Lun-Yu, ou les Entretiens philosophiques
Testo / traduzione : Guillaume Pauthier (1801–1873) · Edizione : 1846
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Chapitre XVII (continua)
12. Le Philosophe dit: Ceux qui montrent extérieurement un air grave et austère, lorsqu'ils sont intérieurement légers et pusillanimes, sont à comparer aux hommes les plus vulgaires. Ils ressemblent à des larrons qui veulent percer un mur pour commettre leurs vols.
13. Le Philosophe dit: Ceux qui recherchent les suffrages des villageois sont des voleurs de vertus.
14. Le Philosophe dit: Ceux qui dans la voie publique écoutent une affaire et la discutent font un abandon de la vertu.
15. Le Philosophe dit: Comment les hommes vils et abjects pourraient-ils servir le prince?
Ces hommes, avant d'avoir obtenu leurs emplois, sont déjà tourmentés de la crainte de ne pas les obtenir; lorsqu'ils les ont obtenus, ils sont tourmentés de la crainte de les perdre.
Dès l'instant qu'ils sont tourmentés de la crainte de perdre leurs emplois, il n'est rien dont ils ne soient capables.
16. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, les peuples avaient trois travers d'esprit; de nos jours, quelques-uns de ces travers sont perdus; l'ambition des anciens s'attachait aux grandes choses et dédaignait les petites; l'ambition des hommes de nos jours est modérée sur les grandes choses et très-ardente sur les petites.
La gravité et l'austérité des anciens étaient modérées sans extravagance; la gravité et l'austérité des hommes de nos jours est irascible, extravagante. La grossière ignorance des anciens était droite et sincère; la grossière ignorance des hommes de nos jours n'est que fourberie, et voilà tout.
17. Le Philosophe dit: Les hommes aux paroles artificieuses et fleuries, aux manières engageantes, sont rarement doués de la vertu de l'humanité.
18. Le Philosophe dit: Je déteste la couleur violette [couleur intermédiaire], qui dérobe aux regards la véritable couleur de pourpre. Je déteste les sons musicaux de Tching, qui portent le trouble et la confusion dans la véritable musique. Je déteste les langues aiguës [ou calomniatrices], qui bouleversent les États et les familles.
19. Le Philosophe dit: Je désire ne pas passer mon temps à parler.
Tseu-koung dit: Si notre maître ne parle pas, alors comment ses disciples transmettront-ils ses paroles à la postérité?
Le Philosophe dit: Le ciel, comment parle-t-il? les quatre saisons suivent leur cours; tous les êtres de la nature reçoivent tour à tour l'existence. Comment le ciel parle-t-il?
20. Jou-pei[43] désirait voir KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU s'excusa sur son indisposition; mais aussitôt que le porteur du message fut sorti de la porte, le Philosophe prit sa guitare, et se mit à chanter, dans le dessein de se faire entendre.
21. Tsaï-ngo demanda si, au lieu de trois années de deuil après la mort des parents, une révolution de douze lunes [ou une année] ne suffirait pas.
Si l'homme supérieur n'observait pas les rites sur le deuil pendant trois années, ces rites tomberaient certainement en désuétude; si pendant trois années il ne cultivait pas la musique, la musique certainement périrait.
Quand les anciens fruits sont parvenus à leur maturité, de nouveaux fruits se montrent et prennent leur place. On change le feu en forant les bois qui le donnent[44]. Une révolution de douze lunes peut suffire pour toutes ces choses.
Le Philosophe dit: Si l'on se bornait à se nourrir du plus beau riz, et à se vêtir des plus beaux habillements, seriez-vous satisfait et tranquille?--Je serais satisfait et tranquille.
Si vous vous trouvez satisfait et tranquille de cette manière d'agir, alors pratiquez-la.
Mais cet homme supérieur [dont vous avez parlé], tant qu'il sera dans le deuil de ses parents, ne trouvera point de douceur dans les mets les plus recherchés qui lui seront offerts; il ne trouvera point de plaisir à entendre la musique, il ne trouvera point de repos dans les lieux qu'il habitera. C'est pourquoi il ne fera pas [ce que vous proposez; il ne réduira pas ses trois années de deuil à une révolution de douze lunes]. Maintenant, si vous êtes satisfait de cette réduction, pratiquez-la.
