Lun-Yu, ou les Entretiens philosophiques
Testo / traduzione : Guillaume Pauthier (1801–1873) · Edizione : 1846
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Chapitre V (continua)
24. Le Philosophe dit: Des paroles fleuries, des manières affectées, et un respect exagéré, voilà ce dont Tso-kieou-ming rougit. Moi KHIEOU (petit nom du Philosophe) j'en rougis également. Cacher dans son sein de la haine et des ressentiments en faisant des démonstrations d'amitié à quelqu'un, voilà ce dont Tso-kieou-ming rougit. Moi KHIEOU, j'en rougis également.
25. Yen-youan et Ki-lou étant à ses côtés, le Philosophe leur dit: Pourquoi l'un et l'autre ne m'exprimez-vous pas votre pensée? Tseu-lou dit: Moi, je désire des chars, des chevaux, des pelisses fines et légères, pour les partager avec mes amis. Quand même ils me les prendraient, je n'en éprouverais aucun ressentiment.
Yen-youan dit: Moi, je désire de ne pas m'enorgueillir de ma vertu ou de mes talents, et de ne pas répandre le bruit de mes bonnes actions.
Tseu-lou dit: Je désirerais entendre exprimer la pensée de notre maître. Le Philosophe dit: Je voudrais procurer aux vieillards un doux repos; aux amis et à ceux avec lesquels on a des relations, conserver une fidélité constante; aux enfants et aux faibles, donner des soins tout maternels[31].
26. Le Philosophe dit: Hélas! je n'ai pas encore vu un homme qui ait pu apercevoir ses défauts et qui s'en soit blâmé intérieurement.
27. Le Philosophe dit: Dans un village de dix maisons, il doit y avoir des hommes aussi droits, aussi sincères que KHIEOU (lui-même); mais il n'y en a point qui aiment l'étude comme lui.
[29] Vase hou-lien, richement orné, dont en faisait usage pour mettre le grain dans le temple des ancêtres. On peut voir les nos. 21, 22, 23 (45e planche) des vases que l'auteur de cette traduction a fait graver, et publier dans le 1er volume de sa Description historique, géographique et littéraire de l'empire de la Chine; Paris, F. Didot, 1837.
[30] Deux fils du prince Kou-tchou.
[31] «Laissez venir à moi les petits enfants.» (Évangile.)
Chapitre VI
COMPOSÉ DE 28 ARTICLES.
1. Le Philosophe dit: Young peut remplir les fonctions de celui qui se place sur son siège, la face tournée vers le midi (c'est-à-dire gouverner un État).
Tchoung-koung (Young) dit: Et Tsang-pe-tseu? Le Philosophe dit: Il le peut; il a le jugement libre et pénétrant.
Tchoung-koung dit: Se maintenir toujours dans une situation digne de respect, et agir d'une manière grande et libérale dans la haute direction des peuples qui nous sont confiés, n'est-ce pas là aussi ce qui rend propre à gouverner? Mais si on n'a que de la libéralité, et que toutes ses actions répondent à cette disposition de caractère, n'est-ce pas manquer des conditions nécessaires et ne posséder que l'excès d'une qualité?
Le Philosophe dit: Les paroles de Young sont conformes à la raison.
2. Ngaï-kong demanda quel était celui des disciples du Philosophe qui avait le plus grand amour de l'étude.
KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Il y avait Yan-hoeï qui aimait l'étude avec passion; il ne pouvait éloigner de lui l'ardent désir de savoir; il ne commettait pas deux fois la même faute. Malheureusement sa destinée a été courte, et il est mort jeune. Maintenant il n'est plus[32]! je n'ai pas appris qu'un autre eût un aussi grand amour de l'étude.
