cour (de Lou), où il annonça l'événement à Ngai-kong (prince de Lou) en ces termes: Tchin-heng a tué son prince, je viens demander qu'il soit puni.
Le prince dit: Exposez l'affaire à mes trois grands dignitaires.
KHOUNG-TSEU dit: Comme je marche immédiatement après les grands dignitaires, je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire connaître l'événement. Le prince dit: C'est à mes trois grands dignitaires qu'il faut exposer le fait.
Il exposa le fait aux trois grands dignitaires, qui jugèrent que cette démarche ne convenait pas. KHOUNG-TSEU ajouta: Comme je marche immédiatement après les grands dignitaires, je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire connaître le fait.
23. Tseu-lou demanda comment il fallait servir le prince. Le Philosophe dit: Ne l'abusez pas, et résistez-lui dans l'occasion.
24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'élève continuellement en intelligence et en pénétration; l'homme sans mérites descend continuellement dans l'ignorance et le vice.
25. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, ceux qui se livraient à l'étude le faisaient pour eux-mêmes; maintenant, ceux qui se livrent à l'étude le font pour les autres [pour paraître instruits aux yeux des autres][28].
26. Kieou-pe-yu (grand dignitaire de l'État de Weï) envoya un homme à KHOUNG-TSEU pour savoir de ses nouvelles. KHOUNG-TSEU fit asseoir l'envoyé près de lui, et lui fit une question en ces termes: Que fait votre maître? L'envoyé repondit avec respect: Mon maître désire diminuer le nombre de ses défauts, mais il ne peut en venir à bout. L'envoyé étant sorti, le Philosophe dit: Quel digne envoyé! quel digne envoyé!
27. Le Philosophe dit: Que lorsqu'une chose ne rentrait pas dans ses fonctions, il ne fallait pas se mêler de la diriger.
28. THSÊNG-TSEU dit: «Quand l'homme supérieur médite sur une chose, il ne sort pas de ses fonctions.» (Y-King.)
Diritti e provenienza
Les vingt chapitres du Lun-Yu dans la traduction française de Guillaume Pauthier publiée en 1846, avec les notes de cette édition. Les autres livres et l’introduction du volume source sont exclus. Le texte ancien et Pauthier, mort en 1873, sont dans le domaine public en France. Les marqueurs typographiques de l’édition numérique ont été retirés. Fichier Gutenberg original, crédits et licence conservés dans /texts/analects-pauthier-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer selon les pays.
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