Tsaï-ngo étant sorti, le Philosophe dit: Yu (petit nom de Tsaï-ngo) n'est pas doué de la vertu de l'humanité. Lorsque l'enfant a atteint sa troisième année d'âge, il est sevré du sein de ses père et mère; alors suivent trois années de deuil pour les parents; ce deuil est en usage dans tout l'empire; Yu n'a-t-il pas eu ces trois années d'affection publique de la part de ses père et mère?
22. Le Philosophe dit: Ceux qui ne font que boire et manger pendant toute la journée, sans employer leur intelligence à quelque objet digne d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas le métier de bateleur? Qu'ils le pratiquent, ils seront des sages en comparaison!
23. Tseu-lou dit: L'homme supérieur estime-t-il beaucoup le courage viril? Le Philosophe dit: L'homme supérieur met au-dessus de tout l'équité et la justice. Si l'homme supérieur possède le courage viril ou la bravoure sans la justice, il fomente des troubles dans L'État. L'homme vulgaire qui possède le courage viril, ou la bravoure sans la justice, commet des violences et des rapines.
24. Tseu-koung dit: L'homme supérieur a-t-il en lui des sentiments de haine ou d'aversion? Le Philosophe dit: Il a en lui des sentiments de haine ou d'aversion. Il hait ou déteste ceux qui divulguent les fautes des autres hommes; il déteste ceux qui, occupant les rangs les plus bas de la société, calomnient leurs supérieurs; il déteste les braves et les forts qui ne tiennent aucun compte des rites; il déteste les audacieux et les téméraires qui s'arrêtent au milieu de leurs entreprises sans avoir le cœur de les achever.
[Tseu-koung] dit: C'est aussi ce que moi Sse, je déteste cordialement. Je déteste ceux qui prennent tous les détours, toutes les précautious possibles pour être considérés comme des hommes d'une prudence accomplie; je déteste ceux qui rejettent toute soumission, toute règle de discipline, afin de passer pour braves et courageux; je déteste ceux qui révèlent les défauts secrets des autres, afin de passer pour droits et sincères.
25. Le Philosophe dit: Ce sont les servantes et les domestiques qui sont les plus difficiles à entretenir. Les traitez-vous comme des proches, alors ils sont insoumis; les tenez-vous éloignés, ils conçoivent de la haine et des ressentiments.
26. Le Philosophe dit: Si, parvenu à l'âge de quarante ans [l'âge de la maturité de la raison], on s'attire encore la réprobation [des sages], c'en est fait, il n'y a plus rien à espérer.
[41] C'est-à-dire qu'il introduira dans l'État de Lou, situé à l'orient de celui des Tcheou, les sages doctrines de l'antiquité conservées dans ce dernier État.
[42] Nom de cité.
[43] Homme du royaume de Lou.
[44] C'était un usage de renouveler le feu à chaque saison.
Chapitre XVIII
COMPOSÉ DE 11 ARTICLES.
1. Weï-tseu[45] ayant résigné ses fonctions, Ki-tseu[46] devint l'esclave (de Cheou-sin). Pi-kan lit des remontrances, et fut mis à mort. KHOUNG-TSEU dit: La dynastie Yn (ou Chang) eut trois hommes doués de la grande vertu de l'humanité[47].
2. Lieou-hia-hoeï exerçait l'emploi de chef des prisons de l'État; il fut trois fois destitué de ses fonctions. Une personne lui dit: Et vous n'avez pas encore quitté ce pays? Il répondit: Si je sers les hommes selon l'équité et la raison, comment trouverais-je un pays où je ne serais pas trois fois destitué de mes fonctions? Si je sers les hommes contrairement à l'équité et à la raison, comment devrais-je quitter le pays où sont mon père et ma mère?