3. Tseu-hoa ayant été envoyé (par le Philosophe) dans le royaume de Tchi, Yan-tseu demanda du riz pour la mère de Tseu-hoa, qui était momentanément privée de la présence de son fils. Le Philosophe dit: Donnez-lui-en une mesure. Le disciple en demanda davantage. Donnez-lui-en une mesure et demie, répliqua-t-il. Yan-tseu lui donna cinq ping de riz (ou huit mesures).
Le Philosophe dit: Tchi (Tseu-hoa), en se rendant dans l'État de Thsi, montait des chevaux fringants, portait des pelisses fines et légères; j'ai toujours entendu dire que l'homme supérieur assistait les nécessiteux, et n'augmentait pas les richesses du riche.
Youan-sse (un des disciples du Philosophe) ayant été fait gouverneur d'une ville, on lui donna neuf cents mesures de riz pour ses appointements. Il les refusa.
Le Philosophe dit: Ne les refusez pas; donnez-les aux habitants des villages voisins de votre demeure.
4. Le Philosophe, interpellant Tchoung-koung, dit: Le petit d'une vache de couleur mêlée, qui aurait le poil jaune et des cornes sur la tête, quoiqu'on puisse désirer ne l'employer à aucun usage, [les génies] des montagnes et des rivières le rejetteraient-ils?
5. Le Philosophe dit: Quant à Hoeï, son cœur pendant trois mois ne s'écarta point de la grande vertu de l'humanité. Les autres hommes agissent ainsi pendant un jour ou un mois; et voilà tout!
6. Ki-kang-tseu demanda si Tchoung-yeou pourrait occuper un emploi supérieur dans l'administration publique. Le Philosophe dit: Yeou est certainement propre à occuper un emploi dans l'administration publique; pourquoi ne le serait-il pas?--Il demanda ensuite: Et Sse est-il propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique?--Sse a un esprit pénétrant, très-propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique; pourquoi non?--Il demanda encore: Kieou est-il propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique?--Kieou, avec ses talents nombreux et distingués, est très-propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique; pourquoi non?
7. Ki-chi envoya un messager à Min-tseu-kien (disciple de KHOUNG-TSEU), pour lui demander s'il voudrait être gouverneur de Pi. Min-tseu-kien répondit: Veuillez remercier pour moi voire maître; et s'il m'envoyait de nouveau un messager, il me trouverait certainement établi sur les bords de la rivière Wan (hors de ses États).
8. Pe-nieou (disciple de KHOUING-TSEU) étant malade, le Philosophe demanda à le voir. Il lui prit la main à travers la croisée, et dit: Je le perds! c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eut cette maladie; c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eût cette maladie!
9. Le Philosophe dit: O qu'il était sage, Hoeï! il avait un vase de bambou pour prendre sa nourriture, une coupe pour boire, et il demeurait dans l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un autre homme que lui n'aurait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela ne changeait pas cependant la sérénité de Hoeï: ô qu'il était sage, Hoeï!
10. Yan-kieou dit: Ce n'est pas que je ne me plaise dans l'étude de votre doctrine, maître; mais mes forces sont insuffisantes. Le Philosophe dit: Ceux dont les forces sont insuffisantes font la moitié du chemin et s'arrêtent; mais vous, vous manquez de bonne volonté.
11. Le Philosophe, interpellant Tseu-hia, lui dit: Que votre savoir soit le savoir d'un homme supérieur, et non celui d'un homme vulgaire.
12. Lorsque Tseu-yeou était gouverneur de la ville de Wou, le Philosophe lui dit: Avez-vous des hommes de mérite? Il répondit: Nous avons Tan-taï, surnommé Mie-ming, lequel en voyageant ne prend point de chemin de traverse, et qui, excepté lorsqu'il s'agit d'affaires publiques, n'a jamais mis les pieds dans la demeure de Yen (Tseu-yeou).
13. Le Philosophe dit: Meng-tchi-fan (grand de l'État de Lou) ne se vantait pas de ses belles actions. Lorsque l'armée battait en retraite, il était à l'arrière-garde; mais lorsqu'on était près d'entrer en ville, il piquait son cheval et disait: Ce n'est pas que j'aie eu plus de courage que les autres pour rester en arrière; mon cheval ne voulait pas avancer.
14. Le Philosophe dit: Si l'on n'a pas l'adresse insinuante de To, intendant du temple des ancêtres, et la beauté de Soung-tchao, il est difficile, hélas! d'avancer dans le siècle où nous sommes.
15. Le Philosophe dit: Comment sortir d'une maison sans passer par la porte? pourquoi donc les hommes ne suivent-ils pas la droite voie?
16. Le Philosophe dit: Si les penchants naturels de l'homme dominent son éducation, alors ce n'est qu'un rustre grossier; si, au contraire, l'éducation domine les penchants naturels de l'homme [dans lesquels sont compris la droiture, la bonté de cœur, etc.], alors ce n'est qu'un homme politique. Mais lorsque l'éducation et les penchants naturels sont dans d'égales proportions, ils forment l'homme supérieur.
17. Le Philosophe dit: La nature de l'homme est droite; si cette droiture du naturel vient à se perdre pendant la vie, on a repoussé loin de soi tout bonheur.
18. Le Philosophe dit: Celui qui connaît les principes de la droite raison n'égale pas celui qui les aime; celui qui les aime n'égale pas celui qui en fait ses délices et les pratique.
19. Le Philosophe dit: Les hommes au-dessus d'une intelligence moyenne peuvent être instruits dans les plus hautes connaissances du savoir humain; les hommes au-dessous d'une intelligence moyenne ne peuvent pas être instruits des hautes connaissances du savoir humain.
20. Fan-tchi demanda ce que c'était que le savoir. Le Philosophe dit: Employer toutes ses forces pour faire ce qui est juste et convenable aux hommes; révérer les esprits et les génies, et s'en tenir toujours à la distance qui leur est due: voilà ce que l'on peut appeler savoir. Il demanda ce que c'était que l'humanité. L'humanité [dit le Philosophe], c'est ce qui est d'abord difficile à pratiquer, et que l'on peut cependant acquérir par beaucoup d'efforts: voilà ce qui peut être appelé humanité.
21. Le Philosophe dit: L'homme instruit est [comme] une eau limpide qui réjouit; l'homme humain est [comme] une montagne qui réjouit. L'homme instruit a en lui un grand priucipe de mouvement, l'homme humain un principe de repos. L'homme instruit a en lui des motifs instantanés de joie; l'homme humain a pour lui l'éternité.
22. Le Philosophe dit: L'État de Thsi, par un changement ou une révolution, arrivera à la puissance de l'Etat de Lou; l'Etat de Lou, par une révolution, arrivera au gouvernement de la droite raison.
23. Le Philosophe dit: Lorsqu'une coupe à anses a perdu ses anses, est-ce encore une coupe à anses, est-ce encore une coupe à anses?
24. Tsaï-ngo fit une question en ces termes: Si un homme plein de la vertu de l'humanité se trouvait interpellé en ces mots: «Un homme est tombé dans un puits,» pratiquerait-il la vertu de l'humanité, s'il l'y suivait? Le Philosophe dit: Pourquoi agirait-il ainsi? Dans ce cas, l'homme supérieur doit s'éloigner; il ne doit pas se précipiter lui-même dans le puits; il ne doit point s'abuser sur l'étendue du devoir, qui ne l'oblige point à perdre la vie [pour agir contrairement aux principes de la raison].
25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur doit appliquer toute son étude à former son éducation, à acquérir des connaissances; il doit attacher une grande importance aux rites ou usages prescrits. En agissant ainsi, il pourra ne pas s'écarter de la droite raison.
26. Le Philosophe ayant fait une visite à Nan-tseu (femme de Ling-koung, prince de l'Etat de Weï), Tseu-lou n'en fut pas satisfait. KHOUNG-TSEU s'inclina en signe de résignation, et dit: «Si j'ai mal agi, que le ciel me rejette, que le ciel me rejette.»