3. King-kong, prince de Thsi, s'occupant de la manière dont il recevrait KHOUNG-TSEU, dit: «Je ne puis le recevoir avec les mêmes égards que j'ai eus envers Ki-chi[48]. Je le recevrai d'une manière intermédiaire entre Ki et Meng[49].» Il ajouta: «Je suis vieux, je ne pourrais pas utiliser sa présence.» KHOUNG-TSEU se remit en route pour une autre destination.
4. Les ministres du prince de Thsi avaient envoyé des musiciennes au prince de Lou. Ki-hoan-tseu (grand fonctionnaire de Lou) les reçut; mais pendant trois jours elles ne furent pas présentées à la cour. KHOUNG-TSEU s'éloigna [parce que sa présence gênait la cour].
5. Le sot Tsie-yu, de l'État de Thsou, en faisant passer son char devant celui de KHOUNG-TSEU, chantait ces mots: «Oh! le phénix! oh! le phénix! comme sa vertu est en décadence! Les choses passées ne sont plus soumises à sa censure; les choses futures ne peuvent se conjecturer. Arrêtez-vous donc! arrêtez-vous donc! Ceux qui maintenant dirigent les affaires publiques sont dans un éminent danger!»
KHOUNG-TSEU descendit de son char dans le dessein de parler à cet homme; mais celui-ci s'éloigna rapidement, et le Philosophe ne put l'atteindre pour lui parler.
6. Tchang-tsiu et Ki-nie étaient ensemble à labourer la terre. KHOUNG-TSEU, passant auprès d'eux, envoya Tseu-lou leur demander où était le gué [pour passer la rivière].
Tchang-tsiu dit: Quel est cet homme qui conduit le char? Tseu-lou dit: C'est KHOUNG-KHIEOU. L'autre ajouta: C'est KHOUNG-KHIEOU de Lou?--C'est lui-même.--Si c'est lui, il connaît le gué.
[Tseu-lou] fit la même demande à Ki-nie. Ki-nie dit: Mon fils, qui êtes-vous? Il répondit: Je suis Tching-yeou.--Êtes-vous un des disciples de KHOUNG-KHIEOU de Lou? Il répondit respectueusement: Oui.--Oh! l'empire tout entier se précipite comme un torrent vers sa ruine, et il ne se trouve personne pour le changer, le réformer! Et vous, vous êtes le disciple d'un maître qui ne fuit que les hommes [qui ne veulent pas l'employer][50]. Pourquoi ne vous faites-vous pas le disciple des maîtres qui fuient le siècle [comme nous]?--Et le laboureur continua à semer son grain.
Tseu-lou alla rapporter ce qu'on lui avait dit. Le Philosophe s'écria en soupirant: Les oiseaux et les quadrupèdes ne peuvent se réunir pour vivre ensemble; si je n'avais pas de tels hommes pour disciples, qui aurais-je? Quand l'empire a de bonnes lois et qu'il est bien gouverné, je n'ai pas à m'occuper de le réformer.
7. Tseu-lou étant resté en arrière de la suite du Philosophe, il rencontra un vieillard portant une corbeille suspendue à un bâton. Tseu-lou l'interrogea en disant: Avez-vous vu notre maître? Le vieillard répondit: Vos quatre membres ne sont pas accoutumés à la fatigue; vous ne savez pas faire la distinction des cinq sortes de grains: quel est votre maître? En même temps il planta son bâton en terre, et s'occupa à arracher des racines.
Tseu-lou joignit les mains sur sa poitrine en signe de respect, et se tint debout près du vieillard.
Ce dernier retint Tseu-lou avec lui pour passer la nuit. Il tua une poule, prépara un petit repas, et lui offrit à manger. Il lui présenta ensuite ses deux fils.
Le lendemain, lorsque le jour parut, Tseu-lou se mit en route pour rejoindre son maître, et l'instruire de ce qui lui était arrivé. Le Philosophe dit: C'est un solitaire qui vit dans la retraite. Il fit ensuite retourner Tseu-lou pour le voir. Mais lorsqu'il arriva, le vieillard était parti [afin de dérober ses traces].