27. Le Philosophe dit: L'invariabilité dans le milieu est ce qui constitue la vertu; n'en est-ce pas le faite même? Les hommes rarement y persévèrent.
28. Tseu-koung dit: S'il y avait un homme qui manifestât une extrême bienveillance envers le peuple, et ne s'occupât que du bonheur de la multitude, qu'en faudrait-il penser? pourrait-on l'appeler homme doué de la vertu de l'humanité? Le Philosophe dit: Pourquoi se servir [pour le qualifier] du mot humanité? ne serait-il pas plutôt un saint? Yao et Chun sembleraient même bien au-dessous de lui.
L'homme qui a la vertu de l'humanité désire s'établir lui-même, et ensuite établir les autres hommes; il désire connaître les principes des choses, et ensuite les faire connaître aux autres hommes.
Avoir assez d'empire sur soi-même pour juger des autres par comparaison avec nous, et agir envers eux comme nous voudrions que l'on agît envers nous-même, c'est ce que l'on peut appeler la doctrine de l'humanité; il n'y a rien au delà.
[32] Yan-hoeï mourut à trente-deux ans.
Chapitre VII
COMPOSÉ DE 37 ARTICLES.
1. Le Philosophe dit: Je commente, j'éclaircis (les anciens ouvrages), mais je n'en compose pas de nouveaux. J'ai foi dans les anciens, et je les aime; j'ai la plus haute estime pour notre Lao-pang[33].
2. Le Philosophe dit: Méditer en silence et rappeler à sa mémoire les objets de ses méditations; se livrer à l'étude, et ne pas se rebuter; instruire les hommes, et ne pas se laisser abattre: comment parviendrai-je à posséder ces vertus?
3. Le Philosophe dit: La vertu n'est pas cultivée; l'étude n'est pas recherchée avec soin; si l'on entend professer des principes de justice et d'équité, on ne veut pas les suivre; les méchants et les pervers ne veulent pas se corriger: voilà ce qui fait ma douleur!
4. Lorsque le Philosophe se trouvait chez lui, sans préoccupation d'affaires, que ses manières étaient douces et persuasives! que son air était affable et prévenant!
5. Le Philosophe dit: O combien je suis déchu de moi-même! depuis longtemps, je n'ai plus vu en songe Tcheou-koung[34].
6. Le Philosophe dit: Que la pensée soit constamment fixée sur les principes de la droite voie;
Que l'on tende sans cesse à la vertu de l'humanité;
Que l'on s'applique, dans les moments de loisir, à la culture des arts[35].
7. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'une personne est venue me voir, et m'a offert les présents d'usage[36], je n'ai jamais manqué de l'instruire.
8. Le Philosophe dit: Si un homme ne fait aucun effort pour développer son esprit, je ne le développerai point moi-même. Si un homme ne veut faire aucun usage de sa faculté de parler, je ne pénétrerai pas le sens de ses expressions; si, après avoir fait connaître l'angle d'un carré, on ne sait pas la dimension des trois autres angles, alors je ne renouvelle pas la démonstration.
9. Quand le Philosophe se trouvait à table avec une personne qui éprouvait des chagrins de la perte de quelqu'un, il ne pouvait manger pour satisfaire son appétit. Le Philosophe, dans ce jour (de deuil) se livrait lui-même à la douleur, et il ne pouvait chanter.
Diritti e provenienza
Les vingt chapitres du Lun-Yu dans la traduction française de Guillaume Pauthier publiée en 1846, avec les notes de cette édition. Les autres livres et l’introduction du volume source sont exclus. Le texte ancien et Pauthier, mort en 1873, sont dans le domaine public en France. Les marqueurs typographiques de l’édition numérique ont été retirés. Fichier Gutenberg original, crédits et licence conservés dans /texts/analects-pauthier-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer selon les pays.
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