Tseu-lou dit: Ne pas accepter d'emploi public est contraire à la justice. Si on se fait une loi de ne pas violer l'ordre des rapports qui existent entre les différents âges, comment serait-il permis de violer la loi de justice, bien plus importante, qui existe entre les ministres et le prince[51]? Désirant conserver pure sa personne, on porte le trouble et la confusion dans les grands devoirs sociaux. L'homme supérieur qui accepte un emploi public remplit son devoir. Les principes de la droite raison n'étant pas mis en pratique, il le sait [et il s'efforce d'y remédier].
8. Des hommes illustres sans emplois publics furent Pe-y, Chou-thsi (prince deKou-tchou), Yu-tchoung (le même que Taï-pé, du pays des Man ou barbares du midi), Y-ye, Tchou-tchang, Lieou-hia-hoeï et Chao-lien (barbares de l'est).
Le Philosophe dit: N'abandonnèrent-ils jamais leurs résolutions, et ne déshonorèrent-ils jamais leur caractère, Pe-y et Chou-thsi? On dit que Lieou-hia-hoeï et Chao-lien ne soutinrent pas jusqu'au bout leurs résolutions, et qu'ils déshonorèrent leur caractère. Leur langage était en harmonie avec la raison et la justice, tandis que leurs actes étaient en harmonie avec les sentiments des hommes. Mais en voilà assez sur ces personnes et sur leurs actes.
On dit que Yu-tchoung et Y-ye habitèrent dans le secret de la solitude, et qu'ils répandirent hardiment leur doctrine. Ils conservèrent à leur personne toute sa pureté; leur conduite se trouvait en harmonie avec leur caractère insociable, et était conforme à la raison.
Quant à moi, je diffère de ces hommes; je ne dis pas d'avance: Cela se peut, cela ne se peut pas.
9. L'intendant en chef de la musique de l'État de Lou, nommé Tchi, se réfugia dans l'État de Thsi.
Le chef de la seconde tablée ou troupe, Kan, se réfugia dans l'État de Tsou. Le chef de la troisième troupe, Liao, se réfugia dans l'État de Thsai. Le chef de la quatrième troupe, Kiouë, se réfugia dans l'État de Thsin.
Celui qui frappait le grand tambour, Fang-chou, se retira dans une île du Hoang-ho.
Celui qui frappait le petit tambour, Wou, se retira dans le pays de Han.
L'intendant en second, nommé Yang, et celui qui jouait des instruments de pierre, nommé Siang, se retirèrent dans une île de la mer.
10. Tcheou-koung (le prince de Tcheou) s'adressa à Lou-koung (le prince de Lou), en disant: L'homme supérieur ne néglige pas ses parents et ne les éloigne pas de lui; il n'excite pas des ressentiments dans le cœur de ses grands fonctionnaires, en ne voulant pas se servir d'eux; il ne repousse pas, sans de graves motifs, les anciennes familles de dignitaires, et il n'exige pas toutes sortes de talents et de services d'un seul homme.
11. Les [anciens] Tcheou avaient huit hommes accomplis; c'étaient Pe-ta, Pe-kouo, Tchoung-to, Tchoung-kouë, Chou-ye, Chou-hia, Ki-souï, Ki-wa.
[45] Prince feudataire de l'État de Weï, frère du tyran Cheou-sin. Voyez notre Résumé historique de l'histoire et de la civilisation chinoises, etc., pag. 70 et suiv.
[46] Oncle de Cheou-sin, ainsi que Pi-kan, que le premier fit périr de la manière la plus cruelle, Voyez l'ouvrage cité, p 70, 2e col.
Diritti e provenienza
Les vingt chapitres du Lun-Yu dans la traduction française de Guillaume Pauthier publiée en 1846, avec les notes de cette édition. Les autres livres et l’introduction du volume source sont exclus. Le texte ancien et Pauthier, mort en 1873, sont dans le domaine public en France. Les marqueurs typographiques de l’édition numérique ont été retirés. Fichier Gutenberg original, crédits et licence conservés dans /texts/analects-pauthier-fr-source.txt. Vérifié le 28 octobre 2026 ; les règles peuvent différer selon les pays.